‹ Œuvres;Chapitre 81 sur 236 · US · texte numérisé non relu

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Archimède, qui avait la tête si forte qu'elle ne t pas distraite de ses méditations dans le sac de , racuse où il périt , pensa la perdre par le sim- !e sentiment d'une vérité géométrique qui s'offrit lui tout-à-coup. Il s'occupait, étant dans le bain , i moyen de découvrir la quantité d'alliage qu'on lupçonnait un-orfèvre infidèle d'avoir mêlée dans

couronne d'or du roi Hiéron ; et ayant trouvé ce loyen dans l'analogie des différents poids de son )rps hors de l'eau et dans l'eau, il sortit du bain iut nu, et courut ainsi dans les rues de Syracuse, 1 criant, hors de sens : « Je l'ai trouvé! je l'ai

trouvé ! »

Quand quelque grande vérité ou quelque senment profond vient, au théâtre, à surprendre s spectateurs, vous voyez les uns verser des rmes, d'autres oppressés respirer à peine, d'aues hors d'eux-mêmes frapper des pieds et des fains; des femmes s'évanouissent dans les loges, i ces violentes commotions de l'arae allaient en régression seulement pendant quelques minutes, ?ux 'qui les éprouvent en perdraient l'esprit et eut-être la vie. Que serait-ce donc, si la source je toutes les vérités et de tous les sentiments se )mmuniquait à nous dans un corps mortel? Dieu ous a placés a une distance convenable de sa ma- ;sté infinie : assez près pour l'entrevoir , assez )in pour n'en être pas anéantis. Il nous voile son îtelligence sous les formes de la matière, et il ous rassure sur les mouvements de la matière ar le sentiment de son intelligence. Si quelquei>is il se communique à nous d'une manière jlus intime , ce n'est point par le canal de nos Pences orgueilleuses, mais par celui de nos veris. 11 se découvre aux simples , et il se cache aux pperbes.

s « Mais qui a fait Dieu? dit -on ; pourquoi y a-t- il | un Dieu? » Dois-je douter de son existence, par- 3que je ne puis concevoir son origine? Ce même lisonneraent servirait à nous faire conclure qu'il 'y a pas d'hommes: car qui a fait les hommes? ourquol y a-t-il des hommes? pourquoi suis-je u monde dans le dix-huitième siècle? pourquoi j'y suis-je pas venu dans les siècles qui l'ont prépdé, et pourquoi n'y serais-je pas dans ceux qui joivent Je suivre? L'existence de Dieu est néces- 'lire dans tous les temps, et celle de l'homme l'est que contingente, Il y a quelque chose de

plus : c'est que l'existence de l'homme est la seule qui paraisse superflue dans l'ordre établi sur la terre. On a trouvé plusieurs îles sans habitants , qui offraient des séjours enchantés par la disposition des vallées , des eaux , des forêts et des animaux. L'homme seul dérange les plans de la nature ; il détourne le cours des fontaines , il excave le flanc des collines , il incendie les forêts , il massacre tout ce qui respire ; partout il dégrade la terre, qui n'a pas besoin de lui. L'harmonie de ce globe se détruirait en partie , et peut-être en entier , si on en supprimait seulement le plus petit genre déplantes; car sa destruction laisserait sans verdure un certain espace de terrain, et sans nourriture l'espèce d'insectes qui y trouve sa vie: l'anéantissement de celle-ci entraînerait la perte de l'espèce d'oiseaux qui en nourrit ses petits ; ainsi de suite à l'infini. La ruine totale des règnes pourrait naître de la destruction d'une mousse, comme on voit celle d'un édifice commencer par une lézarde. Mais si le genre humain n'existait pas , on ne peut pas supposer qu'il y eût rien de dérangé : chaque ruisseau , chaque plante, chaque animal serait toujours a sa place. Philosophe oisif et superbe , qui demandez à la nature pourquoi il y a un Dieu , que ne lui demandez-vous plutôt pourquoi il y a des hommes?

Tous ses ouvrages nous parlent de son auteur : la plaine qui échappe a ma vue, et le vaste ciel qui la couronne , me donnent une idée de son immensité; les fruits suspendus aux vergers, a la portée de ma main , m'annoncent sa providence ; la voix des tempêtes , son pouvoir ; le retour constant des saisons, sa sagesse. La variété avec laquelle il pourvoit dans chaque climat aux besoins de toutes les créatures, le port majestueux des forêts, la douce verdure des prairies, le groupé des plantes, le parfum et l'émail des fleurs , une multitude infinie d'harmonies connues et à connaître, sont des langages magnifiques qui parlent de lui à tous les hommes, dans mille et mille dialectes différents.

L'ordre de la nature est même superflu ; Dieu est le seul être que le désordre appelle et que notre faiblesse annonce. Pour connaître ses attributs, nous n'avons besoin que du sentiment de nos imperfections. Oh ! qu'elle est sublime cette prière 32 naturelle au cœur humain , et usitée encore par des peuples que nous appelons sauvages ! « 0 Eter- » nel! ayez pilié de moi , parceque je suis passa- » ger ; ô infini ! parceque je ne suis qu'un point ; » ô fort ! parceque je suis faible ; ô source de la vie! » parceque je touche à la mort; ô clairvoyant!

ETUDE HUITIÈME

» parceque je suis dans les ténèbres ; ô bienfaisant! » parceque je suis pauvre; ô tout puissant! parce- » que je ne peux rien. »

L'homme ne s'est rien donné ; il a tout reçu : et celui qui a fait l'œil ne verra pas! celui qui a fait l'oreille n'entendra pas ! celui qui lui a donné l'intelligence pourrait en manquer ! Je croirais faire tort à celle de mes lecteurs , et je dérangerais l'ordre de ces écrits, si je m'arrêtais ici plus longtemps sur les preuves de l'existence de Dieu. 11 me reste à répondre aux objections faites contre sa bonté.

11 faut , dit-on, qu'il y ait un dieu de la nature et un dieu de la religion , puisqu'elles ont des lois qui se contrarient. C'est comme si on disait qu'il y a un dieu des métaux , un dieu des plantes et un dieu des animaux , parceque tous ces êtres ont des lois qui leur sont propres. Dans chaque règne même, les genres et les espèces ont encore d'autres lois qui leur sont particulières, et qui souvent sont en opposition entre elles; mais ces différentes lois font le bonheur de chaque espèce en particulier, et elles concourent toutes ensemble d'une manière admirable au bonheur général.

Les lois de l'homme sont tirées du même plan de sagesse qui a dirigé l'univers. L'homme n'est pas un être d'une nature simple. La vertu, qui doit être son partage sur la terre, est un effort qu'il fait sur lui-même pour le bien des hommes , dans l'intention de plaire à Dieu seul. Elle lui propose d'une part la sagesse divine pour modèle, et elle lui présente de l'autre la voie la plus assurée de son bonheur. Étudiez la nature , et vous verrez qu'il n'y a rien de plus convenable au bonheur de l'homme, et que la vertu porte avec elle sa récompense dès ce monde même. La continence et la tempérance de l'homme assurent sa santé ; le mépris des richesses et de la gloire , son repos ; et la confiance en Dieu , son courage. Qu'y a-t-il de plus convenable à un être aussi misérable , que la modestie et l'humilité ? Quelles que soient les révolutions de la vie , il ne craint plus de tomber lorsqu'il est assis a la dernière marche.

A la vue de l'abondance et de la considération où vivent quelques méchants , ne nous plaignons pas que Dieu ait fait auxhommes un partage injuste de biens. Ce qu'il y a sur la terre de plus utile , de plus beau et de meilleur en tout genre , est à la portée de chaque homme. L'obscurité vaut mieux que la gloire, et la vertu que les talents. Le soleil, un petit champ , une femme et des enfants , suffisent pour fournir constamment a ses plaisirs. Lui faut-il même du luxe , une fleur lui présente des

couleurs plus aimables que la perle qui sort des abîmes de l'Océan ; et un charbon de feu dans son foyer est plus éclatant, et sans contredit plus utile, que le fameux diamant qui brille sur la tête du grand Mogol.

Après tout, que devait Dieu à chaque homme 1 L'eau des fontaines, quelques fruits, des laines pour le vêtir, autant de terre qu'il en peut cultiver de ses mains : voilà pour les besoins de son corps, Quant à ceux de l'ame, il lui suffit dans l'enfanc( de l'amour de ses parents ; dans l'âge viril, de celui de sa femme ; dans la vieillesse, de la reconnaissance de ses enfants ; en tout temps , de la bienveil lance de ses voisins, dont le nombre est fixé { quatre ou cinq par l'étendue et la forme de soi domaine : il ne lui faut de la connaissance di globe que ce qu'il peut en parcourir dans un demi jour , afin de ne pas découcher de sa maison , oi tout au plus ce qu'il en aperçoit jusqu'à l'hori zon; du sentiment d'une Providence, que ce qui la nature en donne à tous les hommes, et qu naîtra dans son cœur aussi bien après avoir fait li tour de son champ , qu'après avoir fait le tour di monde. Avec ces biens et ces lumières, il doit êtr content; tout ce qu'il désire au-delà est au-dessu de ses besoins et des répartitions de la naturel n'acquerra le superflu qu'aux dépens du néces saire ; la considération publique , que par la pert du bonheur domestique; et la science, que pa celle de son repos. D'ailleurs, ces honneurs, ce serviteurs, ces richesses, ces clients, que tan d'hommes cherchent, sont désirés injustement on ne peut les obtenir que par le dépouillemer; etl'asservissementdeses propres concitoyens. Leu acquisition est pleine de travaux , leur jouissanc d'inquiétudes , et leur privation de regrets. C'a par ces prétendus biens que la santé , la raison < la conscience se dépravent. Ils sont aussi funest< aux empires qu'aux familles : ce ne fut ni pari travail, ni par l'indigence, ni par les guerres, qu périt l'empire romain ; mais par les plaisirs, h lumières , et le luxe de toute la terre.

A la vérité, les gens vertueux sont quelquefo privés, non-seulement des biens de la sociéh mais de ceux de la nature. A cela je réponds qi leur malheur tourne souvent à leur profit. Lonj que le monde les persécute , il les pousse ordinal rement dans quelque carrière illustre. Le malheij est le chemin des grands talents, ou au moiijj celui des grandes vertus, qui leur sont bien prÉîJ rables. « Tu ne peux , dit Marc-Aurèle, êtrephys »cien, poëte, orateur, mathématicien; mais ij » peux être vertueux , ce qui vaut beaucoi

REPONSES AUX OBJECTIONS

ieux. » J'ai remarqué encore qu'il ne s'élève icune tyrannie , dans quelque genre que ce soit, l de fait ou d'opinion , qu'il ne s'en élève une litre contraire qui la contrebalance ; en sorte que ' vertu se trouve protégée par les efforts mômes m les vices font pour l'abattre. 11 est vrai que jiomrne de bien souffre ; mais si la Providence iinait à son secours dès qu'il a besoin d'elle , elle raità ses ordres; l'homme alors commanderait Dieu. D'ailleurs, il resterait sans mérite; mais est bien rare que , tôt ou tard , il ne voie la chu le î ses tyrans. En supposant, au pis aller, qu'il î soit la victime, le terme de tous les maux est la Sort. Dieu ne nous devait rien : il nous a tirés du îânt ; en nous rendant au néant, il nous remet où nous a pris : nous n'avons pas à nous plaindre.

Une pleine résignation à la volonté de Dieu doit lmer en tout temps notre cœur ; mais si les illubns humaines viennent agiter notre esprit, voici i argument propre a nous tranquilliser. Quand uelque chose nous trouble dans l'ordre de la naire, et nous met en méfiance de son auteur, suppsons un ordre contraire a celui qui nous blesse; bus verrons alors sortir de notre hypothèse une mie de conséquences qui entraîneraient des maux ien plus grands que ceux dont nous nous plaidons. Nous pouvons employer la méthode conaire, lorsque quelque plan imaginaire de perfecon humaine nous séduit. Nous n'avons qu'a sup-

ser son existence , alors nous en verrons naître

e multitude de conséquences absurdes. Cette puble méthode, employée souvent par Socrate, I rendu victorieux de tous les sophistes de son ècle , et peut encore nous servir pour combattre bux de celui-ci. C'est à la fois un rempart qui jrotège notre faible raison, et une batterie qui Isnverse toutes les opinions humaines. Pour vérier Tordre de la nature, il suffit de s'en écarter; our réfuter tous les systèmes humains , il suffit, je les admettre.

Par exemple, les hommes se plaignent de la îort; mais si leshommes ne mouraient point, que eviendraient leurs enfants? Il y a long-temps qu'il 'y aurait plus de place pour eux sur la terre. La îort est donc un bien. Les hommes murmurent ans leurs travaux; mais s'ils ne travaillaient joint, a quoi passeraient-ils le temps? Les lieueux du siècle, qui n'ont rien à faire, ne savent à }uoi l'employer. Le travail est donc un bien. Les lommes envient aux bêtes l'instinct qui les éclaire; nais si en naissant ils savaient comme elles tout 6 qu'ils doivent savoir , que feraient-ils dans le uonde? Ils y seraient sans intérêt et sans curio-

sité. L'ignorance-est donc un bien. Les autres maux de la nature sont également nécessaires. La douleur du corps et les chagrins de l'ame, dont la route de la vie est traversée, sont des barrières que la nature y a posées pour nous empêcher de nous écarter de ses lois. Sans la douleur , les corps se briseraient au moindre choc; sans les chagrins, si souvent compagnons de nos jouissances, les ames se dépraveraient au moindre désir. Les maladies sont des efforts du tempérament pour chasser quelque humeur nuisible. La nature n'envoie pas les maladies pour perdre les corps , mais pour les sauver. Elles sont toujours la suite de quelque infraction à ses lois , ou physiques , ou morales. Souvent on y remédie en la laissant agir seule. La diète des aliments nous rend la santé du corps , et celle des hommes la tranquillité de l'ame. Quelles que soient les opinions qui nous troublent dans la société , elles se dissipent presque toujours dans la solitude. Le simple sommeil même nous ôte nos chagrins plus doucement et plus sûrement qu'un livre de morale. Si nos maux sont constants, et de l'espèce de ceux qui nous ôtent le repos , nous les adoucirons en recourant a Dieu : c'est le terme où aboutissent tous les chemins de la vie. La prospérité nous invite en tout temps a nous en approcher, mais l'adversité nous y force. Elle est le moyen dont Dieu se sert pour nous obliger à recourir a lui seul. Sans cette voix qui s'adresse à chacun de nous, nous l'aurions bientôt oublié, surtout dans le tumulte des villes, où tant d'intérêts passagers croisent l'intérêt éternel , et où tant de causes secondes nous font oublier la première.

Quant aux maux de la société , ils ne sont pas du plan delà nature; mais ces maux mêmes prouvent qu'il existe un autre ordre de choses ; car est-il naturel de penser que l'Être bon et juste , qui a tout disposé sur la terre pour le bonheur de l'homme , permette qu'il en ait été privé impunément? Ne fera-t-il rien pour l'homme vertueux et infortuné qui s'est efforcé de lui plaire , lorsqu'il a comblé de biens tant de méchants qui en abusent? Après avoir eu une bonté gratuite , manquera-t-il d'une justice nécessaire ? « Mais tout meurt avec » nous, dit-on : nous en devons croire notre expé- » rience ; nous n'étions rien avant de naître, nous » ne serons rien après la mort. » J'adopte cette analogie ; mais si je prends mon point de comparaison du moment où je n'étais rien et où je suis venu a l'existence, que devient cet argument? Une preuve positive n'est-elle pas plus forte que toutes les preuves négatives? Vous concluez d'un passé inconnu a un avenir inconnu, pour perpétuer

ÉTUDE HUITIÈME

le néant de l'homme; et moi je tire ma conséquence du présent que je connais , à l'avenir que je neconnais pas, pour m'assurer de son existence future. Je présume une bonté et une justice à venir , par les exemples de bonté et de justice que je vois actuellement répandus dans l'univers.

D'ailleurs, si nous n'avons maintenant que des désirs et des pressentiments d'une vie future, et si nul n'en est revenu , c'est que notre vie terrestre n'en comporte pas de preuve plus sensible. L'évidence sur ce point entraînerait les mêmes inconvénients que celle de l'existence de Dieu. Si nous étions assurés par quelque témoignage évident qu'il existât pour nous un monde a venir , je suis persuadé que dans l'instant toutes les occupations du monde présent finiraient. Cette perspective de félicité divine nous jetterait ici-bas dans un ravissement léthargique. Je me souviens que quand j'arrivai en France, sur un vaisseau qui venaitdes Jndes, dès que les matelots eurent distingué parfaitement la terre de la patrie, ils devinrent pour la plupart incapables d'aucune manœuvre. Les uns la regardaient sans en pouvoir détourner les yeux; d'autres mettaient leurs beaux habits, comme s'ils avaient été au moment d'y descendre ; il y en avait qui parlaient tout seuls , et d'autres qui pleuraient. A mesure que nous en approchions, le trouble de leur tête augmentait. Comme ils en étaient absents depuis plusieurs années, ils ne pouvaient se lasser d'admirer la verdure des collines , les feuillages des arbres, et jusqu'aux rochers du rivage couverts d'algues et de mousses, comme si tous ces objets leur eussent été nouveaux. Les clochers des villages où ils étaient nés , qu'ils reconnaissaient au loin dans les campagnes, et qu'ils nommaient les uns après les autres, les remplissaient d'allégresse; mais quand le vaisseau entra dans le port , et qu'ils virent, sur les quais, leurs amis , leurs pères, leurs mères, leurs femmes et leurs enfants, qui leur tendaient les bras en pleurant , et qui les appelaient par leurs noms , il fut impossible d'en retenir un seul à bord; tous sautèrent à terre, et il fallut suppléer, suivant l'usage de ce port, aux besoins du vaisseau par un autre équipage.

Que serait-ce donc, si nous- avions l'entrevue sensible de cette patrie céleste où habite ce que nous avons le plus aimé, et ce qui seul mérite de l'être? Toutes les laborieuses et vaines inquiétudes de celle-ci finiraient. Le passage d'un monde à l'autre étant à la portée de chaque homme , il serait bientôt franchi; mais la nature l'a couvert d'obscurité , et elle a mis pour gardiens au passage le doute et l'épouvante.

Il semble, disent quelques uns, que l'idée m l'immortalité de l'ame n'a dû naître que de: spéculations des hommes de génie, qui, considéi rant l'ensemble de cet univers , et les liaisons qu< les scènes présentes ont avec celles qui les on précédées, en ont dû conclure des suites néces saires avec l'avenir ; ou bien que cette idée d'im mortalité s'est introduite par les législateurs dan; les sociétés policées, comme des espérances loin taines propres a consoler les hommes des injustice! de leur politique. Mais si cela était ainsi, corn! ment peut-elle se trouver au milieu des déserts dans la tête d'un nègre, d'un Caraïbe , d'un Pata' gon, d'un Tartare? Comment s'est-elle répandui* a la fois dans les îles de la mer du Sud et en La! ponie, dans les voluptueuses contrées de l'Asie e| dans les rudes climats de l'Amérique seplentrio; nale, chez les habitants de Paris et chez ceux dej Nouvelles-Hébrides? Comment tant de peuple; séparés par de vastes mers , si différents de mœur et de langages, ont-ils adopté une opinion si unaJ nime , eux qui affectent , par des haines nationales j de s'écarter des moindres coutumes de leurs voij sins? Tous croient l'ame immortelle. D'où peu i leur venir une croyance si contredite par leuJ expérience journalière? Chaque jour ils voienj mourir leurs amis; aucun jour ne les voit repa raître. En vain ils portent a manger sur leur tombeaux ; en vain ils suspendent en pleurant aux arbres voisins, les objets qui leur furent le plus cliers : ni ces témoignages d'une amitié in consolable , ni les serments de la foi conjugale ré clamés par leurs épouses éperdues , ni les cris d | leurs chers enfants éplorés sur les tertres qui cou vrent leurs cendres, ne les rappellent du séjour dej ombres. Qu'attendent pour eux-mêmes d'une autr ! vie ceux qui leur adressent tant de regrets? 11 n' a point d'espérance si contraire aux intérêts de 1 plupart des hommes ; car les uns , ayant vécu pa ! la violence ou par la ruse, doivent s'attendre a de ! punitions; les autres, ayant été opprimés , doiven craindre que la vie future ne coule encore sous le j mêmes destinées que celles où ils ont vécu. Dirai t-on que c'est l'orgueil qui nourrit en eux cetti opinion ? Est-ce l'orgueil qui engage un misérabl ! nègre à se pendre, dans nos colonies, dans l'espoi ; de retourner dans son pays, où il doit encore s'atj tendre à l'esclavage? D'autres peuples, comme k l insulaires de ïaïti, restreignent l'espérance d cette immortalité à renaître précisément dans lej mêmes conditions où ils ont vécu. Ah! les pas! sions présentent à l'homme d'autres plans de fol î cité ; et il y a long-temps que les misères de so

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

ustence et les lumières de sa raison auraient Luit celui-ci, si l'espoir d'une vie future [était pas en lui le résultat d'un sentiment nafreî.

ii Mais pourquoi l'homme est-il le seul de tous s animaux qui éprouve d'autres maux que ceux E la nature? Pourquoi a-t-il été livré à luilêrne, puisqu'il était sujet à s'égarer? Il est donc ' victime de quelque être malfaisant.

C'est à la religion a nous prendre où nous laisse philosophie. La nature de nos maux en déîle l'origine. Si l'homme se rend lui-même alheureux, c'est qu'il a voulu être lui-même irbitre de son bonheur. L'homme est un dieu ;ilé. Le règne de Saturne, le siècle de l'âge d'or , boîte de Pandore d'où sortirent tous les maux au fond de laquelle il ne resta que l'espérance, ille allégories semblables répandues chez toutes js nations, attestent la félicité et la décadence un premier homme.

I Mais il n'est pas besoin de recourir a des témoiliages étrangers ; nous en portons de plus sûrs en )us-mêmes. Les beautés de la nature nous attestait l'existence d'un Dieu; et les misères de jiomme, les vérités de la religion. 11 n'y a point lanimal qui ne soit logé , vêtu , nourri par la na- Ire, sans souci, et presque sans travail. L'homme ul, dès sa naissance, est accablé de maux. D'a- >rd , il naît tout nu , et il a si peu d'instinct , que la mère qui le met au monde ne l'élevait pendant usieurs années , il périrait de faim , de chaud ou î froid. Il ne connaît rien que par l'expérience de s parents. Il faut qu'ils le logent , lui Ment des tbils , et lui préparent à manger au moins penmt huit ou dix ans. Quelque éloge qu'on ait fait 3 certains pays , par leur fécondité et par la douur de leur climat , je n'en connais aucun où la ibsistance la plus simple ne coûte a l'homme de inquiétude et du travail. Il faut se loger dans les des , pour y être à l'abri de la chaleur , des pluies des insectes ; il faut y cultiver le riz , le sarcler battre, l'écorcer, le faire cuire. Le bananier, le us utile de tous les végétaux de ce pays , a beiin d'être arrosé et entouré de haies , pour être iranti , pendant la nuit , des attaques des bêtes mvages. 11 faut encore des magasins pour y con rver des provisions pendant la saison où la terre je produit rien. Quand l'homme a ainsi rassemblé utour de lui ce qui lui suffit pour vivre tranquille, ambition , la jalousie , l'avarice , la gourmandise, incontinence ou l'ennui , viennent s'emparer de )n cœur. Il périt presque toujours la victime de 3S propres passions. Certainement, pour être

tombé ainsi au-dessous des bêtes, il faut qu'il ait voulu se mettre au niveau de la Divinité.

Infortunés mortels ! cherchez votre bonheur dans la vertu, et vous n'aurez point à vous plaindre de la nature. Méprisez ce vain savoir et ces préjugés qui ont corrompu la terre, et que chaque siècle renverse tour a tour. Aimez les lois éternelles. Vos destinées ne sont point abandonnées au hasard, ni à des génies malfaisants. Rappelez-vous ces temps dont le souvenir est encore nouveau chez toutes les nations : les animaux trouvaient partout a vivre; l'homme seul n'avait ni aliment , ni habit , ni instinct. La sagesse divine l'abandonna à lui-même , pour le ramener à elle. Elle répandit ses biens sur toute la terre , afin que , pour les recueillir , il en parcourût les différentes régions , qu'il développât sa raison par l'inspection de ses ouvrages , et qu'il s'enflammât de son amour par le sentiment de ses bienfaits. Elle mit entre elle et lui les plaisirs innocents , les découvertes ravissantes , les joies pures et les espérances sans fin , pour le conduire à elle pas à pas, par la route de l'intelligence et du bonheur. Elle plaçasur les bords de son chemin la crainte, l'ennui, le remords, la douleur et tous les maux de la vie, comme des bornes destinées a l'empêcher d'aller au-delà, et de s'égarer. Ainsi une mère sème des fruits sur la terre pour apprendre a marcher à son enfant ; elle s'en tient éloignée , elle lui sourit, elle l'appelle, elle lui tend les bras; mais s'il tombe , elle vole a son secours, elle essuie ses larmes, et elle le console. Ainsi la Providence vient au secours de l'homme par mille moyens extraordinaires , qu'elle emploie pour subvenir à ses besoins. Que serait-il devenu dans les premiers temps si elle l'avait abandonné a sa raison encore dépourvue d'expérience ? Où trouva-t-il le blé, dont tant dépeuples tirent leur nourriture aujourd'hui , et que la terre , qui produit toute sorte de plantes sans être cultivée, ne montre nulle part? Qui lui a appris l'agriculture, cet art si simple que l'homme le plus stupide en est capable , et si sublime que les animaux les plus intelligents ne peuvent l'exercer? Il n'est presque point d'animal qui ne soutienne sa vie par les végétaux , qui n'ait l'expérience journalière de leur reproduction , et qui n'emploie pour chercher ceux qui lui conviennent beaucoup plus de combinaisons qu'il n'en faut pour les ressemer. Mais de quoi l'homme lui-même a-t-il vécu avant qu'une Isis ou une Cérès lui eût révélé ce bienfait des cieux? Qui lui montra, dans l'origine du monde , les premiers fruits des vergers dispersés dans les forcis , et les racines alimentaires cachées

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ÉTUDE NEUVIÈME

dans le sein de la terre? N'a-t-il pas dû mille fois mourir de faim avant d'en avoir recueilli assez pour le nourrir , ou de poison avant d'en savoir faire le choix , ou de fatigue et d'inquiétude avant d'en avoir formé autour de son habitation des tapis et des berceaux? Cet art , image de la création, n'était réservé qu'à l'être qui portait l'empreinte de la Divinité. Si la Providence l'eût abandonné à lui-môme en sortant de ses mains ; que serait-il devenu? Aurait-il dit aux campagnes : « Forêts » inconnues, montrez-moi les fruits qui sont mon » partage ! Terre , enlr'ouvrez-vous , et découvrez- » moi dans vos racines mes aliments ! Plantes d'où » dépend ma vie , manifestez-vous à moi , et sup- » pléez à i'inslinct que m'a refusé la nature? » Aurait-il eu recours, dans sa détresse, à la pitié des bêtes, et dit a la vache, lorsqu'il mourait de faim : « Prends-moi au nombre de tes eufants, et » partage avec moi une de tes mamelles super- » flues? » Quand le souffle de l'aquilon fit frissonner sa peau , la chèvre sauvage et la brebis timide sont-elles accourues pour le réchauffer de leurs toisons? Lorsque, errant sans défense et sans asile, il entendit, la nuit, les hurlements des bêtes féroces qui demandaient delà proie , a-t-il supplié le chien généreux, en lui disant : « Sois » mon défenseur, et tu seras mon esclave? » Qui aurait pu lui soumettre tant d'animaux qui n'avaient pas besoin de lui , qui le surpassaient en ruses , en légèreté , en force , si la main qui , malgré sa chute , le destinait encore à l'empire , n'avait abaissé leurs têtes a l'obéissance?

Comment, d'une raison moins sûre que leur instinct, a-t-il pu s'élever jusque dans les cieux, mesurer le cours des astres , traverser les mers , conjurer le tonnerre , imiter la plupart des ouvrages et des phénomènes de la nature? C'est ce qui nous étonne aujourd'hui ; mais je m'étonne plutôt que le sentiment de la Divinité eût parlé à son cœur, bien avant que l'intelligence des ouvrages de la nature eût perfectionné sa raison. Voyez-le dans l'état sauvage, en guerre perpétuelle avec les éléments, avec les bêtes féroces, avec ses semblables, avec lui-même ! souvent réduit à des servitudes qu'aucun animal ne voudrait supporter : et il est le seul être qui montre, jusque dans la misère, le caractère de l'infini et l'inquiétude de l'immortalité 1 11 élève des trophées ; il grave ses exploits sur l'écorce des arbres ; il prend le soin de ses funérailles , et il révère les cendres de ses ancêtres , dont il a reçu un héritage si funeste. Il est sans cesse agité par les fureurs de l'amour ou de la vengeance ; quand il n'est pas la victime de ses sem-

blables , il en est le tyran : et seul il a connu que la justice et la bonté gouvernaient le monde, et que la vertu élevait l'homme au ciel ! Il ne rccoità son berceau aucun présent de la nature , ni douce toison, ni plumage, nidéfenses, ni outils pour une vie si pénible et si laborieuse ; et il est le seul être qui invite des dieux à sa naissance, a son hymen et a son tombeau! Quelque égaré qu'il soit par des opinions iusensées, lorsqu'il est frappé par les secousses imprévues de la joie ou de la douleur, son ame, d'un mouvement involontaire, se réfugie dans le sein de la Divinité. Il s'écrie : « Ah mon Dieu ! » il tourne vers le ciel des mains suppliantes et des yeux baignés de larmes, pour y chercher un père. Ah 1 les besoins de l'homme attestent la providence d'un Être suprême. Il n'a fait l'homme faible et ignorant, qu'afin qu'il s'appuyât de sa force et qu'il s'éclairât de sa lumière ; et, bien loin que le hasard ou des génies malfaisants régnent sur une terre où tout concourait a détruire un être si misérable , sa conservation , ses jouissances et son empire prouvent que dans tous les temps un Dieu bienfaisant a été l'ami et le prolecteur de la vie humaine.

ÉTUDE NEUVIÈME

OBJECTIONS CONTRE LES METHODES DE NOTRE RAISON ET LES PRINCIPES DE NOS SCIENCES.

J'ai exposé , dès le commencement de cet ouvrage, l'immensité de l'étude de la nature. J'y ai proposé de nouveaux plans pour nous former unt idée de l'ordre qu'elle a établi dans tous les règnes: mais, arrêté par mon insuffisance même, je n'ai pu me promettre que de tracer une esquisse légère de celui qui existe dans l'ordre végétal. Ce pendant, avant d'établir à cet égard de nouveau) principes , je me suis cru obligé de détruire le; préjugés que le monde et nos sciences même pouvaient avoir répandus sur la nature, dans l'es prit de mes lecteurs. J'ai donc exposé les bienfait de la Providence envers notre siècle, et les objec tions qu'on y a élevées contre elle. J'ai répondu ! ces objections dans le même ordre que je les avai rapportées, en laissant entrevoir, chemin faisant qu'il règne une grande harmonie dans la distribu lion du globe , que nous croyons abandonné au simples lois du mouvement et du hasard. J'c présenté de nouvelles causes du cours des marées: du mouvement de la terre dans l'écliptique, et (Il déluge universel. Maintenant, je vais attaquer | mon tour les méthodes de notre raison et les M

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

wfs de nos sciences , avant de poser quelques ncipes qui puissent nous indiquer une route injjriable vers la vérité.

jAu reste, si j'ai combattu nos sciences natures dans le cours de cet ouvrage, et parliculièment dans cet article , ce n'est que du côté ijjlématique; je leur rends justice du côté de Ibservation. D'ailleurs, je respecte ceux qui les liltivent. Je ne connais rien de plus estimable jns le monde , après l'homme vertueux , que ômme savant, si toutefois on peut séparer les ijences de la vertu. Que de sacrifices et de privans n'exigent pas leurs études ! Tandis que la ijile des hommes s'enrichit et s'illustre par Fagrijlture, le commerce, la navigation et les arts , m souvent ceux qui en ont frayé les routes ont eu dans l'indigence, et dans l'oubli de leurs atemporains. Semblable au flambeau , le savant aire ce qui l'environne , et reste lui-même dans bscurité.

jje n'ai donc attaqué ni les savants, que je resjete, ni les sciences, qui ont fait la consolation j ma vie; mais si le temps me l'eût permis, [usse combattu pied à pied nos méthodes et nos génies. Ils nous ont jetés, en tout genre, dans j si grand nombre d'opinions absurdes , que je I balance pas a dire que nos bibliothèques renl'ment aujourd'hui plus d'erreurs que de lumièii Je suis même prêt a parier que , si l'on met j quinze-vingt dans la Bibliothèque du roi , et Pon lui laisse prendre un livre au hasard , la jemière page de ce livre où il mettra la main ntiendra une erreur. Combien de probabilités aurais-je pas en ma faveur dans les romanciers , ; poètes, les mythologistes , les historiens, les négyristes, les moralistes, les physiciens des ^cles passés , et les métaphysiciens de tous les es et de tous les pays? Il y a, à la vérité , un oyen bien simple d'arrêter le mal que leurs unions peuvent produire , c'est de mettre tous s livres qui se contredisent à côté les uns des itres : comme ils sont dans chaque genre, en >mbre presque infini, le résultat des connaisses humaines s'y réduira à peu près à zéro.

Ce sont nos méthodes qui nous égarent. D'abord, mr chercher la vérité, il faut être libre de toutes tssions; et l'on nous en inspire, dès l'enfance, jj donnent la première entorse à notre raison. Q y pose , pour base fondamentale de nos actions

de nos opinions, cette maxime : faites forjne. 11 arrive de là que nous ne voyons plus rien je ce qui a quelque relation avec ce désir. Les îi'itcs naturelles même disparaissent pour nous ,

pareeque nous ne voyons plus la nature que dans des machines ou dans des livres. Pour croire en Dieu , il faut que quelqu'un de considérable nous assure qu'il y en a un. Si Fénelon nous ledit, nous y croyons, pareeque Fénelon était précepteur du duc de Bourgogne, archevêque, homme de qualité, et qu'on l'appelait Monseigneur. Nous sommes bien convaincus de l'existence de Dieu par les arguments de Fénelon, pareeque son crédit nous en donne à nous-mêmes. Je ne dis pas cependant que sa vertu n'ajoute quelque degré d'autorité à ses preuves, mais c'est en tant qu'elle est liée avec sa réputation et sa fortune ; car si nous rencontrons cette même vertu dans un porteur d'eau , elle devient nulle pour nous. II aura beau nous fournir des preuves de l'existence de Dieu , plus fortes que toutes les spéculations de la philosophie, dans une vie méprisée, dure, pauvre , remplie de probité et de constance, et dans une résignation parfaite à la volonté suprême; ces témoignages si positifs sont de nulle considération pour nous ; nous ne leur trouvons d'importance que quand ils acquièrent de la célébrité. Que quelque empereur s'avise d'embrasser la philosophie de cet homme obscur , ses maximes vont être louées dans tous les livres, et citées dans toutes les thèses; leur auteur sera gravé en estampes, et mis en petits bustes de plâtre sur toutes les cheminées ; ce sera Épictète, Socrate, ou J.-J. Rousseau. Mais il arrive un siècle où s'élèvent des hommes avec autant de réputation que ceux-là, honorés par des princes puissants à qui il importe qu'il n'y ait pas de Dieu, et qui, pour faire la cour à ces princes , nient son existence : par le même effet de notre éducation qui nous faisait croire en Dieu sur la foi de Fénelon , d'Épictète , de Socrate et de J.-J. Rousseau , nous n'y croyons plus sur celle d'hommes aussi considérés , et qui sont encore plus près de nous. Ainsi nous mène notre éducation ; elle nous dispose également à prêcher FÉvangile on l'Alcoran, suivant l'intérêt que nous y trouvons.

C'est de là qu'est née cette maxime si universelle et si pernicieuse : Primo vivere, deincle philosophait. « Premièrement vivre, chercher ensuite la sagesse. » Tout homme qui n'est pas prêt à donner sa vie pour la trouver , n'est pas digne de la connaître. C'est avec bien plus de raison que Ju vénal a dit :

Summum crede nefas vitam praeferre pudori , Et propter vitam , vivendi perdere causas.

« Croyez que le plus grand des crimes est de préférer la vie k

ÉTUDE NEUVIÈME

» l'honnêteté, et de perdre pour l'amour de la vie la seule raison » que nous ayons de vivre. »

Je ne parle pas des autres préjugés qui s'opposent a la recherche de la vérité, tels que ceux de l'ambition , qui portent chacun de nous a se distinguer; ce qui ne peut guère se faire que de deux façons, ou en renversant les maximes les plus vraies et les mieux établies pour y substituer les nôtres , ou en cherchant a plaire a tous les partis en réunissant les opinions les plus contradictoires; ce qui , dans les deux cas , multiplie les branches de l'erreur à l'infini. La vérité éprouve encore une multitude d'autres obstacles de la part des hommes puissants , à qui l'erreur est profitable. Je ne m'arrêterai qu'à ceux qui tiennent a la faiblesse de notre raison, et j'examinerai leur influence sur nos connaissances naturelles.

II est aisé d'apercevoir que la plupart des lois que nous avons données a la nature ont été tirées tantôt de notre faiblesse , et tantôt de notre orgueil. J'en prendrai quelques unes au hasard parmi celles que nous regardons comme les plus certaines. Par exemple, nous avons jugé que le soleil devait être au centre des planètes pour en diriger le mouvement, pareeque nous sommes obligés de nous mettre au centre de nos affaires pour y avoir l'œil. Mais si , dans les sphères célestes , le centre appartient naturellement aux corps les plus considérables , comment se fait-il que Saturne et Jupiter, qui sont beaucoup plus gros que notre globe, soient à l'extrémité de notre tourbillon ?

Comme la route la plus courte est celle qui nous fatigue le moins, nous avons conclu de même que ce devait être celle de la nature. En conséquence, pour épargner au soleil environ cent quatre-vingt-dix millions de lieues qu'il devrait parcourir chaque jour pour nous éclairer, nous faisons tourner la terre sur son axe. Cela peut être ainsi; mais si la terre tourne sur elle-même, il doit y avoir une grande différence dans l'espace que parcourent deux boulets de canon tirés en même temps, l'un vers l'orient, et l'autre vers l'occident ; car le premier va avec le mouvement de la terre, et le second va en sens contraire. Pendant qu'ils sont tous deux en l'air, et qu'ils s'éloignent l'un de l'autre , en parcourant chacun six mille toises par minute, la terre, pendant la même minute, devance le premier, et s'éloigne du second avec une vitesse qui lui fait parcourir seize mille toises; ce qui doit mettre le point de leur départ à vingt-deux mille toises en arrière du boulet qui va à l'occident , et a dix mille toises en avant de celui qui va vers l'orient.

J'ai proposé cette objection a un habile astronome, qui en fut presque scandalisé. Il me répon- | dit , suivant la coutume de nos docteurs , qu'elle avait déjà été faite, et qu'on y avait répondu. En-1 fin , comme je le priai d'avoir pitié de mon ignorance et de me donner quelque solution, il me cita l'expérience prétendue d'une balle qu'on laisse tomber du haut du mât d'un vaisseau à la voile, et qui retombe précisément au pied du mât, malgré la course du vaisseau. « La terre, me dit-il , ' » emporte de même dans son mouvement de rota- » tionles deux boulets. Si on les tirait perpendi- » culairement, ils retomberaient précisément au » point d'où ils sont partis. » Comme les axiomes ne coûtent rien, et qu'ils servent à trancher toutes sortes de difficultés, il ajouta a celui-ci : « Le mou- » vement d'un grand corps absorbe celui d'un pe- » fit. » Si cet axiome est véritable, lui répondisje, la balle tombée du haut du mât d'un vaisseau à la voile ne doit pas retomber au pied du mât; son mouvement doit être absorbé, non par celui du vaisseau, mais par celui de la terre, qui est un bien plus grand corps : elle doit obéir uniquement à la direction de la pesanteur; et, parla même raison, la terre doit absorber le mouvemenl | du boulet qui va avec elle vers l'orient, et le faircj , rentrer dans le canon d'où il est sorti.

Je ne voulus pas pousser plus loin cette difficulté ' mais je restai, comme il m'est souvent arrivé aprè; les solutions les plus lumineuses de nos écoles, en l core plus perplexe que je ne l'étais auparavant. Ji t doutais non-seulement d'un système et d'une ex H périence, mais, qui pis est, d'un axiome. Ce n'es pas que je n'adopte notre système planétaire le h qu'on nous le donne ; mais c'est par la raison qui l'a peut-être fait imaginer : c'est pareequ'il est il plus convenable à la faiblesse de mon corps et d M mon esprit. Je trouve , en effet , que la rotatioi de la terre épargne chaque jour bien, du chemii au soleil : d'ailleurs , je ne crois pas du tout qu ce système soit celui de la nature , et qu'elle ai révélé les causes du mouvement des astres à dej hommes qui ne savent pas comment se remue»! leurs doigts.

Voici encore quelques probabilités en faveur di mouvement du soleil autour de la terre: « Les asj » tronomes de Greenwich ayant découvert qu'un! » étoile du Taurus a une déclinaison de deux mi » nutes chaque vingt-quatre heures; que cett » étoile, n'étant point nébuleuse et n'ayant poin » de chevelure, ne peut être regardée comme co » mète , ont communiqué leurs observations au! » astronomes de Paris, qui les ont trouvées exacj

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

» tes. M. Messier doit en faire le rapport à » l'Académie des sciences, à la première assem- » blée \ »

Si les étoiles sont des soleils, voilà donc un soleil qui se meut, et son mouvement doit être une présomption pour le mouvement du nôtre.

On peut , d'un autre côté, présumer la stabilité delà terre, en ce que la distance entre les étoiles ne change point par rapport à nous, ce qui devrait arriver d'une manière sensible si nous parcourions dans un an, comme on le dit, un cercle de soixante-quatre millions de lieues de diamètre dans le ciel ; car, dans un si long espace , nous nous approcherions des unes et nous nous éloignerions des autres.

, Soixante-quatre millions de lieues ne sont, diti on , qu'un point dans le ciel, par rapport a la disj tance qui est entre les étoiles. J'en doute. Le soi leil , qui est un million de fois plus gros que la [terre, n'a plus qu'un demi-pied de diamètre apparent à trente - deux millions de lieues de s nous. Si cette distance réduit a un si petit diamètre un si grand corps, il ne faut pas douter jque celle de soixante- quatre millions de lieues ne Ile diminuât bien davantage, et ne le réduisît 'peut-être à la grandeur d'une étoile : et il y a grande apparence que si, lorsqu'il serait réduit à cette petitesse, nous nous en éloignions encore de j soixante-quatre millions de lieues, il disparaîtrait jtout-à-tait. Comment se fait-il donc que, lorsque la terre s'approche ou s'éloigne de cette distance ides étoiles du firmament , en parcourant son cercle annuel , aucune de ces étoiles n'augmente ou ne diminue de grandeur par rapport à nous ? j Voici, de plus, quelques observations qui prouveront au moins que les étoiles ont des mouvements qui leur sont propres. Les anciens astronomes ont observé , dans le cou de la Baleine, une étoile qui savait beaucoup de variété dans ses apparitions : ïtantôtelle paraissait pendant trois mois, tantôt pendant un plus long intervalle , et on la voyait tantôt plus petite et tantôt plus grande. Le temps de ses apparitions n'était point réglé. Les mêmes astronomes rapportent qu'ils ont vu une nouvelle étoile dans le cœur du Cygne, qui disparaissait de temps en temps. En 4600 , elle était égale à une étoile de la première grandeur; elle diminua peu à peu, et enfin elle disparut. M. Cassini l'a aperçue bn-1655. Elle augmenta successivement pendant :mq ans ; ensuite elle diminua , et on ne la revit ►lus. En 1 670, une nouvelle étoile se montra pro-

* Courrier de l'Europe, vendredi 4 mai 1781 -

Bernardin.

che de la tête du Cygne. Elle fut observée par le père Anselme, chartreux, et par plusieurs astronomes. Elle disparut, et on la revit en \ 672. Depuis ce temps-là, on ne l'a plus vue qu'en 1709 ; et, en -1715, elle a tout-à-fait disparu. Ces exemples prouvent que non-seulement les étoiles ont des mouvements, mais qu'elles décrivent des courbes bien différentes des cercles et des ellipses que nous avons assignés aux corps célestes. Je suis persuadé qu'il y a entre ces mouvements la même variété qu'entre ceux de plusieurs corps sur la terre , et qu'il y a des étoiles qui décrivent des cycloïdes, des spirales, et plusieurs autres courbes dont nous n'avons pas même d'idée \

Je n'en dirai pas davantage, de peur de paraître plus instruit des affaires du ciel que des nôtres. Je n'ai voulu exposer ici que mes doutes et mon ignorance. Si les étoiles sont des soleils, il y a donc des soleils qui sont en mouvement, et le nôtre pourrait fort bien se mouvoir comme eux 33 .

C'est ainsi que nos maximes générales deviennent des sources d'erreurs ; car nous ne manquons pas d'assigner le désordre là où nous n'apercevons plus notre ordre prétendu. Celle que j'ai citée précédemment, qui est que la nature prend dans ses opérations la voie la plus courte , a rempli notre physique d'une multitude de vues fausses. 11 n'y en a pas cependant de plus contredite par l'expérience. La nature fait serpenter, sur la terre, l'eau des rivières, au lieu de la faire couler en ligne droite; elle fait faire aux veines de grands détours dans le corps humain, et elle a percé même exprès des os, afin que quelques unes des veines principales passassent dans l'épaisseur des membres, et qu'elles ne fussent pas exposées à être blessées par des chocs extérieurs. Enfin elle développe un champignon dans une nuit, et elle ne perfectionne un chêne que dans un siècle. La nature prend rarement la voie la plus courte, mais elle prend toujours la plus convenable.

Cette fureur de généraliser nous a fait produire dans tous les genres un nombre infini de maximes, de sentences et d'adages qui se contredisent sans cesse. Selon nous , un homme de génie voit tout d'un coup d'œil, et exécute tout avec une seule loi. Pour moi, je pense que cette sublime manière de voir et d'exécuter est encore une des plus grandes preuves de la faiblesse de l'esprit humain. Il ne peut marcher à son aise que par une seule roule.

* On peut consulter , sur ce sujet , le vif chapitre de l'ouvrage de Maupertuis, sur la figure des astres. (A.-M.)

ÉTUDE NEUVIÈME

Dès qu'il en voit plusieurs, il se trouble et se fourvoie ; il ne sait quelle est celle qu'il doit choisir : pour ne pas s'égarer, il n'en admet qu'une; et quand une fois il y est engagé, l'orgueil le mène loin. L'auteur de la nature, au contraire, embrassant dans son intelligence infinie toutes les sphères des êtres, procède à leur production par des lois aussi variées que ses vues inépuisables, pour arriver à un seul but, qui est leur bien général. Quelque mépris que les philosophes aient pour les causes finales, ce sont les seules qu'il nous donne à connaître : il nous a caché tout le reste. Il est bien digne de remarque que le seul but qu'il découvre à notre intelligence soit encore le même que celui qu'il propose a nos vertus.

Une de nos méthodes les plus ordinaires, lorsque nous saisissons quelque effet dans la nature, c'est de nous y arrêter d'abord par faiblesse , et d'en tirer ensuite, par vanité, un principe universel. Si, après cela, on trouve le moyen, qui n'est pas difficile, de lui appliquer un théorème de géométrie, un triangle, une équation, seulement un a + b , en voila assez pour le rendre à jamais vénérable. C'est ainsi que, le siècle passé, on expliquait tout par laphilosophie corpusculaire, parcequ'on s'était aperçu que quelques corps se formaient par intus-susception, ou par agrégation de parties. Un peu d'algèbre qu'on y avait joint lui avait donné d'autant plus de dignité , que la plupart des raisonneurs de ce temps-la n'y entendaient rien du tout. Mais comme elle était nul rentée, elle n'a pas subsisté. On ne parle seulement pas aujourd'hui d'une foule de savants et d'illustres que l'Europe comblait alors d'éloges.

D'autres, ayant trouvé que l'air pesait, se sont mis a prouver avec toutes sortes de machines que l'air avait du poids. Nos livres ont rapporté tout à la pesanteur de l'air, végétation, tempérament de l'homme, digestion, circulation du sang, phénomènes, ascension des fluides. Il est vrai qu'on s'est trouvé un peu embarrassé par les tuyaux capillaires, où l'eau monte indépendamment de l'action de l'air: mais tout cela s'explique aussi; et malheur, comme disent quelques écrivains, a ceux qui ne les entendent pas ! D'autres se sont occupés de son élasticité, et ont expliqué également bien par son ressort toutes les opérations de la nature. Chacun s'est écrié que son voile était levé, que nous l'avions prise sur le fait. Mais un sauvage , qui marchait contre le vent, ne savait-il pas que l'air avait du poids et du ressort ? N'employait-il pas ces deux qualités, lorsqu'il voguait a la voile dans sa pirogue? A la bonne heure si nous appliquions les effets natu-

rels bien calculés et bien vérifies aux besoins de j| notre vie; mais, pour l'ordinaire, c'est a régler les opérations de la nature, et non les nôtres.

D'autres trouvent encore plus commode d'exposer le système du monde, sans en tirer aucune conséquence. Ils lui supposent des lois qui ont tant de justesse et de précision, qu'ils ne laissent plus rien à faire à la Providence divine. Us représentent Dieu comme un géomètre ou un machiniste, qui j s'amuse à faire des sphères pour le plaisir de les ; faire tourner. Ils n'ont aucun égard auxeonvenan- j ces et aux autres causes intelligentes. Quoique j l'exactitude de leurs observations leur fasse honneur, leurs résultats ne satisfont point du tout, j Leur manière de raisonner sur la nature ressemble j à celle d'un sauvage qui, considérant dans une de j nos villes le mouvement de l'aiguille d'une horloge publique, et voyant, à certains points qu'elle mar- j que sur le cadran, des cloches s'ébranler, des homines sortir de leurs maisons, et une partie de la so- i ciétése mettre en mouvement, supposerait qu'une j horloge est le principe de toutes les occupations \ européennes. C'est le défaut qu'on'pcut reprocher à la plupart des sciences, qui, sans consulter la fin deà opérations de la nature, n'en étudient que les moyens. L'astronomie ne considère plus que le l cours des astres, satisfaire attention aux rapports ; qu'ils ont avec les saisons. La chimie, ayant trouve j dans l'agrégation des corps des parties , comme j les sels, qui s'assimilaient, ne voit plus que des sels j pour principe et pour fin". L'algèbre, ayant été inventée pour faciliter les calculs, est devenue une science qui ne calcule que des grandeurs imaginai- ; res, et qui ne se propose que des théorèmes inap- j pliquables aux besoins de la vie.

11 est résulté de la une infinité de désordres plus grands qu'on ne le peut dire. La vue de la nature, j qui rappelle aux peuples les plus sauvages, non- I seulement l'idée d'un DÎeu , mais celle d'une infinité de dieux, nous présente à nous autres des j idées de fourneaux , de sphères, d'alambics et de cristallisations. AumoinslesNaïades, les Sylvains, | Apollon, Neptune, Jupiter, donnaient aux anciens du respect pour les ouvrages de la création, i

* Peu de temps après la publication des Études, les expériences de Lavoisier changèrent, comme nous l'avons dit, la face delà chimie. L'eau et l'air furent décomposés; les gaz prirent la place des sels , et leur théorie servit à tout expliquer. Ainsi, | dans les sciences, ce qui est vérité la veille est erreur le lendemain : mais ces variations , loin de nuire aux raisonnements de l'auteur, doivent servir à les appuyer. La chimie changera en- j | core; les Éludes de la Nature resteront: et si jamais un autre éditeur se croit obligé d'ajouter une note à celle-ci, pour marqner les progrès de la physique , il ne fera que donner une nou« vette preuve de l'incertitude des sciences. (A.-M.)

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et les attachaient encore à la patrie par un sentiment religieux. Mais nos machines détruisent les harmonies de la nature et de la société. La première n'est plus pour nous qu'un triste théâtre composé de leviers, de poulies, de poids et de ressorts ; et la seconde, qu'une école de disputes. Ces systèmes , dit-on, exercent les esprits. Gela pourrait être s'ils ne les égaraient pas; mais ils n'en dépravent pas moins le cœur. Pendant que l'esprit pose des principes, le cœur tire des conséquences. Si tout est l'ouvrage de puissances aveugles, d'attractions, de fermentations, de jeux, de fibres, de masses , il faut donc céder a leurs lois , comme tous les autres corps. Des femmes et des enfants en tirent ces conclusions. Que devient alors la vertu ? Il faut obéir, dit-on; aux lois de la nature. Il faut donc obéir à la pesanteur, s'asseoir et ne pas marcher? La nature nous parle par cent mille voix. Quelle est celle qui s'adresse à nous? Prendronsnous, pour régler notre vie, l'exemple des poissons, des quadrupèdes, des plantes, ou même des corps célestes ?

Il y a des métaphysiciens, au contraire, qui, sans avoir égard à aucune loi physique, vous expliquent tout le système du monde avec des idées abstraites. Mais une preuve que leur système n'est pas celui ile la nature, c'est qu'avec leurs matériaux et leur méthode il est fort aisé de renverser leur ordre et d'en former un tout différent, pour peu qu'on s'en veuille donner la peine. 11 en naît même une ré- 'flexion bien propre a humilier notre intelligence : c'est que tous ces efforts du génie des hommes, jloin de pouvoir bâtir un monde, n'y feraient pas seulement mouvoir un grain de sable, j II y en a d'autres qui regardent l'état où nous vivons comme un état de ruine et de punition. Ils supposent, d'après des autorités sacrées, que cette lerre a existé avec d'autres harmonies. J'admets pe que l'Ecriture sainte nous dit a ce sujet, excepté les explications des commentateurs. Telle est la faiblesse de notre raison, que nous ne pouvons rien concevoir ni imaginer au-delà de ce que la nature hous montre actuellement. Ainsi ils se trompent beaucoup, par exemple, lorsqu'ils nous disent que, orsque la terre était dans un état de perfection, le soleil était constamment à l'équateur, qu'il y avait %alité de jours et de nuits, un printemps perpétuel , des campagnes unies comme des plaines, etc. 'Si le soleil était constamment a l'équateur, je loule qu'il y eût un seul point sur la terre qui fût îabitable. D'abord la zone torride serait brûlée le ses feux, comme nous l'avons démontré ; les leux zones glaciales s'étendraient bien plus loin

qu'elles ne le font ; les zones tempérées seraient au moins aussi froides vers leur milieu qu'elles le sont à l'équinoxe de mars, et cette température ne permettrait pas à la plupart des fruits d'y venir en maturité. Je ne sais pas où serait le printemps ; mais s'il était perpétuel quelque part, il n'y aurait jamais la d'automne. Ce serait encore pis, s'il n'y avait ni rochers ni montagnes a la surface du globe; car aucun fleuve ni ruisseau ne coulerait sur la terre. Il n'y aurait ni abri ni reûet au nord pour échauffer la germination des plantes, et il n'y aurait point d'ombre ni d'humidité au midi pour les préserver de la chaleur. Ces dispositions admirables existent actuellement en Finlande, en Suède, au Spitzberg , et sur toutes les terres septentrionales, qui sont d'autant plus chargées de rochers qu'elles s'avancent vers le nord; et elles se retrouvent encore aux îles Antilles, h l'ile-de-France, efc aux autres îles et terres comprises entre les tropiques, dont les campagnes sont parsemées de rochers, surtout vers la ligne, dans l'Ethiopie, dont la nature a couvert le territoire de grands et hauts rochers presque perpendiculaires, qui forment autour d'eux des vallées profondes pleines d'ombre etde fraîcheur. Ainsi, comme nous l'avons dit, pour réfuter nos prétendus plans de perfection, il suffit de les admettre.

Il y a d'au très savants, au contraire, qui ne sortent jamais de leur routine, et qui s'abstiennent de rien voir au-deia , quoiqu'ils soient très riches en faits : tels sont les botanistes. Ils ont observé des parties sexuelles dans les plantes , et ils sont uniquement occupés à recueillir les fleurs, et à les ranger suivant le nombre de ces parties, sans se soucier d'y connaître autre chose. Quand ils les ont classées, dans leurs têtes et dans leurs herbiers, en ombelles, en roses ou en tubulées, avec le nombre de leurs étamincs, si avec cela ils peuvent y joindre quelques noms grecs, ils possèdent, à ce qu'ils pensent, tout le système de la végétation.

D'autres, à la vérité, parmi eux, vont plus loin. Ils en étudient les principes; et, pour en venir à bout, ils les pilent dans des mortiers , ou les décomposent dans leurs alambics. Qnand leur opération est achevée, ils vous montrent des sels , des huiles, des terres, et vous disent ; Voilà les principes de telle et telle plante. Pour moi, je ne crois pas plus qu'on puisse montrer les principes d'une plante dans une fiole, que ceux d'un loup ou d'un mouton dans une marmite. Je respecte les procédés mystérieux de la chimie; mais lorsqu'elle agit sur les végétaux, elle les détruit. Voici le juge-

ÉTUDE NEUVIÈME

ment qu'un habile médecin a porté de ses expériences. C'est le docteur J.-B. Chomel , dans le discours préliminaire de son utile Abrégé de L'Histoire des Plantes usuelles " : « Près de deux mille » analyses de plantes différentes, dit-il, faites par » les chimistes de l'Académie royale des sciences, » ne nous ont appris autre chose, sinon qu'on tire » de tous les végétaux une certaine quantité de li- » queurs acides, plus ou moins d'huile essentielle » ou fétide, de sel fixe , volatil ou concret , de » flegme insipide et de terre, et souvent presque » les mêmes principes et en même quantité, de » plantes dont les vertus sont très différentes. » Ainsi, ce travail très long et très pénible a été » une tentative inutile pour la découverte des ef- » fets des plantes, et n'a servi qu'à nous détrom- » per des préjugés qu'on pourrait avoir sur les » avantages de ces analyses. » Il ajoute que le fameux chimiste Homberg, ayant semé les mêmes plantes dans deux caisses remplies de terre dessalée par une forte lessive, dont l'une ensuite fut arrosée avec de l'eau commune, et l'autre avec de l'eau où l'on avait dissous du nitre , ces plantes rendirent à peu près les mêmes principes. Ainsi voilà notre science systématique tout-à-fuit déroutée ; car elle ne peut découvrir les qualités essentielles des plantes, ni par leur composition, ni par leur décomposition.

Il y a bien d'autres erreurs sur les lois de leur développement et de leur fécondation. Les anciens avaient reconnu dans plusieurs plantes des mâles et des femelles , et une fécondation par des émanations de poussières séminales, telle que dans les palmiers dattiers. Nous avons appliqué cette loi à tout le règne végétal. Elle est, en effet, très répandue; mais combien de végétaux se propagent encore par des rejetons, par des tronçons, par des traînasses , par les extrémités de leurs branches ! Yoilà, dans le même règne , bien des manières de se reproduire. Cependant, quand nous n'apercevons plus dans la nature la loi que nous avons une fois adoptée dans nos livres, nous croyons qu'elle s'égare. Nous n'avons qu'un fil, et quand il se rompt nous imaginons que c'en est fait du système du monde. L'intelligence suprême disparaît pour nous dès que la nôtre vient à se troubler. Je ne doute pas cependant que l'auteur de la nature n'ait établi , au sujet des plantes que tant de gens étudient , des lois qui nous sont encore inconnues. Voici à ce sujet une observation que je livre à l'expérience de mes lecteurs.

* Tome I , p.ige 37.

Ayant transplanté , au mois de février de l'année 4785 , des plantes de violette simple qui commençaient à pousser de petits boutons de fleurs, cette transplantation a arrêté leur développement d'une manière assez extraordinaire. Ces petits boutons n'ont point fleuri ; mais leur ovaire s'étant gonflé est parvenu à sa grosseur ordinaire, et s'est changé en capsule remplie de graine , sans laisser apercevoir au dehors ou au dedans, ni pétale, ni anthère, ni stigmate, ni aucune partie quelconque de la floraison. Tous ces boutons ont présenté successivement le même phénomène dans les mois de mai, de juin et de juillet , sans qu'aucune de ces plantes de violettes ait produit la moindre fleur. J'ai aperçu seulement dans les boutons naissants que j'ai ouverts les parties de la floraison flétries sous les calices. J'ai ressemé leur graine qui n'avait point été fécondée; et jusqu'à présent elle n'a point levé. Cette expérience est favorable au système de Linnée; mais elle s'en écarte en ce qu'elle fait voir qu'une plante peut donner son fruit sans fleurir.

On peut remarquer ici , dès à présent , que les j lois physiques sont subordonnées à des lois de convenance , c'est-à-dire , par exemple, les lois de la végétation à la conservation des êtres sensibles, pour lesquels elles ont été faites. Ainsi , quoique la floraison de ma violette ait été interrompue, cela ne t'a pas empêchée de donner sa graine pour la subsistance de quelque animal qui s'en nourrit. C'est pour cette raison que les plantes les plus utiles, comme les graminées, sont celles qui ont le plus de différents moyens de se reproduire. Si la nature , à leur égard , ne s'était réduite qu'à la loi delà floraison , elles ne se multiplieraient point lorsqu'elles sont pâturées par les animaux, qui broutent sans cesse leurs sommités. 11 en est do même de celles qui croissent le long des rivages,! telles que les roseaux, et les arbres aquatiques,) comme les saules, les aunes, les peupliers, les osiers, les mangliers, lorsque les eaux se débor-j dent, et qu'elles les ensablent ou les renversent, ce qui arrive fréquemment. Les rivages reste-'1 raient dépouillés de verdure si les végétaux qui yj croissent n'avaient la faculté de se reproduire dej leurs propres tronçons. 11 n'en est pas de même! des arbres de montagne, comme les palmiers , sapins, cèdres, mélèzes, pins, qui ne sont pas ex-| posés aux mêmes événements, et qu'on ne peufi faire reprendre de bouture. Si l'on coupe même! le sommet d'un palmier, il périt.

Nous retrouvons ces mêmes lois de convenance] dans les générations des animaux, auxquelles nousj

RÉPONSES AU

ittribuons de l'incertitude dès que nous y découvrons des variétés , ou que nous rapprochons du ègne végétal par des relations imaginaires lorsque ious apercevons des effets qui leur sont communs. jVinsi , par exemple, si les pucerons sont vivipares l'été, c'est que leurs petits trouvent dans cette prison la température et la nourriture qui leur convient , dès qu'ils viennent au monde ; et s'ils j;ont ovipares» en automne, c'est que la postérité le ces insectes délicats n'aurait pu passer l'hiver :i elle n'avait été renfermée dans des œufs. C'est par ces mêmes raisons que , si l'on arrache une patte à un crabe ou a une écrevisse , il lui en repousse une autre, qui sort de son corps, comme line branche sort d'un végétal. Ce n'est pas que [ïtte reproduction animale soit l'effet de quelque Ualogie mécanique entre les deux règnes; mais les animaux étant destinés à vivre sur les rivages, >armi les rochers, où ils sont exposés aux mouvements des flots, la nature leur donne de reproduire jes membres exposés à être retranchés ou rompus Ur le roulement des cailloux, comme elle a donné iux végétaux qui croissent sur les rivages de se |eproduire deleurs tronçons, parcequ'ils sont expoés a être renversés par le débordement des eaux. ! La médecine a tiré de ces analogies apparentes les règnes une multitude d'erreurs. 11 suffît d'exaîûiner la marche de ses études, pour les regarder iomme fort suspectes. Elle cherche les opérations le l'ame dans les cadavres , et les fonctions de la jie dans la léthargie de la mort. Aperçoit-elle |[iielque propriété dans un végétal , elle en fait un |emède universel. Écoutez ses adages. Les plantes iont utiles à la vie ; elle en conclut qu'en se nourjissant de végétaux, on doit vivre des siècles. Dieu fait que de livres , de discours et d'éloges ont été laits sur les vertus des plantes! Cependant une aultitude de malades meurent l'estomac plein de les merveilleux simples. Ce n'est pas que je nie jeurs qualités appliquées bien à propos; mais je rejette absolument les raisonnements qui attachent à 'usage du régime végétal la durée de la vie hupaine. La vie de l'homme est le résultat de toutes les convenances morales , et tient plus a la sobriété, à la tempérance et aux autres vertus , qu'à ja nature des aliments. Les animaux qui ne vivent me de plantes parviennent-ils seulement a l'âge les hommes? Les daims et les chamois qui paisent les admirables vulnéraires de la Suisse ne devraient jamais mourir; cependant leur vie est tourte. Les mouches , qui sucent le nectar de leurs leurs, meurent aussi, et plusieurs de leurs espèces, dans l'espace d'un an. La vie a un terme fixé

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