‹ Œuvres;Chapitre 93 sur 236 · DES (JO V · texte numérisé non relu

DES (JO V

iné , qui vole au haut des airs; les aigrettes, les îfiauves, les goëlans, qui planent a la surface des :pers azurées; et les cygnes, qui voguent en flottes Su milieu des lacs du nord. Il y en a d'autres aussi |ui , pour contraster avec ceux-là , se détachent u ciel ou des eaux par des couleurs noires ou rembrunies : tels sont , par exemple, le corbeau de Irîs climats, qui s'aperçoit de si loin dans le ciel, ur la blancheur des nuages ; plusieurs oiseaux de îuaiiue bruns et noirâtres, comme la frégate des ropiques, qui se joue dans le ciel au milieu des empetes ; le taille-mer ou fauchet, oiseau de narine , qui rase de ses ailes sombres , taillées en aux , la surface blanche des flots écumeux de la ner.

On peut donc inférer de ces exemples que, dès [ii'un animal n'a qu'une seule teinte, il n'habite jju'un seul site ; et quand il réunit en lui le conraste de deux teintes opposées, qu'il vit sur deux jonds, dont les couleurs mêmes sont déterminées lar celles du plumage ou du poil de l'animal. Cependant, il ne faut pas rendre cette loi trop géné- Jale, mais y faire entrer les exceptions que la sage iature a établies pour la conservation môme des nimaux , telles que de les blanchir en général u nord, dans les hivers et sur les hautes monta- Inès, pour les préserver de l'excès du froid en les jevêtant de la couleur qui réfléchit le plus la chapur ; et de les rembrunir au midi, dans les ardeurs e l'été et sur les plages sablonneuses, pour les jbriter des effets de la chaleur en les peignant de jouleurs négatives. Ce qui prouve évidemment lue ces grands effets d'harmonie ne sont point es résultats mécaniques de l'influence des corps ui environnent les animaux, ou des appréhenons de leurs mères sur les tendres organes de mrs fœtus, ou de l'action des rayons du soleil sur jiurs plumes, comme souvent notre physique a cru ps expliquer, c'est que parmi ce nombre presque bfîni d'oiseaux qui passent leur vie au haut des Ers ou à la surface des mers , dont les couleurs |ont azurées, il n'y a pas un seul oiseau bleu; et iu'au contraire plusieurs oiseaux qui vivent jntre les tropiques , au sein des noirs rochers u à l'ombre des sombres forêts, sont de la eoubur d'azur : tels sont la poule de Batavia , qui !st toute bleue, le pigeon hollandais de l'ile-defrance, etc.

! Nous pouvons tirer de ces observations une aure conséquence aussi importante : c'est que toutes es harmonies sont faites pour l'homme. Un oicau bleu sur le fond du ciel ou à la surface des aux échapperait à notre yuc La nature d'ailleurs

TRASTES. 2<J5

n'a réservé les couleurs agréables et riches que pour les oiseaux qui vivent dans notre voisinage. Cela est si vrai, que, quoique le soleil agisse entre les tropiques avec toute l'énergie de ses rayons sur les oiseaux de la pleine mer, il n'y en a aucun dont le plumage soit revêtu de belles couleurs ; tandis que ceux qui habitent les rivages des mers et des fleuves en ont souvent de magnifiques. Le flamant, grand oiseau qui vit dans les lagunes des mers méridionales, a son plumage blanc lavé de carmin. Le toucan des mêmes grèves a un énorme bec du rouge le plus vif ; et lorsqu'il le retire du sein des sables humides où il cherche sa pâture , on dirait qu'il vient d'y pêcher un tronçon de corail. 11 y a une autre espèce de toucan dont le bec est blanc et noir , aussi poli que s'il était d'ébène et d'ivoire. La pintade au plumage maillé, les paons, les canards, les martins-pêcheurs , et une foule d'autres oiseaux riverains, embellissent, par l'émail de leurs couleurs, les bords des fleuves de l'Asie et de l'Afrique. Maison ne voit rien qui leur soit comparable dans le plumage de ceux qui habitent la pleine mer, quoiqu'ils soient encore plus exposés aux influences du soleil.

C'est par une suite de ces convenances avec l'homme que la nature a donné aux oiseaux qui vivent loin de lui des cris aigus, rauques et perçants, mais qui sont aussi propres que leurs couleurs tranchantes a les faire apercevoir de loin au milieu de leurs sites sauvages; elle a donné, au contraire, des sons doux et des voix harmonieuses aux petits oiseaux qui habitent nos bosquets et qui s'établissent dans nos habitations, afin qu'ils en augmentassent les agréments, autant par la beauté de leur ramage que par celle de leur coloris. Nous le répétons, afin de confirmer la vérité des principes d'harmonie que nous posons ; c'est que la nature a établi un ordre de beauté si réel dans le plumage et le chant des oiseaux , qu'elle n'en a revêtu que les oiseaux dont la vie était, en quelque sorte , innocente par rapport a l'homme, comme ceux qui sont granivores, ou qui vivent d'insectes; et elle l'a refusé aux oiseaux de proie et a la plupart de ceux de marine, qui ont , pour l'ordinaire , des couleurs terreuses et des cris désagréables *.

* Le chant est un attribut des oiseaux : seuls entre tous les animaux, ils modulent et varient le son de leurs voix; mais cette faculté a été modifiée suivant les mœurs de chaque espèce, et suivant les lieux qu'elle habite. Les oiseaux aquatiques ont une voix grave et retentissante, qui, dans les temps de calme, contraste avec le murmure des eaux, et qui, dans les jours de tempête , se fait encore entendre à travers le mugissement des vagues. On devine, à leurs cris, que la nature les destinait à

ETUDE DIXIEME

Tous les règnes de la nature se présentent a l'homme avec les mêmes convenances, jusque dans les abîmes de l'Océan. Les poissons qui se repaissent de chair, comme toute la classe des cartilagineux, tels que les roussettes, les chiens de mer, les requins, lespantoufliers, les raies, les polypes, etc., ont des couleurs et des formes déplaisantes. Les poissons qui vivent en pleine mer ont des couleurs marbrées de blanc, de noir, de brun, qui les distinguent au sein des flots azurés : tels sont les baleines, les souffleurs, les marsouins, etc. Mais c'est parmi ceux qui habitent les rivages rembrunis, et surtout dans le nombre de ceux qu'on appelle saxatiles, parcequ'ils vivent dans les rochers, qu'on en trouve dont la peau et les écailles surpassent par leur éclat celui des plus riches peintures, surtout quand ils sont vivants. C'est ainsi que des légions de maquereaux et de harengs font étinceler d'argent et d'azur les grèves septentrionales de l'Europe. C'est autour des noirs rochers qui bordent les mers des tropiques qu'on pêche le poisson qu'on appelle le capitaine. Quoiqu'il varie de couleur suivant les latitudes, il suffit, pour donner une idée de sa beauté, de rapporter la

vivre au milieu d'un élément bruyant; tandis que les pelits oiseaux qui habitent les bocages ont une voix mélodieuse qui semble faite pour le calme qui les environne. Ils annoncent les beaux jours , et les beaux jours cessent avec leurs chansons. Dans ces espèces innocentes, c'est le mâle qui chante, et sa compagne reste muette; mais il ne chante que pour lui plaire. Chaque fois qu'elle apporte le brin d'herbe dont elle tresse son nid , il la suit en modulant les plus doux accords; s'il ne partage pas son travail , il l'encourage , et il ne cesse de chanter que lorsque ses pelits ont essayé leurs ailes. Chez les oiseaux de proie, au contraire, le mâle et la femelle ont une voix également sinistre, dont les sons ne changent jamais; habitants des rochers et des forêts , ils les font retentir de leurs cris de guerre : les entendre , c'est presque les voir, c'est pressentir leurs disposé ons cruelles. Non-seulement des chants mélodieux ne se seraient point accordés avec la férocité de leur instinct, mais ils n'auraient pu être entendus aux sommets des montagnes et à travers les précipices, ni exprimer les chasses, les dangers et les rapines de ces tyrans de l'air.

Cette précaution de la nature est confirmée par les faits les plus curieux. Par exemple , la voix des oiseaux qui ne changent pas de climats reste toujours la même: telle est celle du rougegorge, qui, pendant la saison des neiges, s'approche des chaumières, et réjouit l'homme de ses chansons; tandis que la voix du rossignol et des autres oiseaux voyageurs s'éteint et se modifie suivant les lieux qu'ils doivent habiter. On a remarqué depuis long-temps que leurs concerts cessaient en même temps que leurs amours; mais on aurait pu remarquer aussi que l'interruption de ces chauls était une admirable prévoyance de la nature. A l'époque où ces oiseaux vont traverser les mers orageuses, ils frappent tout-à-coup les airs de cris aigres, perçants, et semblables à ceux de l'oiseau des orages. Habitants des tempêtes, ils ne s'expriment plus comme les habitants des bocages ce sont des voyageurs qui apprennent une langue nouvelle , qui doit être entendue au milieu du bruit des vents et des flots; et sans cette înspiratiou soudaine, ils n'auraient pu ni s'appeler ni se reconnaître , ni se guider vers le monde qui les attend

description que l'ait François Cauche* de celuiqu'on pèche sur le rivage de Madagascar ; il dit que ce poisson, qui se plaît dans les rochers, est rayé en losanges; que ses écailles sont de couleur d'or pâle, et que son dos est coloré, et surglacé de laque qui tire en divers endroits sur le vermeil. Sa nageoire dorsale et sa queue sont ondés d'azur qui se délave en vert a leurs extrémités. C'est aussi au pied des mêmes rochers qu'on trouve le magnifique poisson appelle la sarde , et par les Brésiliens accara pinima , dont Marcgrave a donné la figure dans son IVe livre, chap. vi. Ce beau poisson a a la fois des écailles argentées et dorées, traversées de la téte a la queue de lignes noires, qui relèvent admirablement leur éclat. Le même auteur décrit encore plusieurs espèces de lunes qui fréquentent les mêmes lieux. Pour moi, je me suis amusé, sur les rochers de l'île de l'Ascension, a examiner pendant des heures entières des lunej qui se jouaient au milieu des flots tumultueux qui viennent sans cesse s'y briser. Ces poissons, doni les espèces sont variées, ont la forme arrondie e quelquefois échancréc de l'astre de la nuit, donj ils portent le nom; ils sont de plus, comme lui | de couleur d'argent poli. Ces poissons semblenî faits pour tromper le pécheur de toute manière] car ils ont le ventre rayé de raies noires en loi sauges, ce qui les fait paraître comme s'ils étaien pris dans un filet ; ils semblent à chaque instan sur le point d'être jetés au rivage par le mouve ment des flots où ils se jouent; ils ont de plus I i bouche si petite, qu'ils rongent souvent l'appaj sans se prendre h l'hameçon ; et leur peau san écailles, comme celle de la roussette, est si durf j qu'on manque souvent de les harponner avec lj trident dont les pointes sont le mieux acérée.' François Cauche dit même qu'on a beaucoup d peine h entamer leur peau avec le couteau le mien affilé. C'est sur les mêmes rivages de l'Ascensio que l'on trouve la murène, espèce d'anguille <3 rocher très bonne à manger, dont la peau est pai semée de fleurs dorées. On peut dire , en généra que chaque rocher de la mer est fréquenté par ur foule de poissons dont les couleurs sont les pli! éclatantes : tels que les dorades, les perroquet les zèbres, les rougets, et une multitude d'autn dont les classes mêmes nous sont inconnues. Ph les rochers et les écueils d'une mer sont muli plies, plus les espèces de poissons saxatiles y s variées. Voila pourquoi les îles Maldives , qui s en si grand nombre, fournissent, a elles seu

* Voyez François Gauche, Relation de Madagascar»

DES CONTRASTES

juc multitude prodigieuse de poissons de couleurs |t de formes très différentes, dont la plupart sont jncore inconnues à nos ichthyologisles.

I Toutes les fois donc que Ton voit un poisson jrillant, on peut assurer qu'il habite le rivage; et lu contraire qu'il vit en pleine eau, s'il est de couleur sombre. C'est ce qu'on peut vérifier dans ios rivières mêmes. L'éperlan argenté et l'ablette, |lont les écailles servent à faire de fausses perles, c jouent sur les grèves de la Seine ; tandis que l'anguille, de couleur sombre d'ardoise, se plaît u milieu et au fond de son canal. Cependant il le faut pas trop généraliser ces lois. La nature , iomme nous l'avons dit, les ramène toutes à la bnvenance des êtres et à la jouissance de l'homme, vinsi, par exemple, quoique les poissons de ripge aient en général des couleurs éclatantes, il | en a cependant parmi eux plusieurs espèces qui ont constamment rembrunies. Tels sont noniieulement ceux qui nagent mal , comme les soles, [es turbots, etc. ; mais ceux qui habitent quelques parties des rivages qui ont des couleurs gaies, iinsi la tortue , qui paît au fond de la mer des jierbes vertes, ou qui se traîne la nuit sur les saisies blancs pour y déposer ses œufs, est de coueur sombre ; ainsi le lamentin , qui entre dans le ;anal des fleuves de l'Amérique pour paître sans sortir de l'eau l'herbe de leurs rivages , se détache le leur verdure par la couleur rembrunie de sa peau.

Les poissons saxatiles, qui trouvent aisément eur sûreté dans les roches par leur légèreté à îager , ou par la facilité d'y trouver des retraites ians leurs parties caverneuses, ou de s'y défendre le leurs ennemis par des armures , ont tous des couleurs vives et éclatantes, excepté les cartilagiîeux : tels sont les crabes couleur de sang, les langoustes et les homards azurés et pourprés, 3ntre autres celui auquel Rondelet a donné le nom le lliétïs à cause de sa beauté; les oursins violets i baguettes et à pointes, les nérites contournées bu rubans roses et gris , et une multitude d'autres. 11 est très remarquable que tous les poissons 3 coquilles qui marchent et voyagent, et qui, par conséquent, peuvent choisir leurs asiles, sont :lans leur genre ceux qui ont de plus riches couleurs : telles sont les nérites, dont je viens de parler ; les porcelaines, semblables à du marbre poli ; les olives, nuancées comme du velours de trois ou juatre couleurs ; les harpes , qui ont les riches leintes des plus belles tulipes ; les tonnes , maillées ix>mme des ailes de perdrix , qui se promènent à rombre des madrépores ; et toutes les familles des

univalves, qui s'enfoncent dans le sable pour s'y mettre a l'abri. Les bivalves, comme le manteauducal, couleur d'écarlate et d'orange, et une foule d'autres coquillages voyageurs, sont empreints des couleurs les plus vives, et forment avec les différents fonds de la mer des harmonies secondaires totalement inconnues ; mais ceux qui ne naviguent pas , comme sont la plupart des huîtres des mers méridionales, qui sont souvent adhérentes aux roches mêmes; ou ceux qui sont perpétuellement à l'ancre dans les détroits, comme les moules et les pinnes marines , attachées aux cailloux par des fils; ou ceux qui se reposent au sein des madrépores , tels que les arches-de-Noé ; ou ceux qui sont tout-a-fait plongés au sein des rocs calcaires , comme les dails de la Méditerranée; ou ceux qui, immobiles par leur poids, qui surpasse quelquefois celui de plusieurs quintaux, pavent la surface des récifs , comme la tuilée des Moluques; et les gros univalves, tels que les burgos , etc. ; ou enfin ceux qui, je crois, sont aveugles , tels que les lépas, qui s'attachent en formant le vide sur la surface luisante des rochers; toutes ces espèces de coquillages sont de la couleur des fonds qu'ils habitent, afin d'être moins aperçus de leurs ennemis.

Il est encore très digne d'observation que, quoique plusieurs de ces coquillages sédentaires soient revêtus de peaux rembrunies et velues , comme ceux qu'on appelle cornets et rouleaux , ou d'une pellicule noire de la nuance des galets où ils s'attachent, comme les moules de Magellan; ou enduits d'un tartre couleur de vase, comme les lépas et les burgos, ils on t sous leurs sombres surtouts des nacres et des teintes dont la beauté efface souvent celle des coquillages qui ont les couleurs apparentes les plus brillantes. Ainsi le lépas de Magellan, dépouillé de son tartre par le moyen du vinaigre, présente la coupe la plus riche, nuancée des couleurs de la plus belle écaille de tortue, et mélangée d'un or rembruni qu'on y aperçoit à travers un vernis chatoyant. La grande moule de Magellan cache de même sous une peau noire les nuances orientales de l'aurore. On ne peut attribuer , comme aux coquilles de l'Inde, de si ravissantes couleurs à l'action du soleil sur ces coquillages revêtus de tartres et de peaux , et qui vivent d'ailleurs dans un climat brumeux, abandonné une grande partie de l'année aux sombres hivers et aux longues tempêtes. On peut dire que la nature n'a voilé leur beauté que pour la conserver a l'homme, et qu'elle ne les a placés sur les bords des rivages, où la mer les nettoie en les

ÉTUDE DIXIÈME

roulant, que pour les mettre à sa portée. Ainsi , par un contraste admirable, elle place les coquilles les plus brillantes dans les lieux les plus dévastés par les éléments ; et , par un autre contraste non moins étonnant, elle présente aux pauvres Patagons des cuillers et des coupes dont l'éclat l'emporte , sans contredit, sur la plus riche vaisselle des peuples policés,

On peut inférer de ceci que les poissons et les coquillages qui ont deux couleurs opposées vivent sur deux fonds différents, ainsi que nous l'avons dit des oiseaux; et que ceux qui n'ont qu'une couleur ne fréquentent qu'un seul fond. Je me rappelle, en effet, qu'en faisant le tour de l'Ilede-France a pied, sur le bord de la mer, j'y trouvai des nérites à fond gris cendré et a ruban rouge, tantôt sur des roches brunes, tantôt sur des madrépores blancs à fleurs couleur de pécher : elles contrastaient de la manière la plus agréable, et paraissaient, au fond des eaux, sur les plantes marines, comme leurs fruits. J'y trouvai aussi des porcelaines toutes blanches a bouche couleur de rose, et renflées comme des œufs, dont elles portent le nom ; mais il me serait difficile de dire maintenant si elles étaient collées aux rochers bruns ou aux madrépores blancs. On trouve pareillement sur les côtes de Normandie , au pays de Caux, deux sortes de rochers , l'un de marne blanche qui se détache des falaises ; l'autre formé de bisets noirs qui sont amalgamés avec celui-ci. Or, je n'y ai vu en général que deux sortes de limaçons de mer, appelés vignots, dont une, qui est fort commune et que l'on mange, est toute noire, et l'autre est blanche, avec la bouche lavée de rouge. De dire maintenant si les limaçons blancs s'attachent aux roches blanches , et les limaçons noirs aux roches noires, ou si c'est tout le contraire, c'est ce que je ne peux affirmer, parceque je ne l'ai pas observé. Mais, soit qu'ils forment avec ces roches des consonnances ou des contrastes, il est bien singulier que, comme il n'y a que deux espèces de roches, il n'y ait que deux espèces de limaçons. Je serais porté à croire que les limaçons noirs se collent de préférence aux roches noires; car j'ai remarqué qu'à l'Ile-de- France il n'y a ni limaçons noirs ni moules noires, parcequ'il n'y a pas dans la mer de cailloux précisément de cette couleur, et que je suis bien sûr que les moules sont toujours de la couleur du fond sur lequel elles vivent : celles de l'Ile-de- France sont brunes. D'un autre côté , il n'en faudrait pas conclure que ces coquillages doivent leurs nuances aux rochers qu'ils sucent; car il

s'ensuivrait que les rochers du détroit de Magel- L lan , qui donnent des moules et des lépas si riches | en couleurs, seraient pétris de nacre, d'opales et j d'améthystes; d'ailleurs, chaque roche nourrit des J coquillages de couleur fort différente. On trouve au pied des rochers du pays de Caux, chargés de j vignots noirs, des homards azurés, des crabes i marbrés de rouge et de brun , et des légions de j moules d'un bleu noir, avec des lépas d'un gris! cendré. Tous ces coquillages vivants forment les j harmonies les plus agréables, avec une multitude j de plantes marines qui tapissent ces rochers blancs et noirs par leurs couleurs pourprées, grises, L couleur de rouille , brunes et vertes , et par la va- \ riété de leurs formes et de leurs agrégations en l feuilles de chêne, en houppes découpées, en guir-L laudes, en festons et en longs cordons, que les j( flots agitent de toutes les manières. En vérité, il n'y a point de peintre qui pût composer de semblables groupes, quand il les imaginerait à plai-j, sir. Beaucoup de ces harmonies marines me sont 1 1 échappées , car je les croyais alors des effets du hasard. Je les voyais, je les admirais, et je ne; les observais pas : je soupçonnais cependant, dès), ce temps-la , que le plaisir que leur ensemble me» donnait tenait à quelque loi qui m'était inconnue.

J'en ai dit assez pour faire voir combien les( naturalistes ont mutilé la plus belle portion de l histoire naturelle, en rapportant, comme ils J font la plupart, des descriptions isolées d'animaux et de plantes, sans rien dire de la saison et du lieu où ils les trouvent. Ils leur ont ôté , par cette négligence, toute leur beauté; car il n'y a point d'animal ni de plante dont le point harmonique ne soit fixé a certain site, a certaine heure du jour ou de la nuit, au lever, au coucher du soleil, aux phases de la lune et aux tempêtes même, sans| les autres contrastes et convenances qui résultent de ceux-là.

Je suis si persuadé de l'existence de toutes ces I harmonies, que je ne doute pas qu'en voyant lajj couleur d'un animal, on ne puisse déterminer à peu près celle du fond qu'il habite, et qu'en sui-j vant ces indications on ne parvienne à faire des,, découvertes très curieuses. Par exemple, on n'a point encore trouvé sur aucun rivage la cornej d'Ammon, ce fossile si commun et d'une grosseurj si considérable dans nos carrières. Je pense qu'il faudrait chercher ce coquillage rembruni dansj les lieux marins herbus, tels que sont ceux où paissent les tortues de mer. Je ne crois pas qu'onj se soit encore avisé de draguer ces fonds, à cause de l'abondance des plantes marines qui y crois-)

DES CONTRASTES

but , et parcequ'ils sont souvent a une grande îrofondeur , et fort éloignés des côtes : tels sont jbux qui sont aux environs du cap Vert, ou, se- |n d'autres , vers la Floride, et qui, dans certains saisons, laissent flotter leurs herbes en si rande quantité , que la mer en est couverte dans les espaces de trente et quarante lieues, de sorte 'lue les vaisseaux ont bien de la peine à y naviguer. Il on trouve les coquillages les plus brillants sur îs fonds sombres , on doit trouver un coquillage )mbre sur des fonds verts.

Ces contrastes se rencontrent même dans les )ls bruts de la terre , comme je pourrais le démontrer évidemment si le temps me le permettait, ijti peut s'en convaincre en faisant ce seul raisonjement : Si une cause uniforme et mécanique jvait produit le globe de la terre, il devrait être fartout de la même matière et de la même coulur; les collines, les montagnes, les rochers, les ibles devraient être des amalgames ou des débris |s uns des autres ; or, c'est ce qu'on ne trouve jas dans un canton , même d'une petite étendue, jn général , comme nous l'avons dit , les terres mt blanches au nord , et rembrunies au midi , jour y réfléchir la chaleur dans le premier cas, tl'absorber dans le second; mais, malgré ces iispositions générales, vous trouvez dans chaque [eu en particulier la plus grande variété. Vous [oyez dans le même canton des montagnes rouges, jes roches noires, des terres blanches , des sables Mes. Leur matière est aussi variée que leur coumr ; il y a des granits, des pierres calcaires, des ypses ou plâtres, et des sables vitrifiables. A l'Ilee-France, les roches des montagnes sont noirâ- 'es, les terres des vallées rouges, et les sables u rivage blancs. Les roches y sont vitrifiables, et is sables calcaires. Lorsque j'étais dans cette île, n particulier ayant voulu établir une verrerie, il li arriva le contraire de ce qu'il s'était proposé : ir, ayant mis le feu à son fourneau avec beau- )up de pompe et d'appareil, le sable dont il wnptait faire du verre se changea en chaux, et s pierres de son fourneau se vitrifièrent. Quoiii'il soit rare de voir des terres blanches entre s tropiques, cependant les sables blancs y sont )mmuns sur les rivages. Il est certain que cette mleur , par son éclat et sa réfraction à l'horizon, it apercevoir de fort loin les terres basses, >mme l'a fort bien remarqué Jean-Hugues Linsloten, qui, sans ces vigies posées par la nature sur plupart des côtes sombres et basses de l'Inde, aurait échoué plusieurs fois. Sur les côtes du iys de Caux , les sables sont gris , mais les fa-

laises sont blanches; avec cela elles sont divisées en bandes noires et horizontales de cailloux, qui y forment des contrastes très apparents au loin. 11 y a des lieux où il se trouve des roches blanches et des terres rouges , comme dans les carrières de pierres de meulière : il en résulte alors des effets très agréables , surtout avec leurs accessoires naturels en végétaux et en animaux. Je m'écarterais trop si j'entrais dans quelque détail a ce sujet : il me suffit de recommander aux naturalistes d'étudier la nature comme font les grands peintres , c'est-à-dire en réunissant les harmonies des trois règnes. Tout homme qui l'observera ainsi verra un jour nouveau se répandre sur ses lectures de voyages et d'histoire naturelle, quoique leurs auteurs ne parlent presque jamais de ces contrastes que par hasard, et sans s'en douter. Mais on sera soi-même à portée d'en trouver les effets ravissants dans ce qu'on appelle la nature brute, c'esta-dire celle où l'homme n'a point mis la main. Voici un moyen assuré de les reconnaître : c'est que toutes les fois qu'un objet naturel vous présente un sentiment de plaisir , vous pouvez être certain qu'il vous offre quelque concert harmonique.

Certainement les animaux et les plantes du même climat n'ont reçu ni du soleil ni des éléments des livrées si variées et si caractéristiques. 11 y a mille observations nouvelles a faire sur leurs contrastes. Qui ne les a pas vus dans leur lieu naturel n'a point encore connu leur beauté ou leur difformité. Non-seulement ils sont en opposition avec les fonds de leurs habitations, mais ils le sont encore entre eux de genre à genre; et il est remarquable que lorsque ces contrastes sont établis, ils existent dans toutes les parties des deux individus. Nous dirons quelque chose de ceux des plantes dans l'Etude suivante , en effleurant simplement ce ravissant et inépuisable sujet. Ceux des animaux sont encore plus étendus ; ils sont opposés non-seulement en formes et en allures , mais en instincts; et avec des différences si marquées , ils aiment à se rapprocher les uns des autres dans les mêmes lieux. C'est cette consonnance de goût qui distingue, comme je L'ai dit, les êtres en contraste de ceux qui sont contraires ou ennemis. Ainsi la mouche et le papillon pompent le nectar des mêmes fleurs ; le cheval solipède, la tête au vent et les crins flottants , aime à parcourir d'une course légère les prairies où le taureau pesant imprime son pied fourchu ; l'âne lourd et constant se plaît à gravir les rochers où grimpe la chèvre légère et capricieuse ; le chat et

ÉTUDE DIXIÈME

le chien vivent en paix aux mêmes foyers , lorsque la tyrannie de l'homme n'a pas altéré leur naturel par des traitements qui excitent entre eux des haines ou des jalousies. Enfin, les contrastes existent , non-seulement dans les ouvrages de la nature en général , mais dans chaque individu en particulier , et constituent , ainsi que les consonnanceSj l'organisation des corps. Si vous examinez un de ces corps, de quelque espèce qu'il soit, vous y remarquerez des formes absolument opposées, et toutefois consonnantes. C'est ainsi que, dans les animaux, les organes excrétoires contrastent avec ceux de la nutrition. Les longues queues des chevaux et des taureaux sont opposées h la grosseur de leur léte et de leur cou, et suppléent aux mouvements de ces parties antérieures, trop pesantes pour écarter les insectes de leur corps. Au contraire, la large queue du paon contraste avec la longueur du cou et la petitesse de la tête de ce superbe oiseau. Les proportions des autres animaux présentent des oppositions qui ne sont pas moins harmoniques ni moins convenables aux besoins de chaque espèce37.

Les harmonies , les consonnances , les progressions et les contrastes doivent donc être comptés parmi les premiers éléments de la nature. C'est a eux que nous devons les sentiments d'ordre , de beauté et de plaisir que nous éprouvons à la vue de ses ouvrages ; comme c'est de leur absence que naissent ceux du désordre , de la laideur et de l'ennui. Ils s'étendent également à tous les règnes; et quoique je me sois borné , dans le reste de cet ouvrage, à n'en examiner les effets que dans le seul règne végétal , je ne saurais cependant résister au plaisir de les indiquer, au moins dans la figure humaine. C'est en elle que la nature a rassemblé toutes les expressions harmoniques par excellence. J'en vais tracer une faible esquisse. À la vérité ce n'en est pas ici le lieu; et je n'ai même le loisir de mettre en ordre qu'une partie des observations que j'ai rassemblées sur ce vaste et intéressant sujet : mais le peu que j'en dirai suffira pour détruire l'opinion que des hommes trop célèbres parmi nous ont mise en avant, savoir, que la beauté humaine était arbitraire. J'ose même me flatter que ces essais informes engageront les sages qui aiment la nature, et qui cherchent a connaître ses lois , a creuser dans les flancs de cette montagne profonde où la vérité s'est ensevelie. Leurs lumières multipliées les guideront sans peine le long de cette mine, dont je n'ai entamé en aveugle que les premiers filons. Elles les conduiront à des veines bien plus riches, puisque.

pour ainsi dire, au fond d'une vallée et sur les I sables d'un petit ruisseau, j'ai recueilli pour ma j part quelques grains d'or.

DE LA FIGURE HUMAINE

Toutes les expressions harmoniques sont réunies dans la figure humaine. Je me bornerai dans cet ; article à examiner quelques unes de celles qui composent la tête de l'homme. Remarquez que sa forme approche de la sphérique , qui , comme ! nous l'avons vu, est la forme par excellence. Jej ne crois pas que cette configuration lui soit com-j mune avec celle d'aucun animal. Sur sa partie antérieure est tracé l'ovale du visage, terminé par le triangle du nez, et entouré des parties radiées! delà chevelure. La tête est, de plus, supportées par un cou qui a beaucoup moins de diamètre | qu'elle, ce qui la détache du corps par une partie; concave.

Cette légère esquisse nous offre d'abord les cinq] termes harmoniques de la génération élémentaire] des formes. Les cheveux présentent la ligne; le| nez , le triangle; la tête, la sphère; le visage, l'ovale ; et le vide au-dessous du menton , la parabole. Le cou , qui, comme une colonne, sup* porte la tête , offre encore la forme harmonique très agréable du cylindre, composé du cercle el du quadrilatère.

Ces formes ne sont pas tracées d'une manière sèche et géométrique, mais elles participent l'une de l'autre, en s'amalgamant mutuellement, commJ il convenait aux parties d'un tout. Ainsi , les chef veux ne sont pas droits comme des lignes, mai: ils s'harmonient, par leurs boucles, avec l'ovale dil visage. Le triangle du nez n'est ni aigu, ni a anglJ droit; mais, par le renflement onduleux des na j rines, il s'accorde avec la forme en cœur de I bouche, et, s'évidant près du front, il s'unij avec les cavités des yeux. Le sphéroïde de la têt il s'amalgame de même avec l'ovale du visage. 11 ei j est ainsi des autres parties, la nature employant) | pour les joindre ensemble, les arrondissements d j j front, des joues, du menton et du cou, c'est-à-dir des portions de la plus belle des expressions han j moniques, qui est la sphère.

Il y a encore plusieurs proportions remarqu? | bles, qui forment entre elles des harmonies et m contrastes très agréables : telle est celle du fron qui présente un quadrilatère en opposition avec i I triangle formé par les yeux et la bouche ; et cellj des oreilles , formées de courbes acousliques tri ingénieuses, qui ne se rencontrent point dai l'organe auditif des animaux, pareequ'il ne de

mm

DE LA FIGURE HUMAINE

irait pas recueillir, comme celui de l'homme, ou tes les modulations de la parole. Mais je m'arlêterai aux formes charmantes dont la nature a Béterminé la bouche et les yeux , qu'elle a mis [îans la plus grande évidence, parcequ'ils sont es deux organes actifs de l'ame. La bouche est composée de deux lèvres , dont la supérieure est découpée en cœur , cette forme si agréable que sa beauté a passé en proverbe , et dont l'inférieure M arrondie en proportions demi-cylindriques. )n entrevoit au milieu des lèvres les quadrilatères des dents , dont les lignes perpendiculaires h parallèles contrastent très agréablement avec es formes rondes qui les avoisinent, d'autant îiiieux, comme nous l'avons vu, que le premier (erme génératif se trouvant joint au terme harmonique par excellence, c'est-à-dire la ligne droite i la forme sphérique, il en résulte le plus harmonique des contrastes. Les mêmes rapports se trouvent dans les yeux, dont les formes se rapprochent Incore plus des expressions harmoniques élémentaires, ainsi qu'il convenait à l'organe principal. Ce sont deux globes, bordés aux paupières de cils rayonnants commedes pinceaux, qui forment avec lux un contraste ravissant, et présentent une cononnance admirable avec le soleil , sur lequel ils semblent modelés, étant comme lui de figure •onde, ayant des rayons divergents dans leurs cils, les mouvements de rotation sur eux-mêmes, et Pouvant, comme l'astre du jour, se voiler de mages, au moyen de leurs paupières.

Les mêmes harmonies élémentaires sont dans es couleurs de la tête , ainsi que dans ses formes ; ïar il y a, dans le visage, du blanc tout pur aux lents et aux yeux ; puis des nuances de jaune qui entrent dans sa carnation , comme le savent les )eintres; ensuite du rouge , cette couleur par ex- :ellence, qui éclate aux lèvres et aux joues. On y 'cmarque de plus le bleu des veines, et quelquebis celui des prunelles ; et enfin , le noir de la chevelure, qui, par son opposition, fait sortir les couleurs du visage , comme le vide du cou détaxe les formes de la tête.

Vous remarquerez que la nature n'y emploie loint de couleurs durement tranchées, mais elle es fait participer , comme les formes , les unes des uitres. Ainsi , le blanc du visage se fond ici avec e jaune, et là avec le rouge. Le bleu des veines ire sur le verdâtre : les cheveux ne sont pas comminémcnt d'un noir de jais; mais ils sont bruns, châtains, blonds, et en général d'une couleur où I entre un peu de la teinte carnative, afin que e«r opposition ne fut pas trop dure, Vous obser-

verez encore que , comme elle emploie les portions sphériques pour former les muscles qui en unissent les organes, et pour distinguer particulièrement ces mêmes organes , elle se sert du rouge aux mêmes usages. C'est ainsi qu'elle en a étendu une nuance sur le front , qu'elle a renforcée aux joues, et qu'elle a appliquée toute pure à la bouche, cet organe du cœur , où elle contraste agréablement avec la blancheur des dents. L'union de cette couleur et de cette forme harmonique est la consonnance la plus forte de la beauté; et on peut remarquer que là où se renflent les formes sphériques, là se renforce la couleur rouge , excepté aux yeux.

Comme les yeux sont les principaux organes de l'ame, ils sont destinés à en exprimer toutes les passions, ce qui n'eut pu se faire avec la teinte harmonique rouge , qui n'eût donné qu'une seule expression. La nature, pour y exprimer des passions contraires , y a réuni les deux couleurs les plus opposées , le blanc de l'orbite et le noir de l'iris, et quelquefois de la prunelle, qui forment une opposition très dure , lorsque les globes des yeux se développent dans tout leur diamètre; mais, au moyen des paupières que l'homme resserre ou dilate à son gré, il leur donne l'expression de toutes les passions, depuis l'amour jusqu'à la fureur. Les yeux dont les prunelles sont bleues sont naturellement les plus doux , pareeque l'opposition y est moins tranchée avec le blanc de la conjonctive ; mais ils sont les plus terribles de tous dans la colère, par un contraste moral qui nous fait regarder comme les plus dangereux de tous les objets ceux qui nous promettent du mal après nous avoir fait espérer du bien. C'est donc à ceux qui les ont de prendre bien garde à ne pas être infidèles à ce caractère de bienveillance que leur a donné la nature; car des yeux bleus expriment par leur couleur je ne sais quoi de céleste.

Quant aux mouvements des muscles du visage, ils sont très difficiles à décrire, quoique je sois persuadé qu'on en peut expliquer les lois. Si quelqu'un tenledele faire, il faut nécessairement qu'il les rapporte à des affections morales. Ceux de la joie sont horizontaux, comme si , dans le bonheur, l'ame voulait s'étendre. Ceux du chagrin sont perpendiculaires, comme si, dans le malheur, elle cherchait un refuge vers le ciel, ou dans le sein de la terre. Il faut encore y faire entrer les altéralions des couleurs et les contractions des formes , et on y reconnaîtra au moins la vérité du principe que nous avons posé, que l'expression du plaisir e,st dans l'harmonie des contraires, qui se confon-

ÉTUDE DIXIÈME

dent les uns dans les autres en couleurs , en formes et en mouvements , et que celle de la douleur est dans la violence de leurs oppositions. Les yeux seuls ont des mouvements ineffables ; et il est re-N marquable que, dans les émotions extrêmes ; ils se couvrent de larmes, et semblent par-la avoir encore une analogie avec l'astre de la lumière, qui , dans les tempêtes , se voile de nuages pluvieux.

Les organes principaux des sens, qui sont au nombre de quatre dans la tête, ont des contrastes particuliers qui détachent leurs formes spbériques par des formes radiées , et leurs couleurs éclatantes par des teintes rembrunies. Ainsi l'organe brillant de la vue est contrasté par les sourcils ; ceux de l'odorat et du goût, par les moustaches ; celui de l'ouïe , par cette partie de la chevelure qu'on appelle/ayons , qui sépare les oreilles du visage; et le visage lui-môme est distingué du reste de la tête par la barbe et par les cheveux.

Nous n'examinerons pas ici les autres proportions de la figure humaine dans la forme cylindrique du cou , opposée au sphéroïde de la tête et a la surface plane de la poitrine ; les formes hémisphériques du sein, qui contrastent avec celle-ci , ainsi que les pyramides cylindriques des bras et des doigts avec l'omoplate des épaules ; ni les consonnances des doigts avec les bras par trois articulations semblables ; ni une multitude d'autres courbes et d'autres harmonies qui n'ont pas même encore de nom dans aucune langue, quoiqu'elles soientdanstouslespaysl'expression toute puissante de la beauté. Le corps humain est le seul qui réunisse en lui les modulations et les concerts les plus agréables des cinq formes élémentaires et des cinq couleurs primordiales , sans qu'on y voie les oppositions âpres et rudes des bêtes , telles que les pointes des hérissons, les cornes des taureaux, les défenses des sangliers, les griffes des lions, les marbrures de peau des chiens , et les couleurs livides et meurtries des animaux venimeux. 11 est le seul dont on aperçoive le premier trait , et qu'on voie à plein , les autres animaux étant revêtus de poils, de plumes ou d écailles, qui voilent leurs membres et leur peau. 11 est encore le seul qui, dans son attitude perpendiculaire , montre tousses sens à la fois ; car on ne peut guère apercevoir que la moitié d'un quadrupède, d'un oiseau et d'un poisson, dans la position horizontale qui leur est propre, pareeque la partie supérieure de leur corps cache l'inférieure. Nous remarquerons aussi que la démarche de l'homme n'a ni les secousses ni la lenteur de progression de la plupart des quadru-

pèdes , ni la rapidité de celle des oiseaux; mais elle est le résultat des mouvements les plus harmoniques , comme sa figure est celui des formes et des couleurs les plus agréables 38.

Plus les consonnances multipliées de la figure humaine sont agréables , plus leurs dissonnances sont déplaisantes. Voila pourquoi il n'y a sur la terre rien de plus beau qu'un bel homme , ni rien de plus laid qu'un homme très laid.

Voila encore pourquoi il sera toujours impossible à l'art d'imiter parfaitement la figure humaine, par la difficulté d'en réunir toutes les harmonies, et par celle encore plus grande de faire concourir ensemble celles qui sont d'une nature différente. Par exemple , la peinture réussit assez bien à peindre les couleurs du visage, et la sculpture a en exprimer les formes; mais si on veut réunir l'harmonie des couleurs et des formes dans un seul buste , cet ouvrage sera très inférieur à un simplej tableau ou à une simple sculpture, pareequ'il s'yi rencontrera les dissonnances particulières des cou-! leurs et des formes , et leur dissonnance générale J qui est encore plus marquée. Si on voulait y join-j drede plus les harmonies des mouvements, comme! dans les automates , on ne ferait qu'en accroître \à cacophonie; et si on voulait le faire parler, on ) ajouterait une quatrième dissonnance qui ferai: horreur. On ferait heurter alors le système intellectuel avec le système physique. Ainsi je ne m'é tonne pas que saint Thomas d'Aquin fût si effray< de cette tête parlante que son maître Albert li Grand avait passé tant d'années a construire , qu'il la brisa sur-le-champ. Elle dut produire sur lui 1 même impression qu'une voix articulée qui sor tirait d'un corps mort. En général , ces sorte de travaux font beaucoup d'honneur à un artiste mais ils démontrent la faiblesse de son art, qu s'écarte d'autant plus de la nature qu'il cherche réunir plusieurs de ses harmonies : au lieu de le confondre comme elle, il ne fait que les mettr en opposition.

Tout ceci prouve la vérité du principe que non avons posé , qui est que l'harmonie naît de la ré nion de deux contraires, et la discorde de le choc; et que plus les harmonies d'un objet so agréables, plus ses discordances sont déplaisant Voila l'origine de nos plaisirs et de nos déplaisi au physique comme au moral, et pourquoi no aimons et nous haïssons si souvent le même obje

Il y a encore bien des choses intéressantes à dii sur la figure humaine, surtout en y joignant h sensations morales, qui donnent seules l'expressi a ses traits. Nous en dirons quelque chose dans

DE LA FIGURE HUMAINE

aile de cet ouvrage, lorsque nous parlerons du intiment. Quoi qu'il en soit, la beauté physique e l'homme est si frappante pour les animaux mêles , que c'est a elle principalement qu'il doit atibuer l'empire qu'il a sur eux par toute la terre : s faibles viennent se réfugier sous sa protection , \ les plus forts tremblent a sa vue. Mathiole raporte que l'alouette se sauve au milieu des troues d'hommes lorsqu'elle aperçoit l'oiseau de roie. Cet instinct m'a été confirmé par un officier ni en vit une un jour se réfugier , en pareille cirbnstance , au milieu d'un escadron de cavalerie p il servait alors; mais celui de ses camarades Jiprès duquel elle était venue chercher un asile ; fit fouler aux pieds de son cheval : action barare, qui lui attira avec raison la haine des plus pnnêtes gens de son corps. Pour moi, j'ai vu un m, pressépar une meute de chiens, chercher, en tramant, du secours dans la pitié des passants, Snsique Pline l'assure; j'en ai eu moi-même l'exprience à l'Ile-de-France, comme je l'ai rapporté ans la relation que j'ai donnée au public de ce pyage. J'ai vu, dans des métairies, des poules [Inde pressées d'amour aller se jeter en piaulant ïjx pieds des paysans. Si nous ne voyons pas des ifetsplus fréquents de la confiance des animaux, lest qu'ils sont effrayés , dans nos campagnes, par bruit de nos fusils et par des persécutions continuelles. On sait avec quelle familiarité les singes t les oiseaux s'approchent des voyageurs dans les frets de l'Inde *. J'ai vu au cap de Bonne-Espéjmee , dans la ville même du Cap , les rivages de |i mer couverts d'oiseaux de marine qui se repoiiient sur les chaloupes , et un grand pélican saujage qui se jouait auprès de la douane avec un gros bien , dont il prenait la tête dans son large bec. je spectacle me donna, dès mon arrivée , le préjigé le plus favorable du bonheur de ce pays et je l'humanité de ses habitants; et je ne fus pas ompé. Mais les animaux dangereux sont saisis, u contraire, de crainte à la vue de l'homme, à îoins qu'ils ne soient jetés hors de leur naturel ar des besoins extrêmes. Un éléphant se laisse onduire, en Asie, par un petit enfant. Le lion Afrique s'éloigne en rugissant de la hutte du foltentot ; il lui abandonne le terrain de ses ancêres , et va cherchera régner dans des forêts et des >ehers inconnus à l'homme. L'immense baleine, n milieu de son élément, tremble et fuit devant î petit canot d'un Lapon. Ainsi s'exécute encore elle loi toute puissante qui conserva l'empire à

1 Voyez Bernier et Mandesio,

l'homme au milieu de ses malheurs : « Que tous » les animaux de la terre * et les oiseaux du ciel » soient frappés de terreur et tremblent devant » vous , avec tout ce qui se meut sur la terre; j'ai » mis entre vos mains tous les poissons de la » mer. »

Il est très remarquable qu'il n'y a dans la nature ni animal, ni plante, ni fossile, ni même de globe, qui n'ait sa consonnance et son contraste hors de lui , excepté l'homme : aucun être visible n'entre dans sa société que comme serviteur ou comme esclave.

On doit sans doute compter dans les proportions humaines cette loi si vulgaire et si admirable qui fait naître les femmes en nombre égal aux hommes. Si le hasard présidait a nos générations comme a nos alliances, on ne verrait naître une année que des enfants mâles , et une autre année que des enfants femelles. Il y aurait des nations qui seraient toutes d'hommes, d'autres toutes de femmes; mais, par toute la terre, les deux sexes naissent dans le même temps en nombre égal. Une consonnance si régulière prouve évidemment qu'une Providence veille sur nos sociétés, nialgré les désordres de leur police. On peut la regarder comme un témoignage de la vérité en faveur de notre religion , qui fixe aussi l'homme à une seule épouse dans le mariage , et qui, par cette conformité aux lois naturelles, qui lui est particulière, paraît seule émanée de l'auteur de la nature. On en peut conclure, au contraire, que les religions qui permettent la pluralité des femmes sont dans l'erreur.

Ah! que ceux qui n'ont cherché dans l'union des deux sexes que les voluptés des sens n'ont guère connu les lois de la nature ! Ils n'ont cueilli que les fleurs de la vie, sans en avoir goûté les fruits. Le beau sexe, disent nos gens de plaisir : ils ne connaissent pas les femmes sous d'autre nom. Mais il est seulement beau pour ceux qui n'ont que des yeux. 11 est encore, pour ceux qui ont un cœur, le sexe générateur qui porte l'homme neuf mois dans ses flancs au péril de sa vie, et le sexe nourricier qui l'allaite et le soigne dans l'enfance. Il est le sexe pieux qui le porte aux autels tout petit, et qui lui inspire l'amour d'une religion que la cruelle politique des hommes lui rendrait souvent odieuse. Il est le sexe pacifique qui ne verse point le sang de ses semblables , le sexe consolateur qui prend soin des malades, et qui les louche sans les blesser. L'homme a beau vanter sa

* Genèse, chap. îx, \. 2.

IXIÈME.

puissance et sa force : si ses mains robustes manient le fer, celles de la femme, plus adroites et plus utiles, savent filer le lin et les toisons des brebis. L'un combat les noirs chagrins par les maximes de la philosophie ; l'autre les éloigne par l'insouciance et les jeux. L'un résiste aux maux du dehors par la force de sa raison; l'autre, plus heureuse, leur échappe par la mobilité de la sienne. Si le premier met quelquefois sa gloire a affronter les dangers dans les batailles, celle-ci triomphe à en attendre de plus certains et souvent de plus cruels dans son lit, et sous les pavillons de la volupté. Ainsi, ils ont été créés afin de supporter ensemble les maux de la vie, et pour former, par leur union, la plus puissante des consonnances et le plus doux des contrastes.

Je suis forcé, par le plan de mon ouvrage, d'aller en avant, et de m'abstenir de réfléchir sur des sujets aussi intéressants que le mariage et la beauté de l'homme et de la femme. Cependant je hasarderai encore quelques observations tirées de mes matériaux, afin de donner a d'autres le àVjsir d'approfondir celte riche carrière, qui est, pour ainsi dire, toute neuve.

Tous les philosophes qui ont étudié l'homme ont trouvé avec raison qu'il était le plus misérable de tous les animaux. La plupart ont senti qu'il lui fallait un compagnon pour subvenir a ses besoins, et ils ont mis une portion de son bonheur dans l'amitié, ce qui est une preuve évidente de la faiblesse et de la misère humaine; car si l'homme était fort de sanature, il n'aurait besoin ni d'aide ni de compagnon. Les éléphants et les lions vivent solitairement dans les forets. Us n'ont pas besoin d'amis , pareequ'ils sont forts. Il est très remarquable que lorsque les anciens ont parlé d'une amitié parfaite, ils ne l'ont établie qu'entre deux amis, et non entre plusieurs , quelle que soit la faiblesse de l'homme , quia souvent besoin que tant d'êtres semblables à lui concourent à son bonheur. Il y a plusieurs raisons de cette restriction, dont les principales viennent de la nature du cœur humain , qui, par sa faiblesse même, ne peut saisir a la fois qu'un seul objet, et qui, étant composé de passions opposées qui se balancent sans cesse, est en quelque sorte actif et passif, et a besoin d'aimer et d'être aimé, de consoler et d'être consolé, d'honorer et d'être honoré. Ainsi, toutes les amitiés célèbres dans le monde n'ont jamais existé qu'entre deux amis : telles ont été celles de Castor et de Pollux, de Thésée et de Pirithoûs, d'Hercule et d'Iolas, d'Oreste et de Pylade, d'Alexandre et d'Éphestion, etc., Nous observerons

encore que ces amitiés uniques ont toujours élé associées aux actions vertueuses et héroïques ; mais! quand elles se sont partagées entre plusieurs per-l sonnes, elles ont été remplies de discordes, et n'onjj été fameuses que par le mal qu'elles ont fait au genre humain : telle fut celle du triumvirat chez; les Romains. Lorsque, dans ces alliances, les associés se sont multipliés , le mal qu'ils ont fait a été proportionné a leur nombre. Ainsi la tyrannie des décemvirs , à Rome, eut encore quelque chose déplus cruel que celle des triumvirs; car elle! faisait le mal, pour ainsi dire, sans passion et de! sang- froid.

Il y a aussi des triummillevirats et des deceramillevirats : ce sont les corps, lis sont bien nomJ més corps à juste litre; car ils ont souvent ur autre centre que la patrie, dont ils ne devraient être que les membres, lis ont aussi d'autres vues ! 1 d'autres ambitions , d'autres intérêts, lis sont, pai! 1 rapport au reste des citoyens, inconstants, divisés) " sans but, et souvent aussi sans patriolisme, cequilj des troupes réglées sont par rapport a des troupeu légères. Ils les empêchent de se présenter dans le ; avenues où ils s'avancent, et ils les débusquent, if la longue, de celles qui sont sur leur chemin Combien de révolutions n'ont pas faites lesstrélr lilz en Russie, les gardes prétoriennes a Romcjj les janissaires a Constantinople , et ailleurs de corpsencorc plus politiques! Ainsi, par une just réaction de la Providence, l'esprit de corps a ét aussi fatal aux patries que l'esprit de pairie l'a él lui-même au genre humain.

Si le cœur de l'homme ne peut se remplir qu d'un seul objet, que penser des amitiés de n( jours, qui sont si multipliées? Certainement, : un homme a trente amis, il ne peut donner à chf cun d'eux que la trentième partie de son affeclior et en recevoir réciproquement autant de leur par jl II faut donc qu'il les trompe et qu'il en soit tromp< I car personne ne veut être ami par fraction. Mai; j pour dire la vérité, ces amitiés-la sont de véritij ' bles ambitions , des relations intéressées et pur ment politiques, qui ne s'occupent qu'à se faii ) illusion mutuellement, pour s'accroître aux d j pens delà société, et qui lui feraient beaucoup < mal si elles étaient plus unies entrcclles, clsi ell n'étaient pas balancées par d'autres qui leur soi \ opposées. Ainsi, c'est à des guerres intestin j qu'aboutissent à peu près toutes les liaisons g* nérales. D'un autre côté, je ne parle pas d i inconvénients qui résultent des unions partiel Hères trop intimes. Les amitiés les plus célèbr i de l'antiquité n'ont pas (Hé, a cet égard, çxemj

DE LA FIGURE HUMAINE

j de soupçon, quoique je sois persuadé qu'elles tété aussi vertueuses que ceux qui en étaient les jets.

L'auteur de la nature a donné a chacun de nous, ns notre espèce , un ami naturel , propre à suprter tous les besoins de notre vie , et à subvenir toutes les affections de notre cœur et a toutes les quiétudes de notre tempérament. Il dit, dans le mmencement du monde : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul : faisons-lui une aide semblable a lui; et il créa la femme*. » La femme plaît tous nos sens par sa forme et par ses grâces. Elle dans son caractère tout ce qui peut intéresser le 3ur humain dans tous les âges. Elle mérite, par 5 soins longs et pénibles qu'elle prend de notre ifance, nos respects comme mère, et notre reconlissance comme nourrice ; ensuite , dans la jeu- ;sse, noire amour comme maîtresse ; dans l'âge ril, notre tendresse comme épouse, notre conmce comme économe , notre protection comme ible; et dans la vieillesse , nos égards comme la ère de notre postérité, et notre intimité comme le amie qui a été la compagne de notre bonne et de otre mauvaise fortune. Sa légèreté et ses caprices emes balancent, en tout temps, la gravité et la instance trop réfléchie de l'homme, et en acquièh réciproquement de la pondération. Ainsi , les jîfauls d'un sexe et les excès de l'autre se compnsent mutuellement. Ils sont faits , si j'ose dire, j)ur s'encastrer les uns dans les autres , comme p pièces d'une charpente , dont les parties sailntes et rentrantes forment un vaisseau propre à !)guer sur la mer orageuse de la vie, et à se rafijrmir par les coups mêmes de la tempête. Si nous | savions pas , par une tradition sacrée , que la iljnme fut tirée du corps de l'homme, et si cette i;ande vérité ne se manifestait pas chaque jour Ir la naissance merveilleuse des enfants des <?ux sexes en nombre égal , nous l'apprendrions icore par nos besoins. L'homme sans la femme, ; la femme sans l'homme, sont des êtres imparils dans l'ordre naturel **. Mais plus il y a de

Genèse, chap. H , 18.

j" S'il pouvait exister de véritables athées, ils trouveraient dans armoniedes deux sexes une prévoyance bien propre à dissiper bs leurs doutes. En ne considérant cette harmonie que dans ; végétaux, par exemple, dans le dattier (phœnix daclilifera, k). on voit que la nature a voulu que cet arbre trouvât hors 1 lui un autre arbre qui lui fût analogue, et que leur poslérité pendit du mouvement de l'air, qu'ils ne peuvent diriger. Ainsi, ux végétaux, séparés par un espace immense, sont réunis par i moyen qui décèle une intelligence; leur séparation était prée; et si elle était prévue.il y a donc une puissance qui prévoit. a conçoit que cette preuve prend une nouvelle force lorsqu'on pplique aux insectes, aux animaux et à l'homme; car la créa-

Bernardin,

contraste dans leurs caractères, plus il y a d'union dans leurs harmonies. C'est, comme nous en avons dit quelque chose , de leurs oppositions en talents, en goûts, en fortunes , que naissent les plus fortes et les plus durables amours. Le mariage est donc l'amitié de la nature, et la seule union véritable qui ne soit point exposée , comme celles qui existent entre les hommes, à l'égarement, à la rivalité, aux jalousies, et aux changements que le temps apporte à nos inclinations.

Mais, pourquoi y a-t-il parmi nous si peu de mariages heureux? C'est que les sexes y sont dénaturés; c'est que les femmes prennent, chez nous, les mœurs des hommes par leur éducation , et les hommes les mœurs des femmes par leurs habitudes. Ce sont les maîtres, les sciences, les coutumes, les occupations des hommes qui ont ôté aux femmes les grâces et les talents de leur sexe. U y a un moyen sûr de ramener les uns et les autres à la nature, c'est de leur inspirer de la religion. Je n'entends pas par religion le goût des cérémonies ni de la théologie, mais la religion du cœur, pure, simple, sans faste, telle qu'elle est si bien annoncée dans l'Évangile.

Non-seulement la religion rendra aux deux sexes leur caractère moral, mais leur beauté physique. Ce ne sont ni les climats, ni les aliments, ni les exercices du corps, qui forment la beauté humaine ; c'est le sentiment moral de la vertu , qui ne peut exister sans religion. Les aliments et les exercices contribuent sans doute beaucoup h la grandeur et au développement du corps; mais ils n'influent en rien sur la beauté du visage, qui est la vraie physionomie de l'ame. Il n'est pas rare de voir des hommes grands et vigoureux d'une laideur rebutante, des tailles de géant et des physionomies de singe.

La beauté du visage est tellement l'expression des harmonies de l'ame, que, par tout pays, les classes de citoyens obligées par leur condition de vivre avec les autres dans un état de contrainte sont sensiblement les plus laides de la société. On peut vérifier cette observation, particulièrement parmi les nobles de plusieurs de nos provinces , qui vivent entre eux dans des jalousies perpétuelles de rang , et avec les autres citoyens dans un état

tion d'un seul animal eut été inutile, puisqu'il serait mort sans postérité : il a donc fallu créer deux animaux semblables: Or, comment le hasard aurait-il pu répéter deux fois le même ouvrage avec les seules différences propres à perpétuer les espèces, et cela, dans des millions d'animaux et de plantes? Comment aurait-il placé le fils de l'homme dans un autre être que l'homme ? Ce phénomène est certainement inexplicable sans, l'intervention d'une puissance intelligente. (A,-M.)

ETUDE DIXIÈME

constant de guerre pour la conservation de leurs prérogatives. La plupart de ces nobles ont un teint bilieux et brûlé ; ils sont maigres , refrognés , et sensiblement plus laids que les habitants du même canton , quoiqu'ils respirent le même air y qu'ils vivent des mêmes aliments , et qu'ils jouissent en général d'une meilleure fortune. Ainsi > il s'en faut bien qu'ils soient gentilshommes de nom et d'effet. Jl y a même une nation voisine de la nôtre dont les sujets sont aussi renommés en Europe par leur orgueil que par leur laideur. Tous ces hommes deviennent laids par les mêmes causes que la plupart de nos enfants , qui , étant si aimables dans le premier âge , enlaidissent en allant au collège, par les misères et les ennuis de leurs institutions. Je ne parle pas de leur caractère moral, qui éprouve la même révolution que leur physionomie, celleci étant toujours une conséquence de l'autre.

Il n'en est pas de même des nobles de quelques cantons de nos provinces et de ceux de quelques états de l'Europe. Ceux-ci, vivant en bonne intelligence entre eux et avec leurs compatriotes , sont , en général , les hommes les plus beaux de leur nation, pareeque leur ame sociale et bienveillante n'est point dans un état constant de contrainte et d'anxiété. On peut rapporter aux mêmes causes morales la beauté des traits de la physionomie des Grecs et des Romains , qui nous ont laissé , en général , de si nobles modèles dans leurs statues et dans leurs médaillons. Ils étaient beaux, parcequ'ils étaient heureux ; ils vivaient en bonne union avec leurs égaux, et avec popularité avec leurs citoyens. D'ailleurs, il n'y avait point parmi eux d'institutions tristes, semblables à celles de nos collèges, qui défigurent à la fois toute la jeunesse d'une nation. 11 s'en faut bien que les descendants de ces mêmes peuples ressemblent aujourd'hui a leurs ancêtres, quoique le climat de leur pays n'ait point changé. C'est encore a des causes morales qu'il faut rapporter les physionomies, singulièrement remarquables par leur dignité , des grands seigneurs de la cour de Louis XIV , comme on le voit a leurs portraits. En général, les gens de qualité, étant par leur état au-dessus du reste de la nation , ne vivent pas sans cesse entre eux et avec les autres sujets au couteau tiré, comme la plupart de nos petits gentilshommes campagnards. D'ailleurs ils sont , pour l'ordinaire, élevés dans la maison paternelle, sous l'heureuse influence de l'éducation domestique, et loin de toute jalousie étrangère. Mais ceux du siècle de Louis XIV avaient cet avantage par-dessus leurs descendants , qu'ils se piquaient de bienfaisance et d'affabilité

populaire, et d'être les patrons des talents et dd vertus partout où ils les rencontraient. 11 n'y g peut-être pas une grande maison de ce temps-Uj qui ne puisse se glorifier d'avoir poussé en avanj et mis en évidence quelque homme des famille;1 du peuple ou de la simple noblesse , qui est dej venu célèbre dans les arts, dans les lettres, dam l'Eglise ou dans les armes par leur moyen. Ce grands agissaient ainsi a l'imitation du roi, oi peut-être par un reste d'esprit de grandeur di gouvernement féodal , qui finissait alors. Quoi qu'i en soit, ils ont été beaux, pareequ'ils ont euxj mêmes été contents et heureux ; et ce noble mouvd ment de leur ame vers la bienfaisance a imprimJ k leur physionomie un caractère majestueux qtl les distinguera toujours des siècles qui les ont pr<! cédés, et encore plus de celui qui les a suivis.

Ces observations ne sont pas de simples objelj de curiosité ; elles sont bien plus importantes qu'o ne le croit; car il s'ensuit que, pour former dari une nation de beaux enfants , et par conséquent cj beaux hommes, au physique et au moral , il ne far) pas, comme le veulent quelques médecins, assit jettir l'espèce humaine a des purgations régulièrij et à certains jours de la lune. Les enfants astrein j a ces sortes de régimes, comme sont la plupart < ceux de nos médecins et de nos apothicaires, o| tous des figures de papier mâché; et quand il sont grands, ils ont des teints pâles et des tempj raments cacochymes, comme leurs pères. Poil rendre les enfants beaux, il faut les rendre heureij au physique, et surtout au moral. 11 faut éloignj d'eux tous les sujets de chagrin , non pas en citant en eux de dangereuses passions, comme fait aux enfants gâtés , mais en les empêchant contraire , de se livrer avec excès a celles qui sont propres, que la société fait fermenter cesse ; et surtout en ne leur en inspirant pas plus fâcheuses que celles que leur a données nature, telles que les études ennuyeuses et nés, les émulations, les rivalités, etc....N nous étendrons davantage ailleurs sur ce s important.

La laideur d'un enfant vient presque touj de sa nourrice ou de son précepteur. J'ai quel fois observé , parmi tant de classes de la so plus ou moins défigurées par nos institutions, familles d'une singulière beauté. Lorsque j'e recherché la cause , j'ai trouvé que ces famil quoique du peuple , étaient plus heureuses au ral que celles des autres citoyens ; que leurs enf y étaient nourris par leurs mères; qu'ils app naient leur métier dans la maison paternelle ; qu

DES CONCERTS

étaient élevés avec beaucoup de douceur ; que urs parents se chérissaient mutuellement , et l'ils vivaient tous ensemble , malgré les peines j leur état , dans une liberté et dans une union ii les rendaient bons, heureux et contents. J'en tiré cette autre conséquence , que nous jugions uvent bien faussement du bonheur de la vie. En >yant, d'une part7 un jardinier avec une figure empereur romain , et de l'autre un grand seiieur avec le masque d'un esclave, je pensais abord que la nature s'était trompée. Mais l'expéence prouve que tel grand seigneur est , depuis i naissance jusqu'à sa mort , dans une suite de 9sitions qui ne lui permettent pas de faire sa vomté trois fois par an : car il est obligé, dès l'enmce, de faire celle de ses précepteurs et de ses laîtres ; et clans le reste de sa vie , celle de son rince, des ministres, de ses rivaux, et souvent ?lle de ses ennemis. Ainsi , il trouve une multiide de chaînes dans ses dignités mêmes. D'un titre côté, il y a tel jardinier qui passe sa vie sans prouver la moindre contradiction. Comme le 3nlenier de l'Évangile , il dit h un serviteur ; Vefez ici , et il y vient; et à un autre : Faites cela , t il le fait. Ceci prouve que la Providence a fait nos passions mêmes une part bien différente de 3lle que la société leur présente ; car souvent le nous donne le plus dur esclavage a supporter li comble des honneurs , et dans les plus petites pnditions elle nous fait commander avec le plus f empire.

Au reste, ceux qui ont été défigurés par les atlantes vicieuses de nos éducations et de nos habiades peuvent réformer leurs traits ; et je dis ceci [irtout pour nos femmes, qui, pour en venir a put, mettent du blanc et du rouge, et se font des jhysionomies de poupées sans caractère. Au fond [les ont raison; car il vaut mieux le cacher que le montrer celui des passions cruelles qui souvent b dévorent, surtout aux yeux de tant d'hommes m ne l'étudient que pour en abuser. Elles ont un îoyen sûr de devenir des beautés d'une expreson touchante. C'est d'être intérieurement bonnes, puces, compatissantes, sensibles, bienfaisantes, I pieuses. Ces affections d'une ame vertueuse «primeront dans leurs traits des caractères cé- 'stes qui seront beaux jusque dans l'extrême ieillesse.

| J'ose dire même que plus les gens laids auront es traits de laideur occasionnés par les vices de îur éducation , plus ceux qu'ils acquerront par habitude de la vertu produiront en eux de con- 'astes sublimes ; car lorsque nous trouvons de la

bonté sous un extérieur de dureté, nous sommes aussi agréablement surpris que lorsque nous rencontrons sous des buissons épineux des violettes ou des primevères. Telle était la sensation qu'on éprouvait en abordant le refrogné M. de Turenne ; et telle est , de nos jours , celle qu'inspire le premier aspect d'un prince du nord aussi célèbre par sa bonté que le roi son frère l'a été par des victoires. Je ne doute pas que l'extérieur repoussant de ces deux grands hommes n'ait contribué à donner encore plus de saillie a l'excellence de leur cœur. Telle fut encore la beauté de Socrate, qui, avec les traits d'un débauché, ravissait ceux qui le regardaient quand il parlait de la vertu.

Mais il ne faut pas feindre sur son visage de bonnes qualités qu'on n'a pas dans le cœur. Cette beauté fausse produit un effet plus rebutant que la laideur la plus décidée; car lorsque, attirés par une beauté apparente, nous rencontrons la mauvaise foi et la perfidie, nous sommes saisis d'horreur, comme lorsque sous des fleurs nous trouvons un serpent. Tel est le caractère odieux qu'on reproche en général aux courtisans.

La beauté morale est donc celle que nous devons nous efforcer d'acquérir, afin que ses rayons divins puissent se répandre dans nos actions et dans nos traits. On a beau vanter, dans un prince même, la naissance, les richesses, le crédit, l'esprit; le peuple , pour le connaître , veut le voir au visage. Le peuple n'en juge que par la physionomie : elle est par tout pays la première et souvent la dernière lettre de recommandation.

DES CONCERTS

Le concert est un ordre formé de plusieurs harmonies de divers genres. Il diffère de l'ordre simple en ce que celui-ci n'est souvent qu'une suite d'harmonies de la même espèce.

Chaque ouvrage particulier de la nature présente, en différents genres, des harmonies , des consonnances, des contrastes, et forme un véritable concert. C'est ce que nous développerons dans l'Etude des plantes. Nous pouvons remarquer dès à présent, au sujet de ces harmonies et de ces contrastes, que les végétaux dont les fleurs ont le moins d'éclat sont habités par les animaux dont les couleurs sont les plus brillantes ; et au contraire , que les végétaux dont les fleurs sont les plus colorées servent d'asile aux animaux les plus rembrunis. C'est ce qui est évident dans les pays situés entre les tropiques, dont les arbres et les herbes, qui ont peu de fleurs apparentes, nourrissent des oiseaux, des insectes, et jusqu'à des singes, qui ont

ÉTUDE DIXIÈME

Jes plus vives couleurs. C'est dans les terres de l'Inde que le paon étale son magnifique plumage sur des buissons dont la verdure est brûlée par le soleil ; c'est dans les mêmes climats que les aras , les loris, les perroquets émaillés de mille couleurs, se perchent sur les rameaux gris des palmiers, et que des nuées de petites perruches, vertes comme des émeraudes, viennent s'abattre sur l'herbe des campagnes, jaunie par les longues ardeurs de l'été. Dans nos pays tempérés, au contraire, la plupart de nos oiseaux ont des couleurs ternes , pareeque la plupart de nos végétaux ont des fleurs et des fruits vivement colorés. Il est très remarquable que ceux de nos oiseaux et de nos insectes qui ont des couleurs vives habitent pour l'ordinaire des végétaux sans fleurs apparentes. Ainsi , le coq de bruyère brille sur la verdure grise des pins, dont les pommes lui servent de nourriture. Le chardonneret fait son nid dans le rude chardon à bonnetier. La plus belle de nos chenilles, qui est marbrée d'écarlatc, se trouve sur une espèce de titliymale qui croît pour l'ordinaire dans les sables et dans les grés de la foret de Fontainebleau. Au contraire, nos oiseaux à teintes rembrunies habitent des arbrisseaux a fleurs éclatantes. Le bouvreuil, a tête noire , fait son nid dans l'épine blanche ; et cet aimable oiseau consonne et contraste encore très agréablement avec cet arbrisseau épineux par son poitrail ensanglanté et par la douceur de son chant. Le rossignol au plumage brun aime à se nicher dansle rosier, suivant la tradition des poêles orientaux, qui ont fait de jolies fables sur les amours de ce mélancolique oiseau pour la rose. Je pourrais offrir ici une multitude d'autres harmonies semblables, tant sur les animaux de notre pays que des pays étrangers. J'en ai recueilli un assez grand nombre, mais j'avoue qu'elles sont trop incomplètes pour que j'en puisse former le concert entier d'une plante. J'en dirai cependant quelque chose de plus étendu a l'article des végétaux. Je ne citerai ici qu'un exemple, qui prouve incontestablement l'existence de ces lois harmoniques de la nature : c'est qu'elles subsistent dans les lieux mêmes qui ne sont pas vus du soleil. On trouve toujours, dans les souterrains de la taupe, des débris d'oignon de colchique auprès du nid de ses petits. Or, qu'on examine toutes les plantes qui ont coutume de croître dans nos prairies, on n'en verra point qui aient plus d'harmonies et de contrastes avec la couleur noire de la taupe que les fleurs blanches, purpurines et liliacées du colchique. Le colchique donne encore un puissant moyen de défense à la faible taupe contre le chien, son ennemi naturel ,

qui quête toujours après elle dans les prairies ; car cette plante l'empoisonne s'il en mange. Voilà pourquoi on appelle aussi le colchique lue-chien. La taupe trouve donc des vivres pour ses besoin* et une protection contre ses ennemis dans le colchique, ainsi que le bouvreuil dans l'épine blanche, Ces harmonies ne sont pas seulement des objet; très agréables de spéculation ; on en peut tirer une foule d'utilités : car il s'ensuit, par exemple, d( ce que nous venons de dire, que, pour attirer de? bouvreuils dans un bocage, il faut y planter d<j l'épine blanche ; et que, pour chasser les laupei! d'une prairie, il n'y a qu'a y détruire les oignowt ! de colchique.

Si l'on ajoute à chaque plante ses harmonies éléfl' mentaires , telles que celles de la saison où elle pai raît, du site où elle végète, Jes effets des rosées eW les reflets de la lumière sur son feuillage, les mouîi vements qu'elle éprouve par l'action des vents, se! ! contrastes et ses consonnances avec d'autres plan tes et avec les quadrupèdes, les oiseaux et les fa|| sectes qui lui sont propres, on verra se former aiff tour d'elle un concert ravissant dont les accord nous sont encore inconnus. Ce n'est cependar , qu'en suivant cette marche qu'on peut parvenir M jeter un coup d'œil dans l'immense etmerveilleujl édifice de la nature. J'exhorte les naturalistes, hj | amateurs des jardins, les peintres , les poêle l même, a l'étudier ainsi , et à puiser à celte sourcj I intarissable de goût et d'agrément. Ils verront eff nouveaux mondes se présenter a eux ; et , sans soi { tir de leur horizon , ils feront des découvertes phi curieuses que n'en renferment nos livres et n<! cabinets, où les productions de l'univers sont mo i I celées et séquestrées dans les petits tiroirs de n<J \ systèmes mécaniques.

Je ne sais maintenant quel nom je dois donw aux convenances que ces concerts particuliers 01 I avec l'homme. Il est certain qu'il n'y a point d'oii j vragede la nature qui ne renforce son concert pa \ ticulier, ou si l'on veut son caractère naturel, pi | l'habitation de l'homme, et qui n'ajoute a son toi j à l'habitation de l'homme quelque expression < i grandeur , de gaieté, de terreur ou de majesté, n'y a point de prairie qu'une danse de bergères i rende plus riante , ni de tempête que le naufraj! d'une barque ne rende plus terrible. La natuj élève le caractère physique de ses ouvrages à i caractère moral sublime, en les réunissant autou de l'homme. Ce n'est pas ici le lieu de m'occup de ce nouvel ordre de sentiments. Il me suffi] d'observer que non -seulement elle emploie d concerts particuliers pour exprimer en détail 1

DES CONCERTS

ractères de ses ouvrages, mais que, quand elle îut exprimer ces mêmes caractères en grand , je rassemble une multitude d'harmonies et de •ntrastes du même genre, pour en former un ncert général qui n'a qu'une seule expression , lelque étendu que soit le champ de son tableau. Ainsi, par exemple, pour exprimer le caractère alfaisant d'une plante vénéneuse, elle y rasseme des oppositions heurtées de formes et de coufirs, qui sont des signes de malfaisance, telles le les formes rentrantes et hérissées, les couleurs ides, les verts âtres et frappés de blanc et de

•ir, les odeurs virulentes Mais quand elle

ut caractériser des paysages entiers qui sont malins, elle y réunit une multitude de dissonnances mblables. L'air y est couvert de brouillards épais; i eaux ternies n'y exhalent que des odeurs nauptbondes ; il ne croît , sur les terres putréfiées , le des végétaux déplaisants, tels que le dracuncu- |s, dont la fleur présente la forme, la couleur et Jdeur d'un ulcère. Si quelques arbres s'élèvent jus cette atmosphère nébuleuse , ce ne sont que s ifs, dont les troncs rouges et enfumés semblent loir été incendiés, et dont le noir feuillage ne sert isile qu'aux hibous. Si l'on voit quelques autres jimaux chercher des retraites sous leurs ombres, I sont des cent- pieds couleur de sang, ou des crauds qui se traînent sur le sol humide et pourri, est par ces signes, ou par d'autres équivalents, e la nature écarte l'homme des lieux nuisibles. Yeut-elle lui donner sur la mer le signal d'une npête? Comme elle a opposé dans les bêtes féjees le feu des yeux à l'épaisseur des sourcils , i bandes et les marbrures dont elles sont peintes la couleur fauve de leur peau, et le silence de 1rs mouvements aux rugissements de leurs voix, je rassemble de même, dans le ciel et sur les eaux, le multitude d'oppositions heurtées qui annonkt de concert la destruction. Des nuages sombres iiversent les airs en formes horribles de dragons. I y voit jaillir ça et là le feu pâle des éclairs. Le bit du tonnerre, qu'ils portent dans leurs flancs, :;entit comme le rugissement du lion céleste. Sistre du jour, qui paraît à peine à travers leurs liles pluvieux et multipliés , laisse échapper de Ijigs rayons d'une lumière blafarde. La surface pmbée de la mer se creuse, et se sillonne de larges fûmes blanches. De sourds gémissements semblent rtlf de ses flots. Les noirs écueils blanchissent au la , et font entendre des bruits affreux , entreijupés de lugubres silences. La mer, qui les couve et les découvre tour a tour , fait apparaître à ' lumière du jour leurs fondements caverneux. Le

Iumme de Norwège se perche sur la pointe de leurs rochers , et fait entendre ses cris alarmants , semblables à ceux d'un homme qui se noie. L'orfraie marine s'élève au haut des airs, et, n'osant s'abandonner a l'impétuosité des vents, elle lutte, en jetant des voix plaintives , contre la tempête qui fait ployer ses ailes. La noire procellaria voltige en rasant l'écume des flots , et cherche au fond de leurs mobiles vallées des abris contre la fureur des vents. Si ce petit et faible oiseau aperçoit un vaisseau au milieu de la mer, il vient se réfugier le long de sa carène ; et , pour prix de l'asile qu'il lui demande . il lui annonce la tempête avant qu'elle arrive.

La nature proportionne toujours les signes de destruction à la grandeur du danger. Ainsi , patexemple, les signes de tempête du cap de Bonne- Espérance surpassent en beaucoup de points ceux de nos côtes. Il s'en faut bien que le célèbre Vernet, qui nous a offert tant de tableaux effrayants de la mer, nous en ait peint toutes les horreurs. Chaque tempête a son caractère particulier dans chaque parage : autres sont les tempêtes du cap de Bonne-Espérance et celles du cap Horn, delà mer Baltique et de la Méditerranée, du banc de Terre- Neuve et de la côte d'Afrique. Elles diffèrent encore suivant les saisons, et même suivant les heures du jour. Celles de l'été ne sont point les mêmes que celles de l'hiver; et autre est le spectacle d'une mer irritée, luisante en plein midi sous les rayons du soleil, et celui de la mêmemer éclairée, au milieu de la nuit, d'un seul coup de tonnerre. Mais vous reconnaissez dans toutes les oppositions heurtées dont j'ai parlé.

J'ai remarqué une chose dans les tempêtes du cap de Bonne-Espérance qui appuie admirablement tout ce que j'ai avancé jusqu'ici sur les principes de la discorde et de l'harmonie, et qui peut faire naître de profondes réflexions à quelqu'un de plus habile que moi. C'est que la nature accompagne souvent les signes du désordre qui bouleverse ses mers par des expressions agréables d'harmonie qui en redoublent l'horreur. Ainsi, par exemple, dans les deux tempêtes que j'y ai essuyées, je n'y ai point vu le ciel obscurci par de sombres nuages, ni ces nuages sillonnés par le feu alternatif des éclairs, ni une mer sale et plombée, comme dans les tempêtes de nos climats. Le ciel , au contraire, y était d'un bleu tin , et la mer azurée ; il n'y avait d'autres nuages en l'air quede petites fumées rousses, obscures a leur centre, et éclairées sur leurs bords de l'éclat jaune du cuivre poli. Elles partaient d'un seul point de l'horizon, et

ÉTUDE DIXIEME

traversaient le ciel avec la rapidité d'un oiseau. Quand le tonnerre brisa notre grand mât, au milieu de la nuit, il ne roula point, et ne lit d'autre bruit que celui d'un canon qu'on aurait tiré près de nous. Deux autres coups qui avaient précédé celui-ci n'en avaient pas fait davantage. C'était au mois de juin, c'est-à-dire dans l'hiver du cap de Bonne-Espérance. J'y éprouvai une autre tempête en repassant dans le mois de janvier, qui est le milieu de l'été de ce pays-là. Le fond du ciel en était bleu comme dans la première, et on ne voyait que cinq ou six nuages sur l'horizon; mais chacun d'eux, blanc, noir, caverneux et d'une grandeur énorme, ressemblait à une portion des Alpes suspendue en l'air. Celle-ci était bien moins violente que l'autre avec ses petites fumées rousses. Dans toutes les deux, la mer était azurée comme le ciel; et sur les crêtes de ses grands flots, hérissés en jets d'eau, se formaient des arcs-en-ciel très colorés. Ces tempêtes, au milieu de la lumière, sont plus affreuses qu'on ne le peut dire. L'ame se trouble de voir des signes de calme devenus des signes de tempête, l'azur dans les cieux, l'arc-en-ciel sur les flots. Les principes de l'harmonie paraissent bouleversés; la nature semble s'y revêtir d'un caractère perlide, et couvrir la fureur sous les appa rences de la bienveillance. Les écueils de ces parages ont les mêmes contrastes. Jean-Hugues Linscholen, qui vit de près ceux de la Juive, dans le canal Mozambique, contre lesquels il pensa périr dit qu'ils sont hideux à voir, étant noirs, blancs et verts. Ainsi la nature augmente les caractères de la terreur, en y mêlant des expressionsagréables.

11 y a encore en ceci quelque chose d'essentiel a observer: c'est qu'elle met, dans les grandes scè nés d'épouvante, le terrible de près, et l'agréable au loin, le bouleversement sur la mer, et la séré nité dans le ciel. Elle donne ainsi une grande extension au sentiment du désordre, car on ne pré Yoit point de fin a de pareilles tempêtes. Tout dépend de la première impulsion que nous éprou vous. Le sentiment de l'infini qui est en nous, et qui veut toujours se propager au loin , cherche à fuir le mal physique qui l'environne; mais re poussé, en quelque sorte, par la sérénité de l'ho rizon trompeur, il revient sur lui-même, et donne plus de profondeur aux affections pénibles qu'i éprouve, dont la source lui paraît invariable. Tel est le géant des tempêtes, que la nature avait placé à l'entrée des mers de l'Inde, et que le Camoëns si bien décrit. La nature produit des effets con traires dans nos climats ; car elle redouble l'hiver notre repos dans nos maisons, en couvrant le ciel

de nuées sombres et pluvieuses. Tout dépend de : r la première impulsion que reçoit l'ame. Lucrèce a W eu raison dédire que notre plaisir et notre sécurité f augmentent sur le rivage a la vue d'une tempête. 1 Ainsi', un peintre qui voudrait renforcer, dans un f tableau , l'agrément d'un paysage et le bonheur de f ses habitants, n'aurait qu'à représenter au loin un vaisseau battu par les vents et par une mer irritée; le bonheur des bergers y redoublerait par le malheur des matelots. Mais s'il voulait, au contraire, augmenter l'horreur d'une tempête, il faudrait}1 qu'il opposât au malheur des matelots le bonheur des bergers, et qu'il mît le vaisseau entre lespee-lf tateur et le paysage. Le premier sentiment dépend ||!t de la première impulsion ; et le fond contrastant)! de la scène, loin de le dénaturer, ne fait que ltiijp donner plus d'énergie en le répercutant sur lui-!*11 même. Ainsi on peut, avec les mêmes objets pla-p cés diversement, produire des effets directement) f opposés.

Si la nature, en plaçant quelques harmonies agréables dans des scènes de discorde, en redouble) 1 la confusion, telles que la couleur verte dans les 1 écueils de la Juive, ou l'azur dans les tempêtes di! Cap , elle jette souvent quelque discordance dan^ ses concerts les plus aimables, pour en relever l'agrément. Ainsi, une chute d'eau bruyante qui si précipite dans une tranquille vallée, ou un âpree noir rocher qui s'élève au milieu d'une plaine di verdure, ajoute à la beauté d'un paysage. C'e8 ainsi qu'un signe sur un beau visage le rend plu piquant. D'habiles artistes ont imité heureusemen ces contrastes harmoniques. Quand Callot a vouli redoubler l'horreur de ses scènes infernales , il mis, au milieu de leurs démons, la tête d'une jo lie femme sur la carcasse d'un animal. Au coti traire , de fameux peintres , chez les Grecs , pou rendre Vénus plus intéressante, la représentaien avec les yeux un peu louches.

La nature n'emploie d'affreux contrastes qu pour éloigner l'homme de quelque site périlleux Dans tout le reste de ses ouvrages, elle ne rassem ble que des médium harmoniques. Je ne m'engf gérai pas dans l'examen de leurs divers concerts c'est un sujet d'une richesse inépuisable. Il suf( à mon ignorance d'avoir indiqué quelques unsd leurs principes. Cependant j'essaierai de tracer un légère esquisse de la manière dont elle harmoni nos moissons, qui, étant les ouvrages de noti agriculture, semblent livrées à la monotonie qi caractérise la plupart des ouvrages de l'homme.

11 est d'abord remarquable que nous y trouv< : rons cette charmante nuance de vert ; qui naît t

AUTRES LOIS DE LA NATURE

Alliance de deux couleurs primordiales opposées, ii sont le jaune et le bleu. Cette couleur harmo- 5 que se décompose à son tour par une autre mé- Ilmorphose, vers le temps de la moisson, en trois fleurs primordiales, qui sont le jaune des blés , J rouge des coquelicots , et l'azur des bluets. Ces ilux plantes se trouvent toujours dans les blés de Hurope, quelque soin que les laboureurs prenant de les sarcler et de les vanner. Elles forment, ir leur harmonie, une . teinte pourpre très riche, lise détache admirablement sur la couleur fauve 3S moissons. Si on étudie ces deux plantes a part, 1 trouvera entre elles beaucoup de contrastes parculiers; car le bluet a ses feuilles menues, et le àvot les a larges et découpées; le bluet a les coilles de ses fleurs rayonnantes et d' un bleu tendre, j le pavot a les siennes larges et d'un rouge foncé; il bluet jette ses tiges divergentes , et le pavot les prte droites. On trouve encore dans les blés la «le, qui s'élève à la hauteur de leurs épis , avec je jolies fleurs purpurines en trompette, et le Icmvolvulus à fleurs couleur de chair , qui grimpe utour de leurs" chalumeaux, et les entoure de verjure comme des thyrses. 11 y a encore plusieurs |utres végétaux qui ont coutume d'y croître, et d'y jnmer d'agréables contrastes; la plupart exhalent le douces odeurs; et quand le vent les agite, vous iriez, a leurs ondulations, d'une mer de verdure t de fleurs, Joignez-y un certain frissonnement .'épis fort agréable, qui invite au sommeil par m doux murmure.

Ces aimables forêts ne sont pas sans habitants. )n voit courir sous leurs ombrages le scarabée ert a raies d'or, et le monocéros couleur de café ►rûlé. Ce dernier insecte se plaît dans les fumiers k cheval, et il porte sur sa tête un soc dont il reûue la terre comme un laboureur. 11 y a encore )lusieurs contrastes charmants dans les mouches et es papillons qui sont attirés par les fleurs des inoisons, et dans les mœurs des oiseaux qui les habient. L'hirondelle voyageuse plane sans cesse a leur urface ondoyante comme sur un lac, tandis que 'alouette sédentaire s'élève à pic au-dessus d'elles, m chantant aja vue de son nid. La perdrix domiciliée et la caille passagère y nourrissent également eurs petits. Souvent un lièvre place son gîte dans eur voisinage, et y broute en paix les laiterons.

Ces animaux ont avec l'homme des relations d'u- Lilite par leur fécondité et leurs fourrures. Il 3st remarquable qu'on les trouve dans toutes les moissons de l'Europe , et que leurs espèces sont variées comme les différents sites que l'homme devait habiter; car il y a des espèces différentes

de cailles , de perdrix , d'alouettes , d'hirondelles et de lièvres , pour les plaines, les montagnes, les landes, les prairies, les forêts, et les rochers.

Quant aux blés, ils ont des rapports innombrables avec les besoins de l'homme et de ses animaux domestiques. Ils ne sont ni trop hauts ni trop bas pour sa taille. Us sont faciles à manier et a recueillir. Ils donnent des gr ains à sa poule, du son a son porc , du fourrage et des litières à son cheval et à son bœuf. Chaque plante qui y croît a des vertus particulièrement assorties aux maladies auxquelles les laboureurs sont sujets. Le pavot des champs guérit la pleurésie, il procure le sommeil, il apaise les hémorragies et les crachements de sang. Le bluet est diurétique, vulnéraire, cordial et rafraîchissant; il guérit les piqûres des bêtes venimeuses et l'inflammation des yeux. Ainsi un la boureur trouve toute sa pharmacie dans ses guérets.

La culture des blés lui présente bien d'autres concerts agréables avec la vie humaine. Il connaît à leurs ombres les heures du jour, a leurs accroissements les rapides saisons; et il ne compte ses années fugitives que par leurs récoltes innocentes. Il ne craint point, comme dans les villes, un hymen infidèle ou une postérité trop nombreuse. Ses travaux sont toujours surpassés par les bienfaits de la nature. Dès que le soleil est au signe delà Vierge , il rassemble ses parents, il invite ses voisins; et dès l'aurore il entre avec eux, la faucille k la main, dans ses blés mûrs. Son cœur palpite de joie en voyant ses gerbes s'accumuler, et ses enfants danser autour d'elles, couronnés de bluets et de coquelicots : leurs jeux lui rappellent ceux de son premier âge , et la mémoire de ses vertueux ancêtres, qu'il espère revoir un jour dans un monde plus heureux. Il ne doute pas qu'il n'y ait un Dieu, à la vue de ses moissons; et, aux douces époques qu'elles ramènent à son souvenir, il le remercie d'avoir lié la société passagère des hommes par une chaîne éternelle de bienfaits.

Prés fleuris, majestueuses et murmurantes forêts , fontaines moussues , sauvages rochers fréquentés de la seule colombe, aimables solitudes, qui nous ravissez par d'ineffables concerts , heureux qui pourra lever le voile qui couvre vos charmes secrets ! mais plus heureux encore celui qui peut les goûter en paix dans le patrimoine de ses pères !

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