‹ ŒuvresChapitre 40 sur 224 · LA DISCORDE · texte numérisé non relu

LA DISCORDE

Les anciens recueils de fables contiennent des allégories, et la Fontaine en a aussi admis quelques-unes dans le sien. D pouraît alléguer Texemple d^Ésope. Plutarque, dans sa Consolation à ta femme (§ ti), donne expressément pour un récit ésopique Tallégorie du Deuil^ qu'il a lui-même racontée plus au long dans sa Contohtion à JpoUonUu ( $ xix ; dans Coray, sous le titre de nivOouc Y^poc, p* ai4, n« 3ai* ); elle n*a du reste d*autre rapport avec la Discorde hébergée par THymen que d'appartenir au même genre d'inventions, et c'est pour cette seule analogie-là sans doute que Robert la mentionne ici, ainsi que la parodie de Rabelais, appliquée au a paouure diable CoqUage » (chapitre xxxni du tiers livre, tome II, p. i6a et i63). — Le sujet de la Discorde a été très-probablement suggéré au fabuliste par un des emblèmes de Corrozet, bien que le ton de cet emblème soit fort différent et ne laisse percer aucune pointe d'épigramme. C'est le 3 1* de VHi~ eatongraphie ; il a pour titre : Discorde haye de Dieu. En voici d'abord le quatrain, qui le résume et sert de légende à la gravure, puis la plus grande partie et la conclusion :

Lorsque Discorde eut esté expulsée Des cieulx luysants par le dieu Jupiter, Et qu'il la feit en bas précipiter, La guerre fut en terre commencée.

Discorde un iour se voulut entremettre, Entre les Dieux et Déesses se mettre La hault es Cieulx ; mais n'y fut pas long temps. Qu'entre eulx esmeut grands noises et contendz. Ce que voyant la puissance diuine,

I. Cette pièce xx manque dans l'édition de 1679 (Amsterdam). 9. Hégémon l'a mise en vers, et intitulée de iupiter et du Dueii (n* VII, fol. 5i).

F. xxj LIVRE VI. 69

Graignaiit le Ciel tretbucher en mjne, Et les discordz et propot odieux Trop s'esmoauoir entre les puissants Dieux, Du bault du Ciel la feit tomber en terre, Où elle esmeut contention et guerre Entre les gents par longs plaida et procès. Armes, cousteaulx et telz piteux excès.

Hajne elle esmeut entre le filz et père.... De ce temps là les lieux de Paradis Pour tant de maulx lui furent interdictz.... Mais tant de temps que ce monde sera, En ces bas lieux Discorde habitera.

Nous deu rions doncq nostre mort soubaiter, Pour les beaulx lieux de la paix babiter.

La déesse Discorde ayant brouillé les Dieux, Et fait un grand procès là-haut pour une pomme ', On la fit déloger des Geux.

Chez Fanimal qu*on appelle homme On la reçut à bras ouverts, 5

Elle et Que-si-Que-non, son frère, Avecque Tien-et-Mien*, son père.

3. Allusion au fameux jugement de Paris, qui donna la pomme à Vénus comme à la plus belle.

4* De ces composes, si expressifs, qui pei*sonnifient en deux divinités ou démons Pesprit de dispute et Tamour jaloux de la propriété, Boileau a dédoublé le second (dans sa satire xi, vers 168), en faisant du Mien et du Tien a deux frères pointilleux. » Cbez Régnier aussi tien et mien sont deux, mais non personnifiés, ce semble :

Ainsi la liberté du monde s*envola, Et cbacun se campant, qui deçà, qui delà, De baves, de buissons remarqua son partage.... LfOrs au mien et du tien naquirent les procès.

(Satire vi, vers iii-ii5.)

Même opposition des deux possessifs dans ce passage de Plutarque* : a Platon escrit que la cité est bien beureuse et bien ordonnée

• Im Precêpies dé mariage, § xx; dans Amyot, édition Brotier, tome III de* Œuvree meraUsf p. x3.

70 FABLES. [r. jlx

Elle nous fit Thonneur en ce bas univers

De préférer notre hémisphère A celui des mortels qui nous sont opposési i o

Gens grossiers, peu civilisés, Et qui, se mariant sans prêtre et sans notaire,

De la Discorde n'ont que faire.

Pour la faire trouver aux lieux oii le besoin

Demandoit qu^elle fut présente, i 5

La Renommée avoit le soin De l'avertir ; et l'autre, diligente, Couroit vite aux débats et prévenoit' la Paix, Faisoit d'une étincelle un feu long à s'éteindre. La Renommée enfin commença de se plaindre ao

Que l'on ne lui trouvoit jamais

De demeure fixe et certaine; Bien souvent l'on perdoit, à la chercher, sa peine : Il falloit donc qu'elle eût un séjour affecté*. Un séjour d'où l'on put en toutes les familles s 5

L'envoyer à jour arrêté.

'Comme il n'étoit alors aucun couvent'' de filles.

On y trouva difficulté.

là où on n^entend point dire : « Cela est mien, cela n*est pas a mien *. o Pascal, dans le manuscrit de ses Pensées^ a mis comme un titre les mots âtien, tien en tête de Tun de ses plus célèbres fragments : a Ce chien est à moi, » disoient ces pauvres enfants; a c^est là ma place au soleil. » Voilà le commencement et Tirnage de Tusurpation de toute la terre ^. » Ce paragraphe de Pascal a pu inspirer à Rousseau le morceau non moins connu qui ouvre la seconde partie du Discours sur Porigine et les fondements de Piné" galité parmi les hommes : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s*avisa de dire : a Ceci est à moi, »....

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