LE LIÈVRB ET LÀ TORTUE
Éiope, fab. 187, XfXc&vi] xa\ \cr[ui6ç (Coraj, p. 187-189, p. 898, tons quatre formes). — Tzetzèt, chiliade m, io5. — Corrozet, &b. 94,^£<Miiv et iU la Tortue, — Haudent, a* partie, fab. 40, dun lUmre et Jtwn Ljrmofom,
Mjtkoiagia mtopiea HtweUii^ p. 3 16.
Haudent, on le roit, a substitua à la Tortue un Limaçon ; Libamas, dans la reraion de la &ble que Coraj cite de Ini (1'* de la page 188), a remplacé le lièvre par on Cheval. — La Bruyère {de tHmmme^ n> 187, tome II, p. 64) a ainsi développé Tidée morale de cette fable : c L.i plupart des hommes, pour arrÎTer à leur» fins, sont plus capables d'un grand effort que d*une longue perse- Téranoe : leur paresse ou leur inconstance leur fait perdre le fruit des meilleurs commencements ; ils se laissent souvent devancer par d'antres qui sont partis après eux, et qui marchent lentement, mais ecmstamment. s — La maxime de sagesse pratique qui termine les fables grecques est qu'il ne suffit pas d*étre bien né, qu'il faut encore aider la nature par le tmvail. « Enfant, dit Libanius, ne t'endors pas, te fiant à ta natuie ; mais crois qu*il faut aussi du travail; sinon, cet autre, moins bien né, te dépassera facilement. » — Benserade a mis cette fable en quatrain (n» jlxvii), et noté qu'elle avait fourni le sujet d*un groupe de figures pour le Lahyrmthe de Versailles.
Rien ne sert de courir; il faut partir à point ^ :
I. Rabelais a dit de même (chapitre xxi, tome I, p. 78) : « Ce n*est du tout l'auanraîge de courir bien toust, mais bien de partir de bonne heure. » Et le prédicateur Menot {ferîa V* post Cineres^ folio V verso, colonne a), modifiant un peu l'idée : Frustra vélo» ctier eurrit qui prius quam ad mêiam pomrit dafUii. — - Dans la labié n de DeÂmay, U Serpent et la Tortue^ ou le Cœur double et le jm-
3i FABLES. [r. x
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
« Gageons, dit celle-ci, que vous n*atteindrez point
Sitôt que moi ce but. — Sitôt? Êtes* vous sage?
Repartit Tanimal léger : 5
Ma commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d*ellébore*.
— Sage ou non, je parie encore. »
Ainsi fut fait; et de tous deux
On mit près du but les enjeux : i o
Savoir quoi, ce n^est pas Taffaire,
Ni de quel juge Ion convint'.
eère^ il y a une leçon d*iin tout autre sent, mais non moint jatte; la Tortue répond au Serpent, qui la plaint de sa lenteur :
Souvent on croit aller droit au but où Ton tend, Et par de faux-fujantt aouTent on i*en éloigne.
9. Cest-4-dire : a tous étet quelque peu folle; » les anciens, comme Ton sait, employaient Tellébore (l'espèce dite orientmiU^ plante de la Grèce) dans le traitement de la folie. Voyez, par exemple, Horace, Art poétique^ versSoo*. MêtUiur.,,, ÎMsamURtihus,»,^ dit Pline (lÎTie XXV, § xxn). Tratùt alpum et hllem pituU^ut. — Grain doit sans doute sVntendre ici du touc petit poids employé en pharmacie. Chez Molière, Sosie yeut six grains, au lieu de quatre (Amphitrjon^ janvier 1668, acte II, scène 11) :
Elle a besoin de six grains d'ellébore. Monsieur, son esprit est tourné.
3. M. Taine (p. 270) fait, à Toccasion de ce passage, la remarque suivante : « La Fontaine nous a donné lui-même son secret dans la fable du Lièvre et de la Tortue. Il nous y fait voir comment il rapporte tout à Fensemble, et pourquoi il rejette certains traits de son original. Dans Ésope, après que la Tortue a défié le Lièvre, elle dit : « Qui est-ce qui nous marquera le but et nous donnera le « prix?» Le plus sage des animaux, le Renard, marqua la fin et le commencement de la carrière. ,„ Ce n^est pai tafftùre^ dit la Fontaine, de sawoir qui fut Juge; et il bllme dans Ésope un détail inutile; il en a retranché bien d'autres qui contredisaient la conclusion. Le
• A riadiation d'Horaee, Régnier ■ dit (Mtiie zr, itn 18} ; n n'ait point d*ellébors ssms en Anticjre.
r. i] LIVRE YL 33
Notre Lièvre nVyoît que quatre pas à fairey J'entends de ceux qu'il fait lorsque, prêt d'être atteint ^y n s'éloigne des diiens, les renvoie aux calendes *, 1 5
Et leur fiiit arpenter les landes.
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour donnir'y et pour écouter D^où vient le vent'', il laisse la Tortue
Aller son train de sénateur. ao
Elle part, elle s^évertue, Elle se hâte avec lenteur*.
bonlioiiiiiie ëtait pins rtféchi qa^on ne pense. S*il avait la verre &c3e d*an poMe, il avait le travail assidu d*an ëorirain; il eorrigeait, tfporait, ajoutait, choisissait, et ses compositions, sons une apparente n^ligence, étaient aussi bien liées que celles des pins fiuôenx raisonneurs, s
4. Nous aTons déjà rencontré plus d*une ibis cet emploi, jadis très-commun, de prêt avec de : Tojrez, par exemple, au Uttc IV, lesTen 10 et 97 de la fable xthi, le Ters i3 de la fable xix; et comparea les divers Lexiques de la Collection.
5. La locution complète et ordinaire (populaire, peut-on même dire arec Nodier) est : renvoyer mis eûtendeë grecques^ c>st-&-dire attraper, en renvojant à ce qui n*existe pas^ puisque c*étaient les Bomains, et non les Grecs, qui commençaient leurs mois par les calendes. «Mais.... quand seresr-TOus, dit Rabelais, hors de debtes? -* Es Calendes Grecques,... lors que tout le monde sera content, et que serez héritier de tous mesmes. a (Chapitre m du tien livre, tome II, p. aS.) CûUndes grecques est une façon de parler qui nous Tient des Latins. Suétone, dans sa Vh ^AuguOe (chapitre txzxTn), dit que cet empereur remployait souvent en parlant des mauTais débiteurs.
6. Dans les fables grecques, le Lièvre prend de même du temps pour dormir. Dans Tune d*elles, on a trouré piquant de le faire si bien dépasser par la Tortue, qu'elle a le temps, à son tour, de s*en« dormir avant qu'il arrire au but : sSpt T^jv XeXi&Vf)v OicvqOoocv.
7. « Expression prise, dit Aimé-Martin, de Thabitude du lièvre, qui, par instinct, s'arrête sourent et se dresse pour écouter d'où ▼ient le rent, c'est-4-dire d'où Tient le bruit, afin de mettre en défont ses ennemis, a
8. Cest le proTeribe latin : Festina lente; Auguste le citait soQTent
J. DK LK FonTAIirB. II 3
H FABLES. [r. x
Loi cependant meprôe une telle victoire
Tient la gageure à peu de gloire.
Croit qu'il y va de son honneur a 5
De partir tard. Il broute, il se iiépose,
n s'amûse à toute autre chose Qu'à la gageure. A la fin, quand il vit Que Tautre touchoit presque au bout de la carrière, Il partit comme un trait; mais les élans qu'il fit 3o Furent vains* : la Tortue arriva la première. « Eh bien! lui cria-t-elle^^, avois-je pas raison?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi l'emporter! et que seroit-0€f
Si vous portiez une maison ^^ ? v ^i
en grec : SmCfit ppaSIoK, comme nous rapprend encore Suétone {Flê it Auguste^ chapitre xxt). On connaît le précepte de Boileaa [Art poétique^ cbant I, ren 171 et 17 a) :
HâteirTous lentement, et sans perdre courage Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
9. Geruaex admire beaucoup ce rejet, et Tappelle « une des |rins heureuses rencontres de Tharmonie imitative. » Ghamfort aussi avait dit : « La coupe de ce vers et ce monosyllabe au troisième pied expriment à merveille l'inutilitë de TefTort que fait le lièvre, s
xo. Un mot, eritr^ suffit au poète pour marquer que le Lièvre est encore à bonne distance du but ; c'est ce que remarque finement Nodier : « Elle crie : observes qu'il est encore loin. » -> Dans son livre sur VArt de la lecture (4* partie, III, p. 989 et 290), M. Legonvé prête k Samson la découverte, qu'en effet il peut bien avoir faite de son cdtë, de cette même habileté de stjle, et rapporte le vif entretien qu'il eut, à ce sujet, avec le célèbre comédien.
XI. c Trait admirable : la Tortue, non contente d'être victorieuse, brave encore le vaincu. C'est dans la joie qui suit un avantage remporté que l'amour-propre s'épanche plus librement.... Louez une jolie pièce de vers, il est bien rare que l'auteur n'ajoute : a Je n'ai mis qu'une heure, un jour, » plus ou moins; et s'il s'abstient de dire cette sottise,... c'est qu'il remporte une victoire sur lui-même, c'est qu'il craint le ridicule. » (CuAvroaT.)
f.xi] LIVRE VI. 35
FABLE XL
l'Inb et ses maîtres.
Éiope, fab. 45, ''Ovoç xal Ki|3CBAp6c, 'Ovoc ha\ BupooU^ (Coiay, p. 39, p. 3o4). -^ Fafime , fab. 69, Asimu Damnoê tmiiafu, — Coritnct, fab. 65, de tjâsne et de ses Maistres, — Haudent, !'• partie, &b. lyS^ de PMnesse tTim Jardimer,
Ujrthologm sttopiea Nepeieti, p. 197.
Dana les deux fables grecques et dans la fable latine de Faême, les trois maîtres suecessifs sont un jardinier, un potier, un corroyenr. Jupiter 7 tient la place du Sort ou Destin de notre fable, où le roi des Dieux n'est nomme <pie tout à la fin.
L^Ane d'un Jardinier se plaignoit au Destin De ce qu^on le faisoit lever devant Taurore*. « Les coqs, lui disoit-il, ont beau chanter matin,
Je suis plus matineux encore.
Et pourquoi ? pour porter des herbes au marché : 5 Belle nécessité d'interrompre mon somme ! »
Le Sort, de sa plainte touché, Lui donne un autre maître, et Tanimal de somme Passe du Jardinier aux mains d'un Corroyeur. La pesanteur des peaux et leur mauvaise odeur' 1 0
Eurent bientôt choqué l'impertinente bête. « J'ai regret, disoit-il, à mon premier seigneur :
Encor, quand il toumoit la tête,
J^attrapois, s'il m'en souvient bien,
1. Molière [Amphitryon^ acte II, scène 11, vers 936) a employé la même locution, précédée d*une préposition : a Dès devant Fau^ rore. a a. .... Onustus fmtidU
Frairum suorum af/mistmque peUibus,
(Fuoun, Ters ti et iSà)
36 FABUS. [v. X
Qaelqae morceau de chou qui ne me coûtoit rien ; 1 5 Mais ici point d'aubaine ; ou, si j'en ai quelqu'une, C'est de coups'. » II obtint changement de fortune,
Et sur 1 état d'un Charbonnier *
Il fut couché tout le dernier.
Autre plainte. « Quoi donc? dit le Sort en colère*, ao
Ce baudetHsi m'occupe autant
Que cent monarques pourroient faire.
3. A cela le joint , dans les fables ësopîques et chez Faême, une crainte bien naturelle, tu rindastrie de son maître, pour sa peau après dëoès :
.... Ubi ms labore oceitUrit,
Carium quo^tm exereere perget mortul,
(pAÎcan, Ters i5 et i6.)
Benserade, qui n*a eu garde de négliger ce trait, ténnine son quatrain (le cxi^iz*) par ce jeu de mots :
Et sous la cruauté de ce tyran nouveau
Eut lieu plus que jamais de craindre pour sa peau.
4. Les rois, les princes, les grands seigneurs avaient une maison, dont les divers officiers étaient portés sur une liste, un tableau qui s*appelait tÉtat •. On voit ce qu*a de plaisant ici cette expression : « Tétat d*un cbarbonnier. » Par un contraste inverse, et non moins plaisante, Rabelais avait dit (au début du chapitre xxxni du tiers livre, tome II, p. i6i) : c On temps.... que luppiter feit Testât de sa maison Oljmpicque et le calendrier de tous ses Dieux et Déesses, ayant establi à vn chascun iour et saison de sa feste, etc. »
5. < n faut convenir que TAne n'a pas tout a fait tort de se plaindre. Le Destin, dans cette fable-ci, a presque autant d*humeur que Jupiter dans la fable des Grenouilles, du Soliveau et de rHjdre*. Mais j'ai déjà observé que la morale de la résignation est toujours excellente à prêcher aux hommes : bien entendu que le mal est sans remède, m (Chaioobt.)
• Oa pnbUait antrefois des aimnairei ayant ce mot pour titre. Aiaii en 1649 : « Eitat des officiât^ dooMstiqiies et eommençanz {sic) du Roy, de la Reyne, ete. ■
* Dau la lable tv du livra III, qai a pour titre ies GremomUlet qmi de* mamdsmt mm roi, • U faat eonvenir^ avait dit Chamfort aa Tcrt i4, qoe la conduite de Jupitor, dans cet apologue, n'est point dn tout raisonnable. U e^t trè» simple de dédrer nn antre roi qa*an Soitvento, et très-natard qne les Gre«
iUfls M ventilent pas d*oae Grue qai le» croque. »
F. xi] LIVRE VI. 37
Croit-il être le seul qui ne soit pas content?
N*ai-je en Tesprit que son affaire ? » Le Sort avoit raison*. Tous gens sont ainsi faits : 9 5 Notre condition jamais ne nous contente ;
La pire est toujours la présente ; Nous fatiguons le Ciel à force de placets. Qu*à chacun Jupiter accorde sa requête,
Nous lui romprons encor la tête^. 3o
6. « L*Ane B*aTait pat tort non plut, dit à ton tour Genii«s ; car, k chaque changement de maître, sa condition t'aggrayait réellement, et le Sort le moquait de lui en feignant d'exaucer set Toenx. a Nodier, à une remarque analogue, ajoute : « L'afTabula* tien aérait bien autrement utile, si PAne avait gagné & tous les changements sans cesser de se plaindre, et cependant elle ne serait pas moini Traie. 1 Cest, au reste, Tidëe impliquée dans lei deux dernières phrases de la fable.
7. Vojes la i** satire du liTre I*' d*Horace, qui débute par le développement de cette idée de Tinconstance et de Tinguérissable mécontentement des hommes. On y trouve, par hypothèse (vers »o et 11), Jupiter en colère, comme Test ici le Sort :
Qtiid cauêm ut merito quin Uih JuppUer amhat irmtiu buccas inflet, . . ?
et, immédiatement avant (vers tS-ig), le Dieu, comme il est supposé à la fin de notre fable, accorde ce qu*on lui demande, sans réussir à contenter personne.
38 FABLES. [p. xii
FABLE XII