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DE LA PROGRESSION

La progression est une suite de consonnances ascendantes ou descendantes. Partout où la progression se rencontre, elle produit un grand plaisir, parcequ'elle fait naître dans notre ame le sentiment de l'infini, si conforme à notre nature. Je l'ai déjà dit, et je ne saurais trop le répéter, les sensations physiques ne nous ravissent qu'en excitant en nous un sentiment intellectuel.

Lorsque les feuilles d'un végétal sont rangées autour de ses bl anches dans le même ordre que les branches le sont elles-mêmes autour de la tige, il y a çonsonnaucc, comme dons les pins; mais si

ÉTUDE DIXIÈME

les branches de ce végétal sont encore disposées entre elles sur des plans semblables qui aillent en diminuant de grandeur, comme dans les formes pyramidales des sapins , il y a progression ; et si ces arbres sont disposés eux-mêmes en longues avenues qui dégradent en hauteur et en teintes ; comme leurs masses particulières, notre plaisir redouble, parceque la progression devient infinie.

C'est par cet instinct de l'infini que nous aimons a voir tout ce qui nous présente quelque progression, comme des pépinières de différents âges, des coteaux qui fuient a l'horizon sur différents plans, des perspectives qui n'ont point de terme.

Montesquieu remarque cependant que, si la route de Pétersbourg à Moscou est en ligne droite, le voyageur doit y périr d'ennui. Je l'ai parcourue, et je peux assurer qu'il s'en faut de beaucoup qu'elle soit en ligne droite. Mais, en l'y supposant, l'ennui du voyageur naîtrait du sentiment même de l'infini , joint à l'idée de fatigue. C'est ce même sentiment , si ravissant quand il se mêle a nos plaisirs , qui nous cause des peines intolérables quand il se joint à nos maux, ce que nous n'éprouvons que trop souvent. Cependant , je crois qu'une perspective sans bornes nous ennuierait a la longue, en nous présentant toujours l'infini de la même manière; car notre ame en a non-seulement l'instinct, mais encore celui de l'universalité, c'est-à-dire de toutes les modifications de l'infini.

La nature ne fait point , à notre manière , des perspectives avec une ou deux consonnances ; mais elle les compose d'une multitude de progressions diverses , en y faisant entrer celles des plans , des grandeurs, des formes , des couleurs , des mouvements, des âges, des espèces, des groupes, des saisons, des latitudes, et y joignant une infinité de consonnances tirées des reflets de la lumière, des eaux, et des sons. Je suppose qu'elle eût été bornée à planter une avenue de Paris jusqu'à Madrid avec un seul genre d'arbres, tels que des figuiers. Je doute qu'on s'ennuyât à la parcourir. On y verrait des figuiers qui porteraient des figues appelées des Latins mamillanœ * , parcequ'elles étaient faites comme des mamelles ; d'autres qui en produiraient de toutes rouges , et pas plus grosses qu'une olive , comme celles du mont Tda ; d'autres qui en auraient de blanches , de noires ; d'autres de couleur de porphyre, et appelées, par cette raison, par les anciens, porpliyrites. On y verrait

* FoyezVMm, Histoire naturelle } liv. XV, cliap. xvin/

des figuiers d'Hyrcanie, qui se chargent de plus de deux cents boisseaux de fruits ; le figuier ruminai, de l'espèce de celui sous lequel Rémus et Romulus furent allaités par une louve; le figuier d'Hercule; enfin les vingt-neuf espèces rapportées par Pline , et bien d'autres inconnues aux Romains et a nous*. Chacune de ces espèces d'arbres y montrerait des végétaux de diverses grandeurs, de jeunes, de vieux, de solitaires et de groupés, de plantés sur le bord des ruisseaux , d'autres sor-j tant de la fente des rochers. Chaque arbre présenterait la même variété dans ses fruits exposés surj un seul pied , pour ainsi dire, à différentes latitu des , au midi , au nord , a l'orient, au couchant J au soleil, et à l'ombre des feuilles : il y en aurail de verts qui ne commenceraient qu'a poindre, d'autres violets et crevassés, avec leurs fente] pleines de miel. D'un autre côté, on en rencontrerait , sous des latitudes différentes , dans 1< même degré de maturité que s'ils fussent venu: sur le même arbre; ceux qui croissent au nord dans le fond des vallées , étant quelquefois auss avancés que ceux qui viennent bien avant dans 1 midi , sur le haut des montagnes.

On retrouve ces progressions dans les plus petit ouvrages de la nature, dont elles font un des plu grands charmes. Elles ne sont l'effet d'aucune k mécanique. Elles ont été réparties à chaque vég'( lal , pour prolonger la jouissance de ses fruits su: vant les besoins de l'homme. Ainsi, les fruiï aqueux et rafraîchissants, commeles fruits rouge* ne paraissent que pendant la saison des chaleurs d'autres, qui étaient nécessaires pendant l'hiver par leur farine substantielle et par leurs huiles comme les marrons et les noix, se conservent m partie de l'année. Mais ceux qui devaient serv aux besoins accidentels des hommes, comme ceux des voyageurs , restent sur la terre en toi temps. Non-seulement ceux-ci sont revêtus <

* Les botanistes comptent aujourd'hui plus de quatre-vinJ dix espèces de figuiers , dont les variétés se multiplient à l'infi Le nombre de ces variétés s'élève à plusieurs centaines dans Provence seulement. Cet arbre offre quelques phénomèr dignes d'exciter l'attention. Dans toutes les autres plantes, c' la fleur qui renferme l'embryon du fruit; dans le figuier, contraire, c'est le fruit qui environne et cache la fleur. Par ni autre singularité , ces fruits précèdent les feuilles , et paraissi long-temps avant que la sève ait été mise en mouvement paij retour du printemps. C'est donc , comme l'a très bien obse: l'abbé Rozier, par la seule force de la sève, restée avant l'hr dans le tronc et dans les branches, que s'opère la végétation 4 premiers fruits. Les secondes figues naissent au pied du pétil de la feuille de la saison; et enfin la feuille, qui pousse au cond renouvellement de la sève, devient la mère nourrice fruit del'année suivante. Ainsi le figuier annonce, dans le mê moment , la prévoyance de la nature pour trois récoltes. (A.-î

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oques propres à les conserver, mais ils paraissent lux arbres dans toutes les saisons et dans tous les egrcs de maturité. Aux Indes, sur les rivages inhabités des îles*, le cocotier porte à la fois douze u quinze grappes de cocos, dont les uns sont enère dans leurs étuis, d'autres sont en fleurs, 'autres sont noués, d'autres sont déjà pleins de ait, d'autres enfin sont tout-a-fait mûrs. Le cocoier est l'arbre des marins. Ce n'est pas la chaleur les tropiques qui lui donne une fécondité si contante et si variée ; car les fruits des arbres ont aux hdes, comme dans nos climats, des saisons où ils aûrissent, et après lesquelles on n'en voit plus, e n'y connais que le cocotier et le bananier qui en lortent toute l'année. Celui-ci est, a mon gré, 'arbre le plus utile du monde, parceque ses fruits euvent servir d'aliment sans aucun apprêt, étant l'un goût agréable et fort substantiel. Il donne une rappe ou régime de soixante ou quatre-vingts puits qui mûrissent tous à la fois ; mais il pousse les rejetons de toutes sortes de grandeurs qui en onnent successivement et en tout temps. La proression des fruits du cocotier est dans l'arbre, et elle des fruits du bananier dans le verger. Partout e qu'il y a de plus utile est ce qu'il y a de plus ommun.

Les productions de nos blés et de nos vignes résentent des dispositions encore plus merveilsuses; car, quoique l'épi de blé ait plusieurs faes j ses graius mûrissent dans le même temps, •ar la mobilité de sa paille, qui les présente à tous as aspects du soleil. La vigne ne croît ni en buison, ni en arbre, mais en espalier ; et quoique ses rains soient en forme de grappes, leur transpaencc les rend propres à être pénétrés partout des ayons du soleil. La nature oblige ainsiles hommes, >ar la maturité spontanée de ses fruits , destinés u soutien général de la vie humaine, de se réunir iour en faire ensemble les récoltes et les venanges. On peut regarder les blés et les vignes omrae les plus puissants liens des sociétés. Aussi lérès et Bacchus ont-ils été adorés dans l'antiquité omme les premiers législateurs du genre humain. ,es poètes anciens leur en donnent souvent l'épihète. Un Indien, sous son bananier et son cocoier, peut se passer de son voisin. C'est, je crois, )ar cette raison, plutôt que par celle du climat, |ui y est si doux , qu'il y a aux grandes Indes si )eu de républiques, et tant de gouvernements fonlés sur la force. Un homme n'y peut influer sur le :hamp d'autrui que par ses ravages; maisl'Euro-

* Voyez François Pyrard , Voyage aux Maldives,

péen, qui voit jaunir ses moissons et noircir tous ses raisins à la fois, se hâte d'appeler au secours de sa récolte non-seulementses voisins, mais les passants. Au reste, la nature, en refusant a nos blés et à nos vignes de produire leurs fruits toute l'année, a donné aux farines et aux vins qu'on en tire de se garder des siècles.

Toutes les lois de la nature sont dirigées vers nos besoins : non-seulement celles qui sont faites évidemment pour notre commodité, mais d'autres y conviennent souvent d'autant mieux qu'elles semblent s'en écarter davantage.

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Les contrastes diffèrent des contraires en ce que ceux-ci n'agissent que dans un seul point, et ceux-là dans leur ensemble. Un objet n'a qu'un contraire, mais il peut avoir plusieurs contrastes. Le blanc est le contraire du noir ; mais il contraste avec le bleu, le vert, le rouge, et plusieurs autres couleurs.

La nature , pour distinguer les harmonies , les consonnances et les progressions des corps les unes des autres, les fait contraster. Cette loi est d'autant moins observée qu'elle est plus commune. Nous foulons aux pieds les plus grandes et les plus admirables vérités sans y faire attention.

Tous les naturalistes regardent les couleurs des corps comme de simples accidents, et la plupart d'entre eux considèrent leurs formes mêmes comme l'effet de quelque attraction, incubation, cristallisation, etc. Tous les jours on fait des livres pour étendre, par des analogies , les effets mécaniques de ces lois aux diverses productions de la nature; mais si elles ont en effet tant de puissance, pourquoile soleil, cet agent universel, n'a-t-il pas rempli les cieux, les eaux, les terres, les forêts, les campagnes, et toutes les créatures, sur lesquelles il a tant d'influence, des effets uniformes et monotones de sa lumière? Tous ces objets devraient nous paraître, comme elle, blancs ou jaunes, et ne se distinguer les uns des autres que par leurs ombres. Un paysage ne devrait nousprésenterd'autres effets que ceux d'un camaïeu ou d'une estampe. Les latitudes, dit-on, en varient les couleurs; mais si les latitudes ont ce pouvoir, pourquoi les productions du même climat et du même champ n'ontelles pas toutes la même teinte? Pourquoi les quadrupèdes qui naissent et vivent dans les prés ne font- ils pas des petits qui soient verts comme l'herbe qui les nourrit?

La nature ne s'est pas contentée d'établir des harmonies particulières clans chaque espèce d'êtres

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pour les caractériser; mais afin qu'elles ne se confondent pas entre elles, elle les fait contraster. Nous verrons, dans l'Etude suivante, par quelle raison particulière elle a donné aux herbes la couleur verte, préférabîemcnt a toute autre couleur. Elle a fait en général les herbes vertes pour les détacher de terre; ensuite elle a donné la couleur de terre aux animaux qui vivent sur l'herbe, pour les distinguer à leur tour du fond qu'ils habitent. On peut remarquer ce contraste général dans les quadrupèdes herbivores, tels que les animaux domestiques, les bêtes fauves des forets , et dans tous les oiseaux granivores qui vivent sur l'herbe ou dans les feuillages des arbres, comme la poule, la perdrix , la caille, l'alouette, le moineau , etc., qui ont des couleurs terreuses parcequ'ils vivent sur la verdure. Mais ceux , au contraire, qui vivent sur des fonds rembrunis ont des couleurs brillantes, comme les mésanges bleuâtres et les piverts, qui grimpent sur l'écorce des arbres pour y chercher des insectes, etc.

La nature oppose partout la couleur de l'animal a celle du fond où il vit. Cette loi admirable est universelle. J'en rapporterai ici quelques exemples, pour mettre le lecteur sur la voie de ces ravissantes harmonies, dont il trouvera des preuves dans tous les climats. On voit sur les rivages des Indes un grand et bel oiseau blanc et couleur de feu, appelé flamant, non paspareequ'il est de Flandre, mais du vieux mot français flambant, pareequ'il paraît de loin comme une flamme*. 11 habite ordinairement les lagunes et les marais salants, dans les eaux desquels il fait son nid, en y élevant a un pied de profondeur un petit tertre de vase d'un pied et demi de hauteur. Il fait un trou au sommet de ce petit tertre; il y pond deux œufs, et il les couve debout, les pieds dans l'eau , a l'aide de ses longues jambes. Quand plusieurs de ces oiseaux sont sur leurs nids, au milieu d'une lagune, on les prendrait de loin pour les flammes d'un incendie qui sortent du sein des eaux. D'autres oiseaux présentent des contrastes d'un autre genre sur les mêmes rivages. Le pélican ou grand-gosier est un oiseau blanc et brun,

* On trouvait autrefois les flamants sur tontes les côtes de l'Europe; mais la main destructive de l'homme les en a chassés, rt ils n'habitent plus que dans les de'serts de l'Afrique et de l'Aniérique. Ces oiseaux singidiers ont été très bien peints par le voyageur Dampier; ils vivent en société, et se rangent au nombre de deux ou trois cents sur une seule ligne, de manière qu'à q-ielqne distance ils offrent l'aspect d'une armée en bataille. Lorsqu'ils vont à la pèche , ils établissent une sentinelle qui veille pour toute la troupe, et qui, à la plus faible apparence de danger , jette un cri d'alarme assez semblable au bruit d'une trompette. Lorsqu'ils s'envolent aux rayons du soleil , leur plumage étincelle comme des charbons embrasés. (A.-M.)

qui a un large sac au-dessous de son bec , qui est très long. Il va tous les matins remplir son sac de poisson ; et quand sa pêche est faite , il se perche sur quelque pointe de rocher à fleur d'eau, où il se tient immobile jusqu'au soir, dit le père Du Tertre *, « comme tout triste, la tête penchée par le » poids de son long bec, et les yeux fixés sur la » mer agitée, sans branler non plus que s'il était » de marbre.» On distingue souvent, sur les grèves rembrunies de ces mers , des aigrettes blanches comme la neige, et, dans les plaines azurées du ciel, le y aille-en- cul d'un blanc argenté, qui les traverse à perte de vue : il est quelquefois glacé de rose, avec les deux longues plumes de sa queue couleur de feu, comme celui de la mer du Sud.

Souvent plus le fond est triste , plus l'animal qui y vit est revêtu de couleurs brillantes. Nous n'avons peut-être point en Europe d'insectes qui enj aient de plus riches que le scarabée slercotaire, et| que la mouche qui porte le même nom. Gelle-cii est plus éclatante que l'or et l'acier poli; l'autre J d'une forme hémisphérique, est d'un beau bleui de pourpre; et aGn que son contraste fût complet,! il exhale une forte et agréable odeur de musc.

La nature semble quelquefois s'écarter de cett<i loi, mais c'est par d'autres raisons de convenance car c'est la qu'elle ramène tous ses plans. Ainsi après avoir fait contraster, avec les fonds où ils vi vent, les animaux qui pouvaient échapper à toui les dangers par leur force et par leur légèreté, ell< y a confondu ceux qui sont d'une lenteur ou d'un» faiblesse qui les livrerait a la discrétion de leur ennemis. Le limaçon, dont la marche est si lente est de la couleur de l'écorce des arbres qu'il ronge ou de la muraille où il se réfugie. Les poisson plats, qui nagent fort mal, comme les turbots , le carrelets, les plies, les limandes, les soles, etc. qui sont a peu près taillés comme des planches pareequ'ils étaient destinés a vivre sédentairemen au-dessus des fonds delà mer, sont de la couleu des sables où ils cherchent leur vie, étant piqueté comme eux de gris , de jaune, de noir, de rouge et de brun. A la vérité, ils ne sont colorés ainsi qu d'un côté; mais ils ont tellement le sentiment d cel te ressemblance , que quand ils se trouvent en fermés dans les parcs établis sur les grèves qu'ils voient la marée près de se retirer , ils en fouissent leurs ailerons dans le sable en attendan la marée suivante, et ne présentent a la vue d l'homme que leur côté trompeur. Il est si resscm blant avec le fond où ils se cachent, qu'il serai

* Histoire des Antilles,

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impossible aux pêcheurs de les en distinguer, s'ils ti'avaien t des faucilles avec lesquelles ils tracen t des rayures en tout sens sur la surface du terrain , pour en avoir au moins le tact, s'ils ne peuvent en avoir la vue. C'est ce que je leur ai vu faire plus d'une fois , encore plus émerveillé de la ruse de ces poissons que de celle des pêcheurs. Les raies , m contraire, qui son t des poissons plats, qui nagen t mal aussi, mais qui sont carnivores, sont marbrées ie blanc et de brun, afin d'être aperçues de loin par les autres poissons ; et pour qu'elles ne fussent pas dévorées a leur tour par leurs ennemis, qui sont fort alertes, comme les chiens de mer, ou par leurs propres compagnes, qui sont très voraces, elles sont revêtues de pointes épineuses, surtout à la partie postérieure de leur corps, comme à la queue, qui 3st la plus exposée aux attaques lorsqu'elles fuient.

La nature a mis à la fois, dans la couleur des animaux qui ne sont pas nuisibles, des contrastes ivec le fond où ils vivent, et des consonnanecs ivec celui qui en est voisin ; et elle leur a donné 'instinct d'en faire alternativement usage, suivant les bonnes ou les mauvaises fortunes qui se présentent. On peut remarquer ces convenances merveilleuses dans la plupart de nos petits oiseaux , dont le vol est faible et de peu de durée. L'alouette jrise cherche sa vie dans l'herbe des champs. Estelle effrayée, elle se coule entre deux mottes de terre, où elle devient invisible. Elle est si tranquille dans ce poste, qu'elle n'en part souvent que quand le chasseur a le pied dessus. Autant en fait la perdrix. Je ne doute pas que ces oiseaux sans défense n'aient le sentiment de ces contrastes et de ces convenances de couleur, car je l'ai observé même dans des insectes. Au mois de mars dernier, je vis sur le bord de la rivière des Gobelins un papillon couleur de brique qui se reposait, les ailes étendues, sur une touffe d'herbes. Je m'approchai de lui, et il s'envola. 11 fut s'abattre, à quelques pas de distance, sur la terre qui en cet endroit était de sa couleur. Je m'approchai de lui une seconde fois: il prit encore sa volée, et fut se réfugier sur une semblable lisière de terrain. Enfin, je |ne pus jamais l'obliger a sereposer sur l'herbe, quoique je l'essayasse souvent, et que les espaces de ;terre qui se trouvaient entre les touffes de gazon fussent étroits et en petit nombre. Au reste, cet instinct étonnant est bien évident dans le caméléon. Cette espèce de lézard, qui a une marche très-lente , en est dédommagé par l'incompréhensible faculté de se teindre quand il lui plaît de la couleur du fond qui l'environne. Avec cet avantage, il échappe à la yuc de ses ennemis, qui l'au-

raient bientôt atteint a la course. Cette faculté est dans sa volonté, car sa peau n'est pas un miroir. 11 ne réfléchit que la couleur des objets , et non leur forme. Ce qu'il y a encore de remarquable en ceci, et de bien confirmé par les naturalistes, qui n'en donnent pas la raison, c'est qu'il prend toutes les couleurs, comme le brun, le gris, le jaune, et surtout le vert, qui est sa couleur favorite ; mais jamais le rouge*. On a mis des caméléons pendant des semaines entières dans des draps d'écarlatc , sans qu'ils en aient pris la moindre nuance. La nature semble leur avoir refusé cette teinte éclalanle, parcequ'elle ne pouvait servir qu'à les faire apercevoir de plus loin, et que d'ailleurs elle n'est celle d'aucun fond, ni dans les terres, ni dans les végétaux où ils passent leur vie.

Mais, dans l'âge de la faiblesse et de l'inexpérience , la nature confond la couleur des animaux innocents avec celle des fonds qu'ils habitent , sans leur donner le choix de l'aKernalive. Les pelits des pigeons et de la plupart des oiseaux granivores sont hérissés de poils verdâtres, semblables aux mousses de leurs nids. Les chenilles sont aveugles, et sont de la nuance des feuilles et des écorces qu'elles rongent. Les jeunes fruits même, qui ne sont pas encore revêtus d'épines , de cuirs, de pulpes amères ou de coques duresqui protègentleurs semences, sont, pendant les temps de leur développement, verts comme les feuilles qui les avoisinent. Quelques embryons , a la vérité , comme ceux de certaines poires, sont roux ou bruns; mais ils sont alors de la couleur de Lécorce de l'arbre où ils sont attachés. Quand ces fruits ont leurs semences enfermées dans des pépins ou des noyaux, et qu'elles sont hors de danger, ils changent de couleur. Ils deviennent jaunes, bleus, dorés, rouges, noirs, et donnent aux végétaux qui ! les portent leurs contrastes naturels. 11 est très re- I marquable que tout fruit qui change de couleur | a sa semence mure. Les insectes ayant quitté de j

* L'observation a dissipé foutes ces erreurs, qui sont celles de j l'antiquité. Le caméléon prend , il est vrai , diverses nuances , j mais elles ne sont pas déterminées parles objets environnants. Son épidémie est transparent, sa peau e.-t jaune, et son sang d'un bleu violet fort vif. C'est ainsi que la plus légère agitation le fait passer par toutes les teintes du gris , du vert, du jaune , du bleu , du violet , et du brun rougeâtre. Cette espèce de lézard habite sur les arbres, où il reste confondu avec le feuillage, sa couleur habituelle étant d'un beau vert. Cette couleur est un des moyens que la nature lui a donnés pour échapper à ses ennemis, car il jouit aussi de la faculté singulière de s'enfler et de se remplir d'air au point de les effrayer en doublant son diamètre.

Les voyageurs assurent que les Indiens se plaisent à voir les caméléons autour de leurs demeures; ces petits animaux les délivrent des insectes qui les tourmentent. (A.-M.)

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