LA MORT ET LB MOURANT
Abstemîm, fab. 99, de Semé Mortem dJifftrre Pùlemie» -* Haudeat, a* partie, fab. i56, itun VM Homme et de la Mort. -^ LodoTico Guioeiaidini, PHore di ricreatione (Yenisey x58o), p. 195. — Bourtaiilt a tant bien que mal fait entrer ce sujet dans le cadre d*un récit ai Ésope à ia eour^y intitulé V Enfer (acte IV, scène ti).
Mfthologia msopiea Neweleti^ p. 57$.
Les frères Grimm, dans les Remarques de leur conte 177, le$ Messagère de la Mort^ dont le fond est le même, disent que cette histoire c était connue dès le treiaième siècle, car Hugo de Trimbcrg* la raconte dans le Coureur^ vers a3 666*a3 793. a — - Voici le récit d'Abstemius où la Fontaine a directement pris son sujet : Seae» quidam Mortem^ qam eum e vita raptura adveneraty rogakat ui pauluhtm differret^ dam testameatam eonderet et cmtera ad taatum lier aeeeesaria prmpararet; eui More .* « Car noa^ inquit^ haeleaus prmpa» rasti^ toties a me admomtus? a Et qaum ille eam numquam a ee eieam aaiplius dUeret : a Qiumi, inquitj non mquales iuos modo^ quorum MuUi ferejam restant^ verum etiam JuveneSy pueros^ infantes quotidie raplehamy non te admonebam mortalitatis tumP Quum oculos kebeseere^ aaditum minm^ eseterosque sensus in dies defieere^ corpus ingraeeseere stmtiehas^ nonne tiH me propinquam esse dieeham ? Et te admoniium
I. Comédie jouée le 16 décembre 1701, trois mois après la mort de Tauteur. Nous arons omis de dire, ci-dessus, p. 38, que ses FaUes d*Ésope, ou Ésope è la eîUe^ avaient été représentées de son Tivant, le 18 jaurier 1690.
a. Yoyes ci-dessus, p. 88, note a.
ao6 FABLES. [f. i
megasf Quart ulttriut M/feremdum non est. » — JKip fkkmU mdieai ita phendum^ quasi Mortem semper adesiê dfmamus,
« Ce premier apologue est parfait, dit Chamfort; non qa*il soit auiii brillant, anni riche de poésie, aussi rmé que le sont qnantitë d*autres. Ce n'est que le ton d*une raison sage, simple et tranquille. On a dît que Boileau était le premier parmi nous qui eût mis la raison en Ters. H me semble qu*il est le premier qui ait mis en Ters les préceptes de la raison en matiè're de goût et de littérature ; mais la Fontaine a mis en rers les préceptes de la raison unirerselle, comme Molière y a mis ceux qui sont relatifs a la société; et ces deux empires sont plus étendus que ceux du goût et de la littérature. » Puis Chamfort ajoute : « Le ton du prologue est touchant comme il derait Tètre sur un sujet qui intéresse tous les hommes. Quel Ters que celui-ci (Ters 5) :
Ce temps, hélas! embrasse tous les temps !
et, à la fin de la pièce, quoi de plus admirable que cet autre :
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret ? s
-— « La Fontaine, dit Saint-Mare Girard in dans sa xnr* leçon (tome II, p. i5), est un de ces poètes qui, par la Térité et la TiTacité de leur peinture, font que les grands lieux communs de la Tie humaine nous émeuTent, comme s*ils Tenaient de nous toucher personnellement. » Puis, analysant cette fable, et la rapprochant de deux morceaux de Bossuet (p. i5-4o), il nous montre comment c Torateur et le fabuliste traitent le même lieu commun aTec la même TiTacité, quoique aTec des sentiments différents, Tun gonr» mandant notre orgueil par la représentation de notre néant, Tantre mettant dans une petite comédie sans aigreur un centenaire qui ne Teut pas mourir encore.... Bossuet dit, dans son oraison funèbre de la duchesse d*Orléans, qu'elle fut douce aTec la mort; je dirais Tolontiers que la Fontaine est bonhomme aTec la mort. » — » m Parmi les belles fables de la Fontaine, dit Geruzez, quelquesunes sont plus populaires que celle-ci ; mais il n'y en a pas d'un ordre plus élcTé. La noblesse du style, la graTité du sentiment, l'importance de la leçon morale font de cet apologue un des chefid'oBUTre de notre poète. »
Compara les fables xt et xtx du liTre I, ia Mort et le Maikau^ réux^ la Mort et U Bûcheron^ où ce sujet de la mort est traité d'un point de Tue différent, avec bien moins de grandeur et de poésie.
F. ij LIVRE VIII. ao7
n existe un livre euiienx, sonTent réimprimé^ qpi a pour titre : Le faut-mourir €i les excuses inutiles que Von apporte k cette nécessité. Le foui en wers hurlesqtus. Par M, Jacques Jacques^ chanoine créé^ de PÉgUse métropolitaine JtAmhrun, Rooen, J.-B. Beiongne, 1710 (Bibliothèque nationale, Y 5374). L'auteur, après un aris au Lecteur Joeile, dans lequel il annonce que, sous la forme burlesque de son lirre, se cache un but très-sërieux, introduit d'abord la Mort, qui, dans un long monologue, Tante son pouvoir universel; puis il fait dialoguer successivement avec elle le Pape, une jeune damoiselle fiancée, un forçat, le Roi, un rieux riche décrépit, un chanoine, une religieuse, un aveugle, un soldat nulade à Phôpital, un gueux, etc. Tous se défendent de mourir, et plaident pour obtenir un délai, excepté le Pape, qui se soumet, et se déclare prêt à la suivre
Pour aller faire ce rojage.
L*ouvrage n'a pas grande valeur littéraire, et l'auteur, du reste, nous en arertit naïvement ; mais il est, nous Tavons dit, curieux, et parfois il met en scène arec une certaine Tivacité les arguments que la Fontaine a résumés avec une si saisissante éloquence.
La Mort ne surprend point le sage ;
n est toujours pr^t à partir',
S^étant su lui-même avertir Du temps où Ton se doit résoudre à ce passage.
Ce temps, hélas! embrasse tous les temps : 5
Qu^on le partage en jours, en heures, en moments,
n n*en est point «pi'il ne comprenne Dans le fatal tribut; tous sont de son domaine ; Et le premier instant où les enfants des rois
Ouvrent les yeux à la lumière 1 o
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupière.
3. C'est l'idée élégamment développée dans ces deux vers si connus :
Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour.
Rien ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour.
(FfUiémon et Bauds^ vers i3-i4*)
ao8 FABLES. [p. i
Défendez-Tons par la grandeur*, Allëguez k beauté, la vertu, la jeunesse :
La Mort ravit tout sans pudeur ; 1 5
Un jour le monde entier accroîtra sa richesse '•
Il n'est rien de moins ignoré,
Et puisqu'il faut que je le die*,
Rien où Ton soit moins préparé \
un
: mai
4* La Fontaine a développé ainsi cette pensée, qaelcpies années plus tard, aux rers 52-55 de son Apure au prince Je Contf^ Fran* çois-Loub, écrite, en i685, à l'occasion de la mort de sou frère atné, Louis-Armand, et publiée, pour la première fois, dans ieg '^'^il^
OEwres postunut (sic), 1696, p. 94^ : .'ipk
.... Ni le sang des rois, ^^'
Ni la grandeur, ni la Tailiance, ^mor
Ne font changer du Sort la fiitale ordonnance Qui rend sourd à nos cris le noir tyran des morts.
Le lecteur ne peut manquer de rapprocher aussi les stances ce- ^
lèbres de Malherbe : Consoiaiion à M, du Périer,.,, sur la mort de ' |^ <
M fiUe (tome I, p. 38-43). ' ^}: '
.Al'
5. Ce rers rappelle, en le surpassant peut-être, par TexpressiTe personnification qn*il implique, le beau yers des Animaux nudades ^ '^ de la peste (livre VII, fable i, vers 5, ci-dessus, p. gS) : *^ ^^f^ '
Capable d^enrichir en un jour FAchéron, litt (ren
6. On a déjà tu, livre IV, fable xt, vers (>, liYre Y, fable xTni, b^^ « Ters 10, et Ton reverra dans U Paysan du Danube (&ble tii du ^ ^^^ liTre XI, Ters Sg) cette ancienne forme de subjonctif qu^on ren* j «Q^n contre encore çà et là, en poésie, au dix-septième siècle. i^.^^ ^^
7. Bossuet a peint en termes admirables cet étonnement do '^Cest l'homme c oublieux de sa destinée, 1 dans son sermon sur la Mori^ ] ^^ ^. prêché dcTant le Roi, le Tendredi de la quatrième semaine de «sdants Carême; royez le second alinéa de Texorde: c C'est une étrange *m\à I foiblesse de Tesprit humain que jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu'elle se mette en Tue de tous côtés et en mille formes ^«s an diTerses.... » ~ On peut comparer, dans le chapitre de PHomma ^ de la Bruyère, le n« 124 (tome II, p. 58-59) ' « N*** est moina ^ ^J^^* affoibli nar Tâce oue nar la maladie.... Ce n*est nas nonr ses en- i^ |^ ^^
affoibli par Tâge que par la maladie.... Ce n*est pas pour ses enfants qu'il bâtit, car il n^en a point, ni pour ses héritiers... : c'est pour lui seul, et il mourra demain. » ^^^ "f
'^Qsede
r. ij LIVRE YIIl. 209
Un Mourant, qui comploit* plus de cent ans de vie, ao Se plaignoit à la Mort que précipitamment Elle le contraignoit de partir tout à Theure',
Sans qu*il eût fait son testament.
Sans Tavertir au moins, a Est-il juste qu*on meure Au pied levé*®? dit*il; attendez quelque peu** : a 5
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle; Il me reste à pourvoir un arrière-neveu**; Souffrez qu^à mon logis j^ajoute encore une aile. Que vous êtes pressante, ô Déesse cruelle ! — Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris; 3o Tu te plains sans raison de mon impatience : Eh ! n*as-tu pas cent ans ? Trouve-moi dans Paris Deux mortels aussi vieux; trouve-m^en dix en France.
8. Les deux textes de 1678 ont ici eontoU, et, au même sens, dans le Ters 19 de la fable suivante et le rers 55 de la fable xtiu du lirre VIII, compUr^ compté : voyez ci-dessus, p. ii3, note la.
g. A rînstant : royex ci-dessus, p. 74 et note 8.
10. Sur le sens premier et le sens déduit et figuré de cette locution, Toyez Littré^ à Tarticle Lsvi.
11. C^est la méaie prière que celle de ia Jeune captive d*Ândré Qiënier (vers 3i et 37) :
Je ne suis qu'au printemps, je Teux voir la moisson.... ô Mort, tu peux attendre, éloigne, éloigne-toi 1
Mais quelle différence dans la situation et dans le sentiment qui inspirent chacune d'elles I
II. C'est surtout au pluriel que ce mot composé, avec neveu au sens du latin nepos, prend d'ordinaire l'acception générale de descendants éloignés, qu'il a, par exemple, dans le vers 11 de la (able vni du livre XI :
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.
Nous croyons toutefois que, particulièrement dans la langue poétique, qui ne doit pas viser à l'étroite précision, le singulier peut , i^olr la même signification que ce pluriel, et que plus bas, dans U réponse de la Mort, au vers 37, le mot petit-fils est syuonyme du nom arrière^neveti de ce vers 37.
J. OB l.Jk FOOTAISB II l4
aïo FABLES. [r. i
Je devois, ce dis-tu ^'^ te donner quelque avis
Qui te disposât à la chose : 35
J'aurois trouvé ton testament tout fait, Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait. Ne te donna-t^on pas des avis, quand la cause
Du marcher et du mouvement^^,
Quand les esprits, le sentiment, 40
Quand tout faillit en toi^*? Plus de goût, plus d*ouîe ; Toute chose pour toi semble être évanouie ; Pour toi Tastre du jour prend des soins superflus^* ; Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.
Je t*ai foit voir tes camarades 4 S
i3. Cest là ce que tu dis, à ce que tu dit. Ainsi, à la fin de k fable XTn du livre IX, Ters a5-»6 : « Raton
N*ëtoit pas content, ce dit-on. »
Même incue au vert aS de la fable xx du Mm Vin ; au vert 1 de la fable i du livre XI ; et même tour dans la variante que donne la note 4 de la page io5 du tome I.
14. Ici le fabuliste a sans doute dans la pensëe la th^rie de Desoartes : voyez, dans le Ditcours de la méthode^ v* partie, p. 44 (1668, in-4«), le passage sur « la génération des esprits animaux, qui sont comme un vent très-subtil, ou plutôt comme une flamme trt^ pure et très-vive, qui, montant continuellement, en grande abondance, du cœur dans le cerveau, se va rendre de là par les nerfs dans les muscles et donne le mouvement à tous les membres. 9
1 5. a Chaque jour leur ôte, dit la Rochefoucauld (tome I, p. 346), une portion d*eux-mémes. » — Geruzez cite un court fragment de ce beau passage de Gerson, que nous complétons : Sed tu, seitex persona, tive nr sis^ tive mtdier^ fir, m ^uo signa mortit^ signa judtcii itti apparent^ et nihilominus semper putreseis in immundo fimo abominahUu et spurtm luxurim^ tUy inquam^ vêtus bestia^ quid meditarisj quam spem habes? Vides signa judicii tui per universum corpus tuum et ani" masn tuam; eaput tuum floret et fit coma», lumen œulorum debilitatur^ memoria déficit^ tngenium induratur : attamen tenes hane proditoriam lusuriam, qurn te ligat et catenis pineit^ teque ponit in immundum sepui^ chrum^ ut statim te reponat in sepuUuram infernalis eamiteru, (Joijr- Nis GxBSom Opéra omnia^ AntvrerpisB, kdogvi, in-fol., tome III, col. 9i4i Sermon contre le luxe^ pour le second dimanche de PApent.)
16. Le vieux poète élégiaque Bfimnerme dit, d'une manière plus
r. i] LIVR£ VIII. an
Oa morts, ou mourants, ou malades :
Qu'est-ce que tout cêlay qu'un avertissement? Allons, vieillard, et sans réplique, n n'importe à la République" Que tu fasses ton testament^** > So
simiile, en pariant du TieiUard (p. 87, édkion BoÎMonade) : a II ne fe Hjouit pins Toyant la lumière du soleil, »
et Andrë Chénier développe ainsi Tidée :
Ses yeux par un beau jour ne sont plus égayés^ L*oinbre épaisse et toonue, et les prës et Zëphire Ne loi disent plus rien, ne le font plus sounre.
(Élégie Yin du livre I, vers 54-56.)
17. Le mot revient, en ce sens général d'État, dans la foble xix de oe livre (vefs ao) :
La République a bien affaire De gens qui ne dépensent rien,
et an vers 3 1 de la fable vm du livre XI.
18. Chez Lucrèce, dans un passage à comparer tout entier à notre apologue (livre III, vers 965 et suivants), c^est par un ordre de départ aussi que la Nature, indignée des plaintes d*un vieillard, de son désir insatiable de vivre, coupe court aux reproches qu'elle lui adresse :
•... Agedum^ neceue est^
— La Fontaine lui-même avait déjà rcaserré dans une épigramme, triste à la fois et plaisante, Sur un moi de Semrro» qui étoU prè$ Je mourir y l'idée de ce dialogue de la Mort et du Mourant :
Scarron, sentant approcher son trépas, Dit à la Parque : « Attendez; je n'ai pas Encore fait de tout point ma satire.
— Ah, dit Qoton, vous la ferez là-bas ; Marchons, marchons, il n'est pas temps de rire, s
— Quelques lignes dé Mme de Sévigné (lettre du 16 juillet 1691, tome X, p. 45-46) sont comme une application de la fable à des personnages qui avaient, eux, d'autres raisons de croire que leur existence importait à la République : a Voilà donc M. de Louvols mort, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenoit une si grande place, dont le moij conmie dit M. Nicole, étoit si étendu, qui étoit le centre de tant de ehoses ! Que d'a£Gûres, que de des»
2ia FABLES. |r. i
La Mort avoit raison. Je voadrois qu à cet âge On sortit de la vie^* ainsi que d'un banquet, Remerciant son bôte^, et quon fît son paquet* ; Car de combien peut-on retarder le voyage ?
aeins, que de projets, que de secrets, que d'intérêts à dëmèler, que de guerres cooimencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs à faire et à conduire ! « Ah I mon Dieu, donnez- moi un peu « de temps : je Toudrois bien donner un échec au duc de Sa- « Toie, un mat au prince d'Orange. — Non, non, tous n'aurez « pas un seul, un seul moment. » Faut-il raisonner sur cette étrange arenture? En Térité, il faut y faire des réflexions dans son cabinet. Voilà le second ministre que tous Toyez mourir depuis que TOUS êtes à Rome (le premier était Colhert de Seignetay^ mort en noçembre 1690). Rien n'est plus différent que leur mort; mais rien n'est plus égal que leur fortune, et leurs attachements, et les cent mille millions de chaînes dont ils étoient tous deux attachés à la terre. »
19. On a peine à s'expliquer que Yaugelas ait condamné, comme non française, la locution a sortir de la vie, 1 et que l'emploi qu'en a fait le fabuliste en 1678 n'ait pas suffi à l'Académie pour nSformer le jugement du grammairien, dans les Obserpotions qu'elle a publiées sur ses Remarques en 1704: Toyez à la page 477 de l'édition in>4* de cette année.
ao. . « Je sors de la Tie comme de la maison d*un hôte, non comme de la mienne, » dit le Tieux Caton dans le dialogue Je la Fieilleue de Cicéron (§ 84) : JSs vita ita diseedo tanquam ex hospitio^ nom tan* quam ea domo. Comparez les Ters 7 a et 73 de la fable ix du Uttc X.
91. A propos de ce mot, eon paquet ^ et de quelques autres expressions analogues, M. Taine dit (p. 3oa) : « Tout son style est composé ainsi de familiarités gaies ; rien n'est plus efficace pour mettre en notre cerreau l'image des objets ; car, en tout esprit, les images familières se réTcilleat plus aisément que les autres, et les images gaies naissent plus promptement que toutes les autres dans l'esprit des Français. Lucrèce STait dit noblement à l'antique (livre III, Tert 9$!, un peu aTant le passage où renvoie la note 18) :
Car non^ ut plenui 9itm eonpipa^ reeedis ?
La Fontaine ajoute^ en bourgeois et en paysan, et dans le style amusant de la fable :
Je Toudrois qu'à cet âge, etc. »
— On sait comment Horace a repris l'image de Lucrèce pour
F. i] LIVRE Vlil. ai3
Ta murmures, vieillard ! Vois ces jeunes mourir**, 5 5
Vois-les marcher, vois-les courir A. des morts, il est vrai, glorieuses et belles, Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles**.
rappliquer à la même pensée (satire x da liTre I, Tert 117- 119) :
Inde fi ut raro qui te vixbse heatum Dieût^ et exaeto ctmtentus tempore vitm Cedaty uii convtpa satur, reperire queanuu,
99. Ces mots font songer à la fin de la fable Tm du lirre XI, le FtiUlard et les trois jeunes hommes» — Jeunes^ substantivement, était autrefois d*un usage très-fréquent. Ainsi, dans cette phrase de Montaigne (livre I, chapitre xix, Que philosopher^ c'est apprendre à mourir^ tome I, p. 91) : « Les ieunes et les vieux laissent la Tie de mesme condition, b — Dans la fable d*Haudent, la Mort dit au « Vieil homme » :
Quand il voyoît, chascun coup de ses jeulx, Qu'elle prenoit autant ieunes que yieux.
De même elle dit dans le Faut-mourir (p. 9; Tojez la notice de la fable, p. 207) :
Enfin, je frappe de mon dard Tout le monde sans nul égard,...
Le jeune comme le Tieillard.
Et le mot n^a rien qui choque comme archaïsme. Sans parler de certains emplois aujourd*hui fort communs, nous lisons dans Victor Hugo {Hfrnani, acte III, scène i) :
Hélas 1 ie tous le dis, souTent I.<es vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant.
a3. Gomme le remarque, à propos, SoWet, le Vieillard, pour répondre au poSte, n*anrait qu'à s'inspirer de ces rers de Voiture au duc d*Enghien :
La Mort qui, dans le champ de Mars, Parmi les cris et les alarmes, Les feux, les glaives et les dards, Le bruit et la fureur des armes.
Vous parut aroîr quelques charmes Et vous sembla belle autrefois A cheval et sous le hamois, N*a-t-elle pas une autre mine Lorsqu'à pas lents elle chemine
ai4 FABLES. [r. i
Tai beau te le crier; mon zèle est mdiflcret :
Le plu5 seinblable aux morts meurt le plus à regret **. 60
Vert on malade qui languit?
Et temble-t-elle pas bien laide Quand elle rient tremblante et froide Prendre un homme dedans son lit?
{Èpitre à Moiueigneur le Prince ^ sur ton retour tt Allemagne Pan i645, vers 11-93, p. 176-177 de Tëdition det Œuvres, Paris, i656.)
94* Le regret, tout près de la mort, mais d*nne mort Tolontaire, est1>ien exprimé par ValeriusFlaecus, dans l'exclamation de Médée tenant k la main le poison :
O nîmium jueunda dies^ quam eeara suh ipsa Morte magis l
{Argonauiiques^ livre vn, vers 336-337.)
A rapprocher aussi, mais plutdt encore des deux fables xr et xvi du livre I, citées dans la notice (p. 906-907), le repentir que Virgile pr6te aux ombres de ceux qui se sont donné la mort et regrettent la vie malgré toutes ses peines :
Quam vellent mthere in alto Nttne et pauperiem et dures per ferre lahores /
{Enéide^ livre vi, vers 436<-437.)
r. n] LITRE TIIL 9i5
FABLE II
LB SAVBTIBA BT LB FINAlfCIBR.
On raconte nne anecdote semblable d*Anacréon ; il arait reçu cinq talents de Poljcrate, tyran de Samos; comme Grégoire, il en perdit le sommeil, et, au bout de deux jours, il conmt les rendre, en disant qa*ils ne Talaient point le souci qu'ils lui donnaient ; Tojex le Ftor'degium de Stobée, édition Gaisford, titre xcin, n* a5. — Une autre bistoire, très-différente par les détails, mais que Tanalogie du sujet doit faire mettre en regard du Sapttîer et le financier^ est Thistoire du crieur public Vulteius Mena et de Torateur PbîHppe dans Horace (épttre vn du livre I, Ters 46-98). — Mais cette fable de la Fontaine se rattache plus directement à une tradition du mojen âge. Dirers contes parlent d*un paurre qui, mis, soit par le hasard, soit par la bienreillance ou même la malice d*un riche, en possession d*une somme assez ronde, en perd toute sa joie. Tel est, dans le Promptuarium exemplorum dUcU puli^ imprimé à la suite des Sermones dUcipuU de tempore de Herolt (BAle, 1489), V exemple Tin donné sous la lettre T et commençant par ces mots : Pauper meehametu semper fiât Imtus.,.; tels sont le récit intercalé dans un sermon de Barleta (Lyon, i5i6, fol. 109 ▼*), récit donné pour un extrait d'un ouvrage antérieur : Exemplum in lîbro de Septem donis*, de quodam paupere; dans le Spéculum extmphrum omnibus chriitUolU saluhriter inspieîendum (Haguenau, i5i9),le n*LX du livre (disttnetîo) IX, débutant ainsi : Quidam dtpet et valde peeuniasuj,,, \ dans le Courrier facétieux (Lyon, i65o, p. 945), le conte : « d^Un qui ne pouuoit dormir ayant de Targent ; 9 et, dans ]e9 Histoires latines du moyen âge publiées par Th. Wright (Londres, 1843, tome Vni de la collection intitulée £arly english poetry)^ le n* xxK, de Thesauro inventa *. Un des plus jolis de ces anciens contes
T. Livre fiimenx au moyen âge, d'Etienne de Bourbon, dominicain du treizième siècle : voyez l'anecdote du riche et du pauvre dans les Extraits publiés par M. Lecoy de la Marche, 1877, p. 357 et 358.
a. M. Moland a traduit ce dernier dans son commentaire.
!ii6 FABLBS. |p. Il
est celui de BonaTentnre des Përiers, qofi toat le monde peut lire dans les réimpressions modernes (n* xxi) : du Savetier Blondemt^ qu ne fut ouequee en sa vie melaneholie que deux foU^ et comment il y pourveut^ et de son épitaphe, La nouTelie de des Périers ne peut toutefois être indiquée comme source principale du Savetier et U Financier; elle n*en doit être rapprochée que pour le Tiyant portrait qui y est esquissé : Blondeau est bien le même joyeux on— Trier que sire Grégoire; subitement enrichi par une trouTaille, il se trouTC aussi tout à fait incapable de conserrer le trésor qu*il u*aurait jamais eu le courage d'amasser; il est d'ailleurs personnage unique ; des Périers ne l'a pas mis aux prises avec le riche et ne le fait parler qu'en monologues. — C'est dans V Ésope allemand de Burkhard Waldis (fable 8a du lirre IV, du Riche et du Pauvre^ tome II, p. 909-11 3, de Tédîtion de Leipzig, i86a) que se trouve le récit qui, pour le cadre et le fond, a, ce nous semble, le plus de conformité avec la fable française. Il n'y a là sans doute qu'une rencontre singulière. Bien qu'on cite six éditions du recueil allemand, publiées entre i548 et i584y et une septième donnée en i6a3, il parait bien certain que la Fontaine n'en a pas eu connaissance, dans l'original du moins. La comparaison pourra paraître intéressante ; nous donnons au lecteur le moyen de la faire : royez à V appendice,
a Voici un apologue, dit Chamfort, d'un ton propre à bannir le sérieux du précédent. C^est la Fontaine dans tout son talent, arec sa grâce, sa rarlété ordinaire. La conversation du Saretier et du Financier ne serait pas indigne de Molière lui-même. » — Saint-Marc Girardin, dans sa xvi* leçon (tome II, p. 81 -83), citant cette fable à la suite de la Laitière et le Pot au lait, tire du rapprochement cette conclusion : a On peut voir ses souhaits accomplis et n'en être pas plus heureux pour cela. » Puis, après transcription de l'apologue, il ajoute : « N'allons donc pas trop haut dans nos désirs; contentons -nous de la fortune médiocre que le sort nous a faite, et rêvons le reste. Croyons-en la Fontaine : la plus commode et la plus sûre manière de posséder les grands biens de la terre, est de les rèrer. 1
On connaît trois comédies portant le même titre que cette fable et qui ont été inspirées par elle, l'une d'un anonyme, 1 761 ; la seconde de Piis, an II (179a); la troisième de Merie et Brasier, i8i5.