‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 18 sur 49 · Voy. plus haut VOdeonx Etats Généraux · texte numérisé non relu

Voy. plus haut VOdeonx Etats Généraux

2. Le 25 juin, quarante-sept membres de la minorité de la Noblesse, bravant les menaces d'une majorité furieuse, se réunisent aux Communes, constituées, depuis le 17, en Assemblée nationale. C'étaient les ducs de la Rochefoucauld, d'Aiguillon et de Luynes ; les comtes de Montmorency, de Castellane, de Clermont- Tonnerre, de Crillon ; Adrien Duport, Alexandre de Lameth , Lally-Toiendal, etc. « Que je les plains ! dit quelqu'un de la Cour. Voilà quarante-sept familles déshonorées, et auxquelles personne ne voudra s'allier. » (P.-J. Rabaut Saint-Etienne, Précis historique, p. 92.)

d'élever les patriciens aux premières dignités. lien est aussi une foule parmi vous que nous saurons toujours distinguer, et dont nous pourrons placer à la tête des armées les noms redoutables à l'ennemi ; et nul n'aura plus illustré ces noms que ceux d"entre vous qui ont voulu généreusement renoncer à toutes' les prérogatives qu'ils donnaient, et recommencer leur noblesse.

Des Rois.

En 1790, le pouvoir monarchique et l'état républicain furent représentés à Londres par une danse tout à fait neuve. On voyait d'abord un roi qui, après un entrechat, donnait un grand coup de pied dans le derrière de son premier ministre, celui-ci le rendait à un second, le second à un troisième, et enfin celui qui recevait le dernier coup figurait, par son gros derrière, la nation qui ne se vengeait sur personne. Le gouvernement républicain était figuré par une danse ronde où chacun donnait et recevait également.

Dans une matière si grave, ce n'est point l'opéra de Londres, ni des dissertations pour ou contre des philosophes qui doivent décider; ce sont les faits. Il y a telle suite de faits contre laquelle il est impossible de disputer. La chaîne des événements sera aussi forte ici qu'une démonstration géométrique.

C'est l'histoire de France à la main que M. de Mirabeau confond, par des faits incontestables \ les vains

I. Le livre de Mirabeau qui a pour titre : Des Lettres de cachet et des Prisons d'Etat, parut en 17 82, sous la rubrique de Ham-

discours de ceux qui soutiennent que le gouvernement monarchique est non-seulement le plus excellent de tous, mais le seul bon pour des Français, qu ils ont le privilège d'être gouvernés par une famille unique, incomparable, dont pas un, pendant une si longue suite de siècles, qui n'ait été doux, modéré, et point tyran, point despote. Comme je n'aspire point à faire un livre, ni à dire des choses neuves, mais à redire des vérités utiles à mes concitoyens, et à ne point laisser éteindre le feu sacré du patriotisme, si heureusement rallumé par le flambeau de la philosopiiie, je ne puis mieux faire que de copier les portraits fidèles de nos rois d'après les faits. Il nous sera impossible de sortir de cette galerie sans proférer tous ce mot, que les enfants savaient dire à Sparte : ^e ne serai point esclave.

Il ne faut qu'ouvrir nos annales, bienqu'ccritespar des moines ou des historiographes, pour voir, malgré ces panégyristes, qu'aucune histoire ne présente une plus longue suite de mauvais rois. L'énumération en serait trop fatigante*. Ne remontons qu'à Philippe le Bel.

boiiri:, et çomm&ouvrcKjeposthume^ composé en 177S ; 2 vo:.in-8<'. Camille Desmoulins v a puisé, pour tout ce qui sull, à pleines mains. Mirabeau le composa à Yincennes, en même temps que sa traduction de Tibulle. « La première partie est, je crois, un bon ouvrage; elle m'a coulé un an de travail, et je ne voudrais pas perdre cet écrit qui renferme des vues^ des idées et des clioses. La deuxième ne contient pas un mot d'exagéré. » (Lettre de Mirabeau à Boucber, 27 mars 17 79; dans Lucas Montigny, t. IV, p. 05,66.) Le père de Mirabeau, VAmi des Hommes, le quaiilie, avec sa dureté et son injustice habituelles, de Jarrarjo furieux., où l'auteur a entassé tout ce qu'on a pu débiter contre le despotisme. {Ibid., p. 68.) Mirabeau lui-même en a dit : // ne mourra pas; el cela est vrai.

1. On pourrait rapprocher ces jugements de ceux des lùstoriens du dix-neuvième siècle. Desmoulins, en contradiclio:i [U'csque con-

Philippe le Bel. Faussaire, faux monnayeur, insatiable d'argent el de pouvoir, lyran ; il embastille, malgré la foi donnée, le comte de Flandre et son fils; il altère la fabrication de la monnaie; il s'arroge de la battre exclusivement, le premier, il ose créer des pairs; il récompense ceux des templiers qui s'avouent dignes de mille morts, et il fait périr dans les flammes ceux qui persistent h se dire innocents, et qui lui demandent la preuve de leurs crimes. Il n'y eut jamais un auto-da-fé plus abominable. Son avarice déshonore la noblesse, en la rendant vénale. 11 vexe les banquiers et les marchands en mille manières. Point de milieu pour les riches : ou il leur vend la noblesse, ou il les livre à la justice ; ils seront nobles ou scélérats. Il ne cesse de pressurer son peuple, et élève à quatre mille marcs les revenus du fisc, qui n'allaient, sous, Philippe-Auguste, qu'à trois mille six cents.

Louis le Hulin, Philippe le Long el Charles le Bel, ses Irois fils, se succèdentsur son trône et se montrent héritiers de sa cupidité. Ils continuent de vendre la noblesse et la magistrature, achèvent d'enlever à tous les seigneurs le droit de battre monnaie, s'efforcent de mettre des impôts de leur seule autorité, et cimentent de leur mieux le despotisme. Il est difficile de dire, de ces trois princes indignes des regards de la postérité, lequel fut le plus intéressé, le plusmédiocre, et fit le moins de bien à la France. Leur cocuage célèbre ne vengea pas la Nation, qu'il fit rire, et la mort de la femme de Louis Hutin, étranglée avec un linceul, le supplice affreux de Philippe et Gauthier de

stanle avec Henri Martin et Técolc doctrinaire, e?t d'accord presque toujours avec Michelet. On trouve dans la France libre les mômes justices que dans la Philosophie de l'Hlsioire de France d'Edgar Quinei. CNotè de Tédilourde la Biblioihè(ine nationale.)

Laimoi, le procès de Maliaiit d'Artois, proiiyent que l'injustice et la cruauté, chez ces despotes, allaient de pair avec l'avarice. Un trait dépeint ces règnes. Dans les instructions aux commissaires envoyés dans les provinces, pas un mot pour le bien public. On n'y parle que de la manière dont ils doivent s'y prendre pour attraper de Targent.

Philippe de Valois. Sans forme de procès, il fait assassiner, par le bourreau, quatorze gentilshommes bretons. Il les avait priés àlanoce de son fils. Voilà le tyran ; et voici le faux monnayeur. « Faites, dit-il aux officiers de la Monnaie, en son ordonnance de \ 350, alloyer, par les marchands et changeurs, le billon à deux deniers six grains de loi, afin qu'ils ne s'aperçoivent de Taloi, et défense aux tailleurs de relever ce fait. Faites-le tenir secret et jurer sur le saint Évangile. » Un particulier, pour tel méfait, irait à la Grève, ayant écriteau sur le dos avec ce mot : esc?'oc. Mais on ne peut déshonorer les lis elle manteau loyal d'une pareille épigraphe. Nos historiens se contentent de dire que Philippe VI fut ingrat, violent, et publicain insatiable.

Jean. Tout le monde connaît le mot du roi Jean : « Si la foi était exilée de la terre, elle devrait se retrouver dans la bouche d'un roi de France. » Admirez cette foi. Jamais on ne vit pareille mutation dans les monnaies. « Faites ouvrer les royaux, disait-il, es coins de fer précédents. Afin qu'on ne s'aperçoive pas de l'abaissement, dites-leur bien qu'ils auront soixantedeux desdits écus au marc. » Telle est cette foi si vantée ! Et voilà ce prince vu du côté favorable.

Travaillée de mille maux sous tous ces règnes, et conduite à deux doigts de sa perte par l'inexpérience et la majorité du roi Jean, la France reçoit quelque

soulagement de Charles V. C'est un malade qui reprend un peu ses forces. Convalescence de courte durée ! Le règne de Charles VI, un des plus désastreux, n'est pour elle qu'une longue agonie. Ce n'est point Charles le Bien-Aimé qui pourrait faire aimer la monarchie. A ses côtés Isahelle de Bavière, mère dénaturée, s'applique à rendre le trône odieux.

Les plaies que cette étrangère avait faites à l'État, deux Françaises, Agnès et la Pucelle, aident à les fermer. Mais les plaies faites à la liherté ne cessent de s'agrandir. Charles VII se sert des besoins du royaume pour mettre des impositions sans le consentement des états généraux : «El à ceci, dit Comines, consentirent, moyennant certaines pensions, » ces seigneurs qui s'obstinent aujourd'hui à demander le veto, sous prétexte qu'ils sont incorruptibles. C'est Charles VII qui porta le coup mortel à la liberté, en créant des troupes réglées et perpétuelles, et la France, épuisée alors par les guerres et l'anarchie, ne sut lui échapper qu'en tombant sous le sceptre de fer du despotisme.

Louis Xï, le compère du bourreau ' . Comme on montrait les ilotes aux Spartiates, pour les détourner de la boisson, il ne faut que regarder ce prince, pour avoir

1. Tout ce que Camille rappelle ici des cruautés de Louis XI, il l'emprunte aux Lettres de cachet de Mirabeau, chap. I^r, t. P^, p. 18 et suiv,

La Fontaine a décrit en ces termes le tombeau de Louis XI à Cléry : « J'allai aussitôt visiter l'église. Louis XI y est enterré : on le voit à genoux sur son tombeau, quatre enfants aux coins : ce seraient quatre anges, et ce pourraient être quatre amours, si on ne leur avait point arraché les ailes. Le bon apôtre de roi fait là le saint homme, et est bien mieux pris que quand le Bourguignon le mena à Liège... A ses genoux sont ses Heures et son chapelet, et autres menus ustensiles, sa main de justice, son sceptre, son chapeau et sa Notre-Dame; je ne sais comment le statuaire nij a point mis le prévôt Tristan. » [Lettres à iV"e de la Fontaine^ 1. 111, 3 septembre 1003: t. VI, p. 380. 381, Walcken.)

BIBllOTHEC^ )

la monarchie en horreur. On ne voyait, dit son apologiste Duclos, que des gibets autour de son château. A ces atïreuses marques, on reconnaissait les lieux habités par le roi. Il se plaisait à construire des cages de fer, et l'on appelait les fillettes du roi, comme l'objet de ses plus tendres affections, d'énormes chaînes qu'il fit fabriquer. En faisant donner la torture aux accusés, il était caché derrière une jalousie, se défiant de la pitié des juges, et même de Tristan. Il fit périr plus de quatre mille personnes parles supplices, grand nombre sous ses yeux, savourant leur martyre, et presque tous sans forme de procès. Il fit juger, sans assistance des pairs, son cousin germain, le duc de Nemours ^ blâma l'indulgence des juges, qui l'avaient

1. « 11 futjelc d'abord dans une tour de Pierre-Scise, prison si daro que ses cheveux blanchirent en quelques jours... 11 reste une lettre terrible du Roi, où il S3 plaint de ce qu'on le fait soriir de sa cage, de ce qu'on lui a ôié les fers des jambes. Il dit et répète qu'il faut le qtltenner bien esiroit, le faire parler clair. uFailes-Ieinoij bien parler... m Ce corps torturé fu[ mené à la mort sur un cheval drainé de noir, de la Daslille aux Halles, où il fut décapilé. Quelques modernes ont dit que ses enfants avaient été placés sous l'échafaud pour recevoir le sang de leur père. Les contemporains n'en parlent point, même les plus hostiles. Rien dans Masselin. » (J. Wiehelet, Histoire de Froncent. VI, p. 450 et 451.)

Mais, en revanche, voici ce qu'on lit dans la Supplique présentée aux États Généraux de 1484, pour messire Charles d'Armagnac: a Enlevé tout à coup de son château, il est conduit à Paris et jeté en prison. Là, torturé durant quatorze années entières, il vécut dans les chaînes et dans les ténèbres... Traîné de prison en prison, il endurait toujours de nouveaux supplices et de nouveaux tourments. Luillier, alors capitaine de la Daslille Saint-Antoine, le jeta dans un cachot très-étroit et ténébi-eux, et si profond, que l'eau qui entoure la Bastille monte souvent plus haut que cette fosse,... sans cesse l'eau tombait goutte à goutte sur la tête du prisonnier: et il restait enfoncé quelquefois jusqu'aux genoux dans la boue. Couvert de lambeaux usés, il manqua souvent de chemise et toujours de chaussure... Luillier donna des ordres, et on lui arracha violemment plusieurs dents... Plus de cent fois on le frappa jusqu'au sang, de verges de buis, en présence de Luillier qui l'avait

fait sortir de sa cage pour l'interroger, voulut qu'on lui donnât la question, et lorsqu'il fut décapité, qu'on plaçât ses deux fils sous l'échafaud, afin qu'ils fussent arrosés du sang de leur père. Qu'on cherche dans les fastes de Busiris un pareil raffinement de cruauté M Ce

ordonné. Après ces quatorze ans de captivité, les tortures el !c3 chaînes Tavaient privé de l'usage de tous ses membres. « {Journal des Etats Généraux de France, tenus à Tours en 1484, sous le rèijue de Charles VIII, rédigé par Jehan Masselin ; traduction de Dernier, 1835, p. 284 et suiv.)

Après la séance, phuieurs princes et seigneurs étant entrés dans la chambre du roi (Charles VIII), le comte de Dammartin, alors présent, dit : « Tout ce qui a été fait dans cette occasion l'a été par ordre du roi (Louis XI) ; et je soutiens que cela a été fait justement, car ledit d'Armagnac était coupable et traître. » [Ibïd,^ p. 207.)

Toutefois, il ne faut pas oublier que les JCiais Généraux de 1484 ne furent qu'une réaction de l'aristocratie (Michelet, RenaissancCy p. 7 et 318), et que Louis XI ne fat pas plus malhonnête homme que les autres princes du temps. Comme eux, il fut rusé, perfide, corrupteur; mais, si nous en croyons Molinet,son ennemi, peu san- (juinaire, évitant dans la guerre, autant qu'il le peut, l'effusion du sang. (W., t. VI, p. 488, 4 89.)

1. Il y a, dans la vie de Frédéric-Guillaume V'^^ roi de Prusse et père du grand Frédéric, un trait qui en a[)proche. Lorsqu'il eut, d'autorité, fait condamnera mort par ses commissaires le jeune et infortuné Katt, l'ami intime, l'ami dévoué de son fils, ce fut peu pour sa vengeance que le pauvre condamné eût la tête tranchée; il voulut que l'exécution eût lieu à Ktistrin, devant la citadelle, sous les yeux de son fils, qu'il y avait déjà enfermé. L'échafaud fut donc dressé sur la place même de la citadelle, de plain-pied avec la chambre du prince, afin qu^on pût y arriver par la fenêlre de cette chambre. Un passage, tendu de noir, conduisait de la fenêtre à l'échafaud. De l'ordre formel de ce père atroce, le prince fut tiré de sa chambre, amené par ce passage, et contraint d'assister au supplice de son ami, qui reyut la mort tout près de lui et en lui tendant les bras. Frédéric s'évanouit et roula à terre sans connaissance. Pour comble, le corps sanglant du supplicié fut laissé pendant un jour entier sur l'échafaud, devant la fenêtre du prisonnier. (Camille Paganel, T/iifo/re de Frédéric II, t. l^^p. 188-191.) Voltaire ajoute même que te père était présent à ce spectacle, comme il l'avait été à celui de la fille fouettée. [Mémoires pour servir à la vil' de M. (le Voltaire, écrits par lui-même.)

roi exécrable lit ensuite enfermer les jeunes princes dans des cachots pointus par le fond, afin qu'ils n'eussent pas de repos. On les en tirait deux fois par semaine pour être fustigés, et de trois en trois mois pour leur arracher une ou deux dents. L'aîné devint fou; le cadet fut assez heureux pour être délivré par la mort du tyran, et c'est de sa requête, présentée en 1483, qu'on apprend le détail de tous ces faits, qu'on ne pourrait croire ni même imaginer sans une preuve si constante. Exerçons au moins envers nos rois la justice posthume des Égyptiens. Ce Desrues, voué à l'exécration publique, qu'est-il, mis en comparaison, de Louis XI^? L'intérêt en fit un scélérat; quel intérêt avait ce Tibère à se souiller de tant de barbaries? Comme la vertu la plus pure consiste à être bon gratuitement, ainsi le monstre le plus détestable est celui qui est gratuitement méchant, comme tant de rois.

Charles VIII, sans vices et sans vertus. (Voyez le portrait qu'en fait M. de Mirabeau, Lettres de cachet, chap. XII, où je puise la plupart de ces traits.)

1. Antoine-François Desrues, fameux par ses crimes, qu'il couvrait du manteau de la religion, fut rompu vif et brûlé à Paris, le 6 mai 1777, en vertu d'une sentence du Cliàtelet, conOrmée par arrêt du Parlement. « Il hantait les églises, élait sans cesse en prières, avait deux confesseurs, et portait sur lui deux ciliées. Il passa le carême de t769. couché sur la paille et jeûnant jusqu'au soir. Dans son quartier (rue Saint-Victor;, on le regardait comme un saint... Jamais aucun criminel ne montra plus de sang-froid, de fermeté, de constance en lui dans sa prison, pendant l'instruction du procès, durant la question même, et en marchant au supplice. II avait le calme de l'innocence, la sérénité d'un bienheureux, et se comparait à Calas. En voyant le crucifix, il s'écria : 0 homme', je vais donc souffrir comme toi! Aussi trompa-t-il quelques p:3rsonnes, qui ne le crurent point coupable, et ses os furent recueillis el vendus fort cher. Le nom de cet abominable homme est devenu, comme celui de Tartufe, le synonyme d'un hypocrite scélérat. » [Bioqraphip universelle, 2^ édition, t. X, p. 554 et 555.).

Louis XII, père du peuple. J'aurai occasion de parler de ce bon roi dans le paragraphe suivant.

François V\ Il use de la France comme d'une terre qu'il aurait en propre. Prince inique, il fait perdre indignement le procès au connétable de Bourbon. Simoniaque, il trafique du sacerdoce avec Léon X. Hypocrite et barbare, il commande le supplice horrible de six luthériens. Despote, il enchaîne la liberté de la presse ; il détruit les libertés de TÉgiise gallicane. Insolent et hautain, il menace les pontifes de la loi, qui résistent à ses innovations, de leur faire porter la hotte à Landrecy. Il érige en loi la vénalité de la magistrature; ce qui est comme si, dans un navire, on faisait quelqu'un pilote ou matelot pour son argent. Il insulte à la nation en lui donnant pour juge le dernier enchérisseur; et, comme Caligula, il fait un 'cheval consul, avec cette différence, qu'il n'était que consul honoraire, au lieu que nos magistratsjugent.il accorde la mort de Semblençay, innocent, à la demande de Louise de Savoie, et la vie de Saint-Vallier, coupable, à la prostitution de sa fille. Il met- la France au bord du précipice par son impéritie, il la ruine par ses prodigalités, il la corrompt par ses scandales. Je serais savant en chronologie, si des poètes avaient gravé dans ma mémoire toutes les époques aussi laconiquement que sa mort par cette épitaphe :

Le roi François est mort à Rambouillet,

De la V qu'il avait,

L'an mil cinq cent quarante-sept.

Henri II veut asservir ses sujets à ses opinions religieuses, et qu'on rampe à ses pieds, comme lui-même aux pieds d'une maîtresse surannée. Avec des mœurs aussi corrompues, il est liypocrite, despote et perse-

104 ŒUVRES DE CAMILLE DESilOULINS.

cuteiir comme son père. Il envoie à l'échafaud Anne du Bourg, et fait rendre au parlement ce bel arrêt qui ordonne de tuer tous les huguenots partout où on les trouvera.

Dans un règne de dix-huit mois, François II fait banqueroute, défend à ses créanciers, sous peine de mort, de demander leur payement; il s'efforce de planter l'Inquisition en France, donne les édits les plus atroces contre les protestants, fait périr des milliers de citoyens, et s'acharne contre son propre sang. Mais, me crie-t-on, c'est le cardinal de Lorraine qui fit tout le mal. Eh ' qu'importe au peuple? Les ministres sont le crime des princes, et c'est au pasteur à ne pas confier le troupeau à un chien enragé.

Quel monstre lui succède! Il extermine en une nuit cent mille de ses sujets^ Il arquebuse de son palais son peuple ; et l'on viendra s'extasier sur la douceur,

1. Brantôme, Vie de Charles /X. « Le roy fut plus ardent que tous (au massacre],- lorsque le jeu se jouoil et qu'il fut jour, et qu'il mit la Irte à la fenêtre de sa chambre, el qu'il voyoil aucuns dans le faubourg de Saint- Germain qui se remuoienl et se sauvoient, il prit un grand liarquebus de chasse qu'il avait, il en lira tout plain de couiis à eux, mais en vain, car Vlmrqueùus ne liroit si loing. Incessamment crioit : Tuez, tuez. » Voyez aussi l'anecdole rapportée par Voltaire dans les Notes du Chant 11 de la Heiiriadc.

■ Pas un écrivain, pas un document du temps n'inilrme le récit de Brantôme. Au contraire, son témoignage est pleinement confirmé par celui de Théodorc-Agrippa d'Aubigné, conlemporain du massacre, el qui recueillit, de la bouche de Henri IV, de nombreuses particularités sur la Saint-Lîarthélemy. Dans son Histoire xmivcrselle, dont la première édition est de 1G18, parlant de lettres adressées par Charles IX par toutes les provinces pour se nettoyer de l'horreur du fait^ il dit que ces lettres étaient signées de la mesme main de laquelle ce prince giboyait de la fenestre du Louvre aux corps passants. (Édition de lG26,fol. 548, 650; année 1572.) Dans ses Tragiques {\)agii 240, édition Jannet), le même d'Aubigné dit encore de Charles IX :

(i Ce roy, non juste roy, mais juste harquebusier, giboyoit

la bonté , les vertus héréditaires de cette famille incomparable, unique. 3Iais Néron, Yilellias, Caracalla, Commode n'étaient pas de la même famille. Olil oui, c'est une famille unique.

Henri III prouve qu'un prince faible est le pire des rois. La mollesse d'un Sardanapale, et l'imbécile superstition d'un talapoin, semblent le fond de son caractère. Des trois fils de Henri II, on ne sait lequel tu le plus de mal à la France, année commune. Ils ne furent surpassés que par leur mère, cette Catherine de Médicis qu'on ne peut nommer sans horreur, qui bâtit sa domination sur nos calamités; qui, en élevant ses fils dans Tastuce italienne, ne leur apprenant qu'à s'envelopper de ruses méprisables et d'intrigues dangereuses, montra si bien, par les maux infinis de

aux passants trop tardifs à noyer, vantant ses coups heU' reux, etc. »

Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer h l'argumentation lumineuse et concluante de Ludovic Lalanne (Correspondance littéraire du 5 août 1858, 2^ année, p. 223 et 224 : du 25 juillet 1861, 5*^ année, p. 410), et au Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français (novembre-décembre 185G, p. 332 et suiv. ; mars-avril 1861). Dans une grande estampe gravée par un artiste du temps, et représentant la mort de l'amiral Coligny et les principales scènes du massacre, on voit s'élever non loin des berges de la Seine le palais du Louvre, et, à une fenèlrc en balcon, surmontée de trois fleurs de lis, apparaît la figure sinistre de Charles IX. La fameuse fenêtre existait donc, quoiqu'on ait dit, au mois d'août 1572, et il n'y a qu'une byperbole très-permiseà un orateur, dans les mémorables paroles de .Mirabeau, à la séance du 13 avril 17 90 : « De celte tribune où je vous parle, on aperçoit la fenêtre, etc., etc. » Il est bien vrai qu'on ne pouvait l'apercevoir de là ; mais lui, il la voyait en effet, et tout le monde la vit. (Micbelet, t. 11, p. 107.)

En l'an 11, le Conseil général de la Commune de Paris prit un arrêté (le 29 du !««" mois de l'an II ; 20 octobre 1793), portant qu'un poteau de pierre serait planté à l'endroit du quai des galeries du Louvre où Charles IX, d'une des fenêtres du palais, tirait sur le peuple, et qu'à ce poteau il serait attaché une inscription infamante à la mémoire de l'assassin. {Moniteur de Fan II, no 31, p. 123, col. 3 ; Répertoire de la Bévolution, t. l^^, p. 168. 160.)

ce règne, que savoir être roi, ce n'est que savoir dissimuler et trahir.

On souffre à placer Henri IV, comme Louis XII, dans une telle galerie. Encore Sully fut-il menacé quinze fois d'une disgrâce; encore était-il incessamment assiégé d'une foule d'édits bursaux, extorqués par les courtisans et les maîtresses; encore le code des chasses et la faite de la princesse de Condé montrent -ils combien il est difficile, même à Henri IV, de ne pas abuser de l'autorité.

Louis XIIL Plus misérable que les rois fainéants, dont les cent quatorze années de règne ne donnent que dix-huit ans de majorité, il ne quitte point, étant majeur, les lisières de son enfance. Le mot qu'il dit à la dernière heure de Cinq-Mars, en tirant sa montre, le sang-froid avec lequel il regarde ce favori si cher \ et cette lettre qu'il arrache à madame de Hautefort, assez despote pour l'exiger et la prendre dans son sein, assez dévot pour n'oser la prendre avec la main et se servir de pincettes, ont dépeint son caractère. Il se bouchait les oreilles quand on lui parlait des privilèges des provinces. H s'appelle le Juste, et il accorde la grâce de son frère, plus coupable, tandis qu'il fait décapiter Montmorency. Le sang du vertueux de Thou, et même de Concini et de sa femme intrigante, crient contre son iniquité. Il s'appelle le Juste, et il exerce les jugements par des commissaires. Il emprunte le costume de la justice pour déguiser sa tyrannie. Il a à sa suite une bande de juges, vice-

1. Louis XIII, au moment qu'il supposait fixé pour le supplice de Cinq-Mars, tira sa montre et dit à ceux qui l'entouraienl : « Cher ami doit faire à présent une vilaine grimace; » mais le courage de Cinq-Mars donna un démenti à cet ignoble et odieux propos. (Bazin, Louis XIIT, t. LV, p. 41 fi.)

despotes, et bourreaux ambulants. L'ordonnance interlocutoire de l'infâme Laubardemoiit, qui, pour étoufïer le cri de Findignation publique, défend à toutes personnes, à peine de dix mille livres d'amende, de dire que les religieuses de Loudun ne sont pas possédées du démon, est un trait unique de stupidité et de tyrannie judiciaire ; et lorsque le malheureux Grandier, les os brisés par la question, et ne pouvant proférer une parole, était porté au supplice, que dire de ce crucifix de fer chaud qu'un moine lui appliquait aux lèvres, afin que la douleur le forçant de détourner le visage, le curé parut au peuple un sorcier et un apostat? On n'impute ici à Louis le Juste que les assassinats publics. Que serait-ce, si on le chargeait de tous les crimes secrets de son ministre , si on lui demandait compte de tout le sang qui a coulé dans cette boucherie souterraine de Ruel? 0 rois! oui, je vous ai en horreur! Comment ne vous haïrait-on pas, tigres que vous êtes? Que me fait que ce soit un Louis XI ou un Louis XIII qui occupe le trône? La différence du tyran et du roi faible est nulle. Le calcul des assassinats, des violences et des injustices, ne donne-t-il pas le môme résultat sous l'un et l'autre règne?

Louis le Grand. Ce prince dont l'Académie française s'est tant engouée, et qu'on a divinisé pendant un siècle, aux yeux de la raison, au tribunal de la postérité, et jugé d'après les faits, témoins irrécusables, qu' est-il réellement? Mauvais parent, qui trouvait bourgeois d'aimer sa famille; mauvais ami, égoïste, qui recommandait h Philippe V de n'aimer personne; mauvais époux, à qui Marie-Thérèse rendit ce témoignage le jour de sa mort, qu'elle n'avait pas eu un seul jour heureux depuis son mariage,

lorsque ce roi était forcé de lui en rendre un si différent : que sa perte était le premier sujet de chagrin qu'il recevait d'elle ; mauvais frère : on sait combien il fut jaloux de la victoire de Cassel, succès qui fit perdre pour jamais à Philippe le commandement des armées; mauvais père, qui comptait ses filles pour rien : on connaît le mot plein d'insensibilité qui lui échappa auprès du grand bassin, lorsque madame de Lude lui apportait la nouvelle si affligeante du danger de la duchesse de Bourgogne^ ; prince vindicatif el

1. On connaît le mot plein d'insensibilité qui lui échappa auprès du qrand bassin. Voici le récit de Saint-Simon, qui entendit cet étrange propos :

(( Madame la duchesse de Bourgogne était grosse ; elle était fort incommodée. Le roi voulait aller à Foniainebleau, contre sa coutume, dès le commencement de la belle saison, et l'avait déclaré. II voulait ses voyages de Marly en attendant. Sa petite 011e l'amutait fort, il ne pouvait se passer d'elle, et tant de mouvement ne s'accommodait pas avec son état. Madame de Maintenon en était inijuicte, Kagon en glissait doucement son avis. Cela importunait le roi, accoutumé ù ne se contraindre pour rien, et gâté pour avoir vu voyager ses maîtresses grosses, ou à peine relevées de couches, cl toujours alors en grand habit. Les représentations sur les voyages lie Marly le chicanèrent sans les pouvoir rompre. 11 différa seulement à deux reiirises celui du lendemain delà Quasimodo^ el n'y alla que le mercredi de la semaine suivante, malgré tout ce qu'on put dire el faire pour l'en empêcher, ou pour obtenir que la princesse demeurât à Versailles.

« Le samedi suivant, le roi se promenant après sa messe, et s'aniusanl au bassin des carpes entre le château et la perspective, nous vîmes venir à pied la duchesse du Lude toute seule, sans qu'il y eût aucune dame avec le roi, ce qui arrivait rarement le malin. Il comprit qu'elle avait quelque chose de pressé ù lui dire, il fut audevant d'elle, et quand il en fut à peu de distance, on s'arrêta, et on le laissa seul la joindre. Le tête-à-lête ne fut pas long. Elle s'en retourna, et le roi revint vers nous, et jusque près des carpes sans mol dire. Chacun vit bien de quoi il était question, et jjcrsonne ne se pressait de pa 1er. A la fin le roi arrivant tout près du bassin, regarda ce qui était là de plus principal, et sans adresser la parole à personne, dit d'un air de dépit ces seules paroi','s : a La duchesse de boui-gogne est blessée. » Voilà M. de La Hochefuucaull à s'exclamer, M. de Bouillon, le duc de Tresme el

cruel, qui fit enlever, au mépris du droit des gens, un étranger, ce malheureux gazetier de Hollande, et lui fit expier pendant onze années, dans une cage de fer où les rats lui rongeaient ses pieds goutteux, le crime d'avoir attenté à la gloire d'un ennemi; prince fourbe, qui donnait pour instruction au dauphin de violer la foi des traités ; jaloux de la plus chétive gloire, jusqu'à

le maréchal de Bouftlers à répéter à basse note, puis M. de La Rochefoucault à se récrier plusiort, que c'était le plus grand malheur du monde, et aue s'étant déjà blessée d'autres fois, elle n'en aurait peut-être plus. « Eh, quand cela serait j interrompit le roi tout d'un coup avec colère, qui jusque-là n^avait dit mot, qu'est-ce que cela me ferait ? Est-ce qu'elle n'a pas déjà un fils ? et quand il mourrait, est-ce que le duc de Berry n'est pas en âge de se marier et d'en avoir? et que m'importe qui me succède des uns ou des autres? ne sont-ce pas également mes pelits-tlls? » Et tout de suite avec impétuosité : « Dieu merci, elle est blessée, puisqu'elle avait à l'être, et je ne serai plus contrarié dans mes voyages et dans tout ce que j'ai envie de faire par les représentations des médecins et les raisonnements des matrones. J'irai et reviendrai à ma fantaisie, et on me laissera en repos. » Un silence à entendre une fourmi marcher succéda à cette espèce de sortie. On baissait les yeux, à peine osait-on respirer. Chacun demeura stupéfait. Jusqu'aux gens des bâtiments et aux jardiniers demeurèrent immobiles. Ce silence dura plus d'un quart d'heure.

« Le roi le rompit, appuyé sur la balustrade, pour parler d'une carpe. Personne ne répondit. Il adressa après la parole sur ces carpes à des gens des bâtiments qui ne soutinrent pas la conversalion à l'ordinaire ; il ne fut question que de carpes avec eux. Tout fut languissant, et le roi s'en alla quelque temps après. Dès que nous osâmes nous regarder hors de sa vue, nos yeux se rencontrant se dirent tout. Tout ce qui se trouva là de gens furent pour ce moment les confidents les uns des autres. On admira, on s'étonna, on s'afUigea, on haussa les épaules.

« Quelque éloignée que soit maintenant cette scène, elle m'est toujours également présente. M. de La Rochefoucault était en furie, et pour cette fois n'avait pas tort. Le premier écuyer en pâmait d'effroi; j'examinais, moi, tous les personnages des yeux et des oreilles, et je me sus gré d'avoir jugé depuis longtemps que le roi n'aimait et ne comptait que lui, et était à soi-même sa fin dernière. Cet étrange propos retentit bien loin au delà de Marly. » {Mémoires du duc de Saint-Simon, t. VI, p. 214, 215, édit. Hachette.)

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