UN ANIMAL DANS LA LUNB
« La petite aTenture qae raconte ici la Fontaine, dit Chamfort, arrira à Londret rert ce temp»-là, et donna lieu à cette pièce de Yen, (pi*il plaît à la Fontaine d^appeler une fable. » SoWet et Walekenaer semblent également admettre comme un fait réel la fabuleuse déconvenue que la Fontaine a citée à Tappui de ses réflexions sur les prétendues erreurs des sens; ils mentionnent cependant tous deux^ le poëme satirique qui est sans doute Tunique source de cette hbtoire d'un Animal dans la lune. Aimé-Martin*, profitant mieux que d^autres d^une note de Robert, n*a pas eu de peine à démontrer que les observateurs anglais n'avaient été victimes que d*une facétie de Butler ', Fauteur d'Hudibrat. V Éléphant dans la lune est le titre, bien semblable à celui de la Fontaine (voyez aussi plus loin le vers 4x)> <iue Butler a donné à une sorte de long et assez froid épisode d*épopée burlesque, où, entre autres prodiges aperçus par un club savant dans le champ d'une lunette astronomique braquée sur la lune, il raconte Tapparition de Ténorme bête, puis Témoi de l'assemblée à l'annonce du phénomène, la délibération qui s'ouvre, la rédaction d'un pompeux procès-verbal, l'intervention d'un valet curieux qui, ayant aussi mis Tœil à la lunette, suggère tout à coup la seule explication naturelle, le dépit de tous à ce renversement des faits les mieux constatés, des plut belles théories, la lutte dernière et désespérée, soutenqe contre l'évidence, enfin la catastrophe, la confusion générale, quand la machine démontée et ouverte se trouve avoir emprisonné des volées de mouches et moucherons, et a une souris cachée entre les verres a (vers 5 a). V Éléphant dans la lune parait n'avoir été imprimé que
I. Walckenaer, au tome I, p. 3 17, de son Histoire de la Font aine ^ a presque littéralement transcrit la note de Solvet.
1. Étude critique de la Fontaine et de tes commentateurs^ en tête de son édition deêFaèles (i845), p. ix-x.
3. Mort en 1680, deux ans après la publication de ce livre Vil.
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dans le» OBwrët posthumes de Butier^ donnéeê par R. Thjer en 1759^ ; mais quelques bons motlff qu'on puiiée aToir de restreindre la pu* Uicitë de ces aortes de pièces tontes remplies de personnalité, on ne les compose pas non plus pour les garder en portefeuille; la fiction ajant paru piquante sera devenue légende; elle a pu fecilemcnt aixiTer jusqu'à la Fontaine par rintermédiaîrey entre autres, de ses amis Saint-Erremond et Barrillon*; elle doit remonter, diaprés le passage suirant de Johnson, au temps de rétablissement à Londres, sous la protection de Charles II, de la Société royale, e*est-à-dire aux premières années de la Restauration, a Quelques Tcrt mis dans cette dernière collection, dit Johnson <, parlant de rédition de Thjrer, mentionnée ci-dessus, des OBuvrts posthumes de Butler^ montrent qu*il fut du nombre de ceux qui tournèrent en ridicule l'établissement de la Société royale de Londres, dont les ennemis étaient alors très-nombreux et pleins d*aigreur, sans qu'on puisse en conceroir la raison, puisque les philosophes qui la formaient se donnaient, non pour soutenir des systèmes, mais pour établir des faits, et que l'ennemi le plus jaloux de TinnoTation doit admettre les progrès graduels de Texpérience, quoiquUI puisse ne pas aimer la témérité des hypothèses. » Butler s'attaquait donc au corps entier de la Société royale ; nous n'arons pas à rechercher sur quel membre en particulier tombait tel ou tel trait ; nous aurions Toulu saroir quelle avait été l'occasion du poème; ce fut probablement quelque erreur d'expérience imputée à l'un de ces
4. H Ta été sous deux formes (en Sao vers courts, puis en SSg ▼ers longs), qui toutes deux ont été admises dans diverses collections de poètes anglais : voyez, dans la collection Bell (1777)1 ^^ tome III des OXuvres de Butler^ lequel reproduit les « OËuvres posthumes authentiques » (Genuine Remains) du poète, précédem* ment publiées par Thyer; ou le tome VIII (p. 191-195) de Tédition de 1810, grand in-S*, des Œuvres des poètes anglais^ publiée à Londres avec des préfaces de Samuel Johnson, etc.
5. L'ambassadeur en Angleterre à qui est adressée la fable, iv du livre suivant.
6. Page 90 du volume cité ci-dessus à la fin de la note 4 ; H. Boulard a publié, en 1 8 1 6, de la 9^ie de Butler par Samuel Johnson une traduction à laquelle (p. 6) nous empruntons ce passage; les réflexions de Johnson peuvent d'ailleurs s'appliquer également à quelques autres pièces et fragments imprimés à la suite de V Éléphant tUtns la lune.
i^ FABLES. [p. xviti
itTants ; Biais, u (profte qu'on k rappose, eOe ne pouvait aanirémett approcher de la monstmeute béviie imaginée par le tatiriqoe ^.
Quant à râégante dîfMrtation philosophique de la Fontaine, elle pourrait bien lui aroir ëté inspirée par la fin de VJpolagie de Mmmond Sebond (livre II, chapitre xn des Eumu\ où Montaigne s'est étendu longuement sur le même sujet; nous y relèverons eette phrase (tome II, p« 399, de l'édition de i865), qui ressemble assea au début du fiJmliste : « Sur œ mesme fondement qu'aToit Heraditns et cette sienne sentence Que totnes ehotêi mçoiêiti em êiUs «f nsagês qu^on f troufoU^ Democritus en tiroit une toute contraire conclusion, c'est fue let sujets à^mwent du tout rmm d* tê qu» nous y trounornsm a On peut Toir, à partir de là, toute la suite, remplie de citations dont un grand nombre sont prises des livres IV et V de Lucrèce, interprète d'Épicure. Mais la conclusion de la Fontaine» nettement indiquée dès les premiers Ters (S-ia), est au fond tout à fût conforme à ce qu'avait établi en ces termes la L^gifue de Port-Royal (I** partie, chapitre xi) : e On prend les mots des sens, de la yue, de l'ouïe, etc., pour les jugements que notre Ame fiût ensuite des perceptions qu'elle a eues à l'occasion de ce qui s'est passé dans les organes corporels, lorsque Ton dit que les sens se trompent, comme quand ils Toient dans l'eau un bâton courbé, et que le soleil ne nous parott que de deux pieds de diamètre. Car il est certain qu'il ne peut y aToû* d'erreur ou de fousseté ni en tout ce qui se passe dans l'organe corporel, ni dans la seule perception de notre fime, qui n'est qu'une simple appréhension ; mais que toute l'erreur ne Tient que de ce que nous jugeons mal, en concluant, par exemple, que le soleil n'a que deux pieds de diamètre, parce que sa grande distance fait que l'inuge qui s'en forme dans le fond de notre ail est à peu près de la même grandeur
7. On trouve, p. i44'i45 ^^ tome VUI, déjà cité, des OBaprci ^ poètes anglais j au bas de VÉpitre héroïque d'HudîAras à Sitopksl^ insérée à la suite du chant UI de la seconde partie à^HudUnras^ une note où il est dit qu'une eU publiée en 1706 désigne comme étant l'original ridiculisé, sous le nom de Sitophel, dans ce chant III du poème et dans l'épitre, sir Paul Neal, membre de la Société royale, contre qui Butler parait aToû* eu un grief particulier. La note ajoute que c'est à ce 'même Paul Neal que quelques-uns ont touIu attribuer la fomeuse découverte d'un éléphant dans la lune ; de là sans doute l'étrange assertion de Solvet, reproduite par Walckenaer.