Discours sur V Inégalité des conditions^ 2^ partie
« Les politiques aUribuent aux tiommes un pencliant nalurel h Ja servitude, par la patience avec laquelle ceux qu'ils ont sous les yeux supportent la leur; sans songer qit'il en est de la liberté comme de Vinnocence et de la vertu, dont on ne sent le prix qu'autant qiCon en jouit soi-même^et dont le goût se perd sitôt qu'on les a perdues. »
Jean-Jacques dit ailleurs :
« La liberté est un aliment de bon suc, mais de forte digestion ; il faut des estomacs bien sains pour le supporter. Je ris de ces peuples avilis, qui, se laissant ameuter par des ligueurs, osent parler de liberté sans même en avoir l'idée, et, le cœur plein de tous les \ices des esclaves, s'imaginent que, pour être libre, il suffit d'être des mutins. » {Gouvernement de la Pologne, chap. vi.)
instilutions politiques. En vain elles ont conspiré à étouffer ce sentiment généreux: il vit caché au fond de leurs cœurs, prêt à en sortir a la première étincelle, pour éclater et enflammer tous les esprits. J'éprouve au dedans de moi un sentiment impérieux qui m'entraîne vers la liberté avec une force irrésistible; et il faut bien que ce sentiment soit inné, puisque, malgré les préjugés de l'éducation, les mensonges des orateurs et des poètes, les éloges éternels de la monarchie dans la bouche des prêtres, des publicistes, et dans tous nos livres, ils ne m'ont jamais appris qu'à la détester.
J'ai peine à croire ce qu'on raconte de Voltaire, que tous les ans la haine du fanatisme, réveillée par l'anniversaire de la Saint- Barthélémy, lui donnait une fièvre périodique et commémorative. Ce que je puis attester, c'est que me trouvant un jour à je ne sais quelle entrée de la Reine dans la capitale, et voyant pour la première fois se déployer tout le faste de la royauté, bien que j'aie l'honneur d'être Français, et que je croie en avoir le cceur, je n'éprouvai point du tout cette idolâtrie qu'on assure que nous avons pour nos rois. Le souvenir de ces chars de triomphe des Piomains, où à côté du grand homme un esclave l'avertissait qu'il était simple citoyen : ici, au contraire, le sentiment profond de leur orgueil, de leur mépris pour la Nation, cette idée extravagante que je croyais lire dans leur visage que c'est à Dieu et à leur épée, et non à nous qu'ils doivent d'être élevés sur le pavois, la comparaison de leur petitesse individuelle avec cette grandeur soutflée, la vue d'un peuple immense qui se précipitait, qui se culbutait, qui s'étouffait pour jouir de son humiliation et de son néant, cette multitude de satellites, de valets, de cochers, et de chevaux
même plus fiers que les citoyens, toutes ces images me remplirent cVune indignation inexprimable, et la haine de la royauté me causa une fièvre, la seule que j'aie jamais eue ^
Avant la séance royale, je regardais Louis XVI avec admiration, parce qu'il a des vertus, qu'il ne marchait point dans la voie de ses pères, n'était point despote, et avait convoqué les Étals généraux. Au fond de ma province, j'avais lu dans la gazette sa belle parole : Qu'importe que mon autorité souffre^ pourvu que mon
1 . Depuis la première édition de cet ouvrage, de quelle entrée différente j'ai eu le bonheur d'être témoin, le 18 juillet. Lorsque le dimanche 12, quatre heures après midi, monté sur une table au Palais-Royal, et montrant un pistolet, je m'écriais qu'il n'y avait que ce seul moyen de prévenir une Saint-Barthélemy dont les patriotes étaient menacés cette nuit même, lorsque, versant des larmes de désespoir et déterminé à périr glorieusement, j'appelais tout le monde aux armes, (ju'ensuilc, encouragé par mille embrassements de ceux qui m'entouraient, et pressé contre leur cœur, à l'instant où j'arborais le premier à mon chapeau la cocarde verte, le signe de nos espérances et de notre liberté : chers concitoyens, que nous étions loin de penser que le mardi suivant nous verserions de plus douces larmes : des pleurs d'attendrissement et de joie, en embrassant sur les tours de la Bastille ces braves gardes françaises qui l'avaient emportée d'assaut en 25 minutes ! Que nous étions loin de prévoir cette entrée triomphale du mercredi, celte marche auguste et puissante des représentants de la nation, au milieu d'un million de citoyens, depuis la porte Saint-Honoré jusqu'à l'hôtel de ville, l'ivresse des patriotes, la fraternilé qui respirait dans tous les visages, les mains des citoyens enlacées dans celle des militaires, ces fleurs, ces rubans que les femmes jetaient des croisées, ces cris infinis de Vive la Nation! Que nous étions loin surtout de nous attendre à voir, le vendredi, Louis XVl, sans gardes, au milieu de 250,000 hommes de milice parisienne, tous les armes hautes, abaisser la fierté du premier trône du monde devant la majesté du peuple français, s'abandonner il la générosité de ce peuple, et des mains du premier maire de Paris, recevoir, attacher lui-même à son chapeau, et porter à sa bouche cette cocarde que, cinq jours auparavant les plus courageux n'avaient prise qu'en tremblant et croyant se dévouer à une mort certaine. Ces trois jours sont les plus beaux de notre histoire, ils seront les plus beaux de ma vie.
[Note de DesmouUns.)
peuple soit heureux? Aurions-nous, m'étais-je dit, un roi plus grand que les Trajan, les 3Iarc-Aurèle, les Anionin, qui n'ont point limité leur puissance? J'aimais personnellement Louis XVI ; mais la monarchie ne m'était pas moins odieuse.
J'entends dire de tous côtés que la monarchie est nécessaire à la France, que la Nation est tombée dans les derniers malheurs toutes les fois qu'elle s'est détachée de l'obéissance due à ses rois.
Je sais que l'on doit à l'autorité royale d'avoir détruit ces châteaux antiques, dont les ruines, liées au souvenir des désordres de ces temps, représentent encore à l'imagination la carcasse et les ossements des grandes bêtes féroces. Mais de bonne foi, avons-nous à craindre aujourd'hui que ces ossements ne se riiniment? Ces châteaux vont achever de n'être plus que les maisons de campagne des aristocrates déchus. De boiine foi, avons-nous à craindre de voir, comme du temps de la Fronde, une troupe de robins, ou les Seize, comme du temps de la Ligue, ou Caboche et le prévôt Marcel, prendre les rênes du gouvernement? Ce sera la Nation qui se régira elle-même, à l'exemple de l'Amérique, à l'exemple de la Grèce. Voilà le seul gouvernement qui convienne à des hommes, aux Français, et aux Français de ce siècle.
N'est-ce pas se moquer, d'assimiler la monarchie au gouvernement paternel? Le père commande parce qu'il est père, parce que ses enfants tiennent tout de lui, parce que la nature répond de son amour et l'expérience de sa sagesse. Quelle parité y a-t-il entre un roi et une Nation? 3Iettez d'un côté Louis XVI et de l'autre l'Assemblée nationale. De quel côté seront les lumières et l'expérience? A Louis XVI, joignez le Conseil, la Reine, d'Artois, Barc-ntin, Villedeuii, Lamoi-
gnon, Brienne, Galonné, Foulon; joignez Conli, Conclé, les favoris el les favorites; de l'autre côté, mettez Necker, que la Nation entière a choisi, et cette foule de députés de tous les ordres, à qui leur patriotisme, leurs talents, leurs vertus ont mérité le suffrage des provinces, souverains collectivement, individuellement subordonnés à leurs bailliages, mandataires révocables à la première infidélité, et dites par qui vous aimez mieux être régis?
Le gouvernement populaire, le seul qui convienne à des hommes, est encore le plus sage. Un exemple va le prouver sans réplique. Prenons le meilleur de nos rois, Louis XÏI; il eut les verlus d'un monarque, mais sa prison de trois ans ne put lui donner les talents qui lui manquaient, la prévoyance et la sagacité. Ses guerres furent mal conduites, ses traités peu honorables. Prenez-y garde, chers concitoyens, si vous concevez à la place du gouvernement monarchique celui que Goligny méditait, que les Seize cherchaient, après lequel Mézerai a soupiré, que l'Amérique a trouvé, les jours tant regrettés de Louis XII ne seront pas les beaux jours de ce gouvernement. Le gouvernement étant alors l'assemblée générale, il sera impossible que le gouvernement ait d'autre intérêt que le sien, et, partant, que l'intérêt général ; et comme les vertus publiques ne sont autre chose que Famour de l'intérêt général, le gouvernement aura toujours des vertus. Des deux choses à désirer dans les chefs de TÉtat, les vertus et les talents, nous serons donc toujours sûrs de trouver Tune. Quand les deux seront réunies, alors quel empire florissant que la France î Et si nous faisions toujours de mauvais choix ; s'il arrivait, ce qui est impossible, que nos chefs manquassent toujours d'habileté, eh bien! les choses
i2i ŒUVRES DE CAMILLE DESMOULINS.
iraient comme du temps de Louis XII, où le prince n'avait que des vertus, et nous serions au pair de ce règne. Il ne pourrait donc manquer à ce gouvernement que des talents et des lumières; et la France en manqua-t-elle jamais? Mais la plupart de ses grands hommes lui ont été inutiles. Qu'on compare les chefs que nomme la voix publique à ceux que nomme la cour. Aurions-nous jamais été vaincus, si nous avions choisi nos généraux, jamais foulés, si nous avions choisi nos ministres. Je me déclare donc hautement pour la démocratie. Et comment répondre aux exemples de la Grèce, de la Suisse et de l'Amérique?
On répond que la lenteur des délibérations dans les républiques nuit à la promptitude nécessaire aux opérations d'un bon gouvernement: quelle mauvaise foi, ou quelle ignorance ! Les Romains, demande YOrateur des États généraux, étaient-ils les derniers en campagne? Quelle incroyable célérité dans la première expédition navale de Duiliusl dans l'armement de Garthage ù la troisième guerre punique ! L'histoire n'offre rien de pareil, si ce n'est l'arDiement de la ville de Paris le 14 juillet 1789.
On répond encore que cette forme de gouvernemenl ne convient qu'à des petites villes comme Athènes et Genève, à des iles comme l'Angleterre, h. des pays de montagnes comme la Suisse, ou à ceux qui sont séparés des nations conquérantes par un archipel, comme l'Amérique. Chers concitoyens, ces contrées, tour à tour libres et asservies, montrent que ce n'est point à leur position qu'elles durent le bienfait de la liberté. Qui ne voit que ces exemples se réfutent l'un par l'autre? Si l'Angleterre est environnée de mers, Genève ne Test point. Si l'Attique est petite, l'Amérique est un vaste continent. Si la Suisse a des montagnes,
LA fra;\ce libre. 125
la Hollande n'en a poinl. Si TAmérique a besoin des barrières de l'Océan pour se défendre, c'est une preuve que la petitesse d'un État, loin d'être favorable au gouvernement républicain, lui serait plutôt contraire, puisque plus il est petit, plus il est facile à envahir. Un grand pays comme la France, constitué république, n'aurait besoin ni de la barrière des mers, ni du boulevard des Alpes. La liberté y serait invincible '.
Mais, dit-on, les parties de ce grand tout se désuniront ; nous deviendrons autant de petites républiques. Je ne saurais me persuader la possibilité de ce démembrement. Pourquoi nous désunir? Pourquoi vouloir être des Bretons, des Béarnais, des Flamands? Y aurait-il alors sous le ciel un nom plus beau que celui de Français? C'est à ce nom déjà si célèbre qu'il faut tous sacrifier le nôtre. C'est à vous, dignes représentants de la Nation, à arracher toutes ces haies de division qui séparent les provinces, à nous unir si fortement, à nous donner une Conslitulion si belle, si heureuse, que cette année 1789 soit pour nous ce qu'était pour les Juifs celle de la délivrance des Pharaons; et qu'une loi divine et descendue du ciel nous inspire pour les -gouvernements étrangers la même aversion que ce peuple avait pour les idoles des nations. Quelque mépris qu'on ait pour les Juifs, il est impossible de ne pas admirer leur législateur et la profondeur des fondements sur lesquels il a bâti une Constitution impérissable. Quand je lis le psaume cxiii, je ne m'étonne plus qu'éparse depuis tant de siècles, cette nation n'ait jamais pu se fondre et se dissoudre avec les peuples au milieu desquels elle vit. Nous ne
1. La France n'était pas alors véritablement constituée comme aujourd'liui.
pouvons pas demander à nos députés qu'ils fassent sauter les montagnes comme des béliers; mais la raison seule peut nous organiser aussi fortement que le merveilleux, et la main de justice fera plus que la baguette de Moïse.
0 vous! dignes représentants de la Nation et les pères de la patrie, voyez tous les amis de la liberté et de rhumanité, tous ceux pour qui le bien public et la gloire du nom français ne sont pas des chimères, tourner incessamment vers notre auguste Assemblée des yeux pleins d'espoir et de reconnaissance. Jusqu'à ce jour vous avez rempli votre tâche avec courage, et la sagesse de vos délibérations est la meilleure réponse aux détracteurs du gouvernement populaire. Votre serment avant la séance royale, et depuis votre réponse au marquis de Brézé, qu'on vous envoyait comme si vous étiez une procession, et que vous eussiez à écouter un maître des cérémonies, toute cette conduite ferme et sage a bien justifié notre confiance. Vous avez donc juré de ne point vous séparer que la France n'ait une Constitution digne d'elle. Poursuivez sans crainte, le despotisme frémit de lâcher sa proie : il a déployé tout l'appareil de sa puissance : il a osé lutter un moment contre vous. Lutte impuissante! Vous avez persisté, et avec vous la nation entière. Continuez de donner au monde le plus beau des spectacles, un spectacle inconnu aux siècles passés, celui de la raison toute nue aux prises avec la force, et victorieuse.
Déjà la plus étonnante merveille s'est opérée. Nos soldats ont jeté bas les armes. L'exemple qu'ont donné les gardes françaises ne sera point perdu pour l'armée. Braves soldats, venez vous mêler parmi vos frères, recevoir leurs embrassements. Nous allions nous enlr'é-
gorger : venez, mes amis, recevez les couronnes civiques qui vous sont dues. Vous avez ennobli vos épées; maintenant elles sont honorables; maintenant vous n'êtes plus les satellites du despote, les geôliers de vos frères, vous êtes nos amis, nos concitoyens, les soldats de la patrie; maintenant vous n'avez plus une livrée, vous avez un uniforme. Venez vous asseoir à nos tables; portons ensemble un toast à la santé des augustes représentants du peuple français, à la santé de l'immortel Necker, du duc d'Orléans, et que depuis les Alpes et les Pyrénées jusqu'au Rhin on n'entende plus que ce seul cri : Vive la Nation 1 vive le peuple français !
Comme la face de cet empire est changée! comme nous sommes allés à pas de géant vers la liberté î Altérés d'une soif de douze siècles, nous nous sommes précipités vers sa source dès qu'elle nous a été montrée. Il y a peu d'années, je cherchais partout des unies républicaines; je me désespérais de n'être pas né Grec ou Romain, et ne pouvais pourtant ine résoudre à m'éloigner de la terre natale et d'une nation que, dans son asservissement même, on ne pouvait s'empêcher d'aimer et d'estimer. Mais c'est à présent que les étrangers vont regretter de n'être pas Français. Nous surpasserons ces Anglais si fiers de leur Constitution et qui insultaient à notre esclavage. Plus de magistrature pour de l'argent, plus de noblesse pour de l'argent, plus de noblesse transmissible, plus de privilèges pécuniaires, plus de privilèges héréditaires. Plus de lettres de cachet; plus de décrets; plus d'interdits arbitraires, plus de procédure criminelle secrète. Liberté de commerce, liberté de conscience, liberté d'écrire, liberté de parler. Plus de ministres oppresseurs, plus de ministres déprédateurs, plus d'intendants vice-
despotes, plus de jugements par commissaires, plus de Richelieu, plus de Terrai, plus de Laubardemont, plus de Catherine de Médicis, plus d'Isabelle de Bavière, plus de Charles ÎX, plus de Louis XI. Plus de ces boutiques de places et d'honneurs chez la Dubarry, chez la Polignac. Toutes les cavernes de voleurs seront détruites, celle du rapporteur et celle du procureur, celles des agioteurs et celles des monopoleurs, celles des huissiers-priseurs et celles des huissierssouffleurs. La cassation de ce conseil qui a tant cassé; l'extinction de ces parlements qui ont tant enregistré, tant décrété, tant lacéré et se sont tant nosseigneurisés. Qu'il en périsse jusqu'au nom et à la mémoire. Suppression de ce tribunal arbitraire des maréchaux de France. Suppression des tribunaux d'exception. Suppression des justices seigneuriales. La même loi pour tout le monde. Que tous les livres de jurisprudence féodale, de jurisprudence liscale, de jurisprudence des dîmes, de jurisprudence des chasses, fassent le feu de la Saint-Jean prochaine ! ce sera vraiment un feu de joie, et le plus beau qu'on ait jamais donné aux peuples. Qu'on extermine surtout cette robe grise, cette police, l'inquisition de la France, le vil instrument de notre servitude, ces milliers de délateurs, ces inspecteurs, la lie du crime et le rebut des fripons même. Qu'il fuie-de la terre des Francs, Tinfûme qui depuis l'ouverture des États généraux aurait dénoncé vn citoyen; qu'il fuie ou qu'il soit sûr que le fer ardent du bourreau le poursuit, qu'il l'atteindra et lui imprimera sur la joue le mot espion^ afin qu'on le reconnaisse. Qu'on détruise un autre espionnage plus odieux encore ; dumoins jeme défie de la police; mais je me fie à la poste, et elle me trahit; le commis de la barrière ne fouille que dans ma poche, celui de la
poste fouille dans ma pensée ; que le secret des lettres soit inviolable. Que les vils fauleurs du despotisme, que les d'Esprémesnil, que Moreau, que Linguet, que Tabbé Maury, l'abbé Roy, que Condé, que Conti, que d'Artois vivent ^ ; qu'ils respirent pour montrer notre tolérance; mais que le mépris s'attache à leurs pas; qu'ils ne marchent qu'investis de l'exécration publique, qu'au milieu de leurs valets et de leur faste, ils soient devant nos yeux et dans l'opinion comme ces traîtres que les Germains plongeaient dans la vase, dans le bourbier, dans une mare, et où ils les tenaient enfoncés jusqu'aux oreilles. La Bastille sera rasée, et sur son emplacement s'élèvera le temple de la Liberté, le palais de r Assemblée nationale. Peuples, on ne lèvera plus sur vous d'impositions royales, mais nationales, et pas un denier au delà des besoins de l'année. Le trésor national, l'armée nationale composée de milice bourgeoise, de milices^ comme lamagistralure, comme le sacerdoce, où les vertus, la voix publique, la considération mèneront à tout, et la naissance, l'argent, la
1. De Launey, Fle^selles, Foulon, Dcrlhier, ont olé punis plus exemplairement. Quelle leçon pour leurs pareils, que l'Intendant de Paris, rencontrant au bout d'un manche de balai la tê'.c de son beau-père, et une heure après sa lête à lui-même, ou plutôt les lambeaux de sa têle au bout d'une pique; ensuite son cueur cl ses entrailles arrachés et porlés en triomi)lie; enfin le corps décapité, traîné aux flambeaux dans les rues, couvert de sang et de bouc, et devant, un citoyen .qui criait : Laissez passer la justice du peuple! justice épouvanlcîble! Mais l'iioir^ur de leur crime [lasse encore l'horreur de leur supplice. Les voilà doncenlin disparus ces traîtres qui voulaient nous égorger sans forme de procès. Ils ont subi !a peine du talion. Les uns sont morts, la fuite a sauvé tout le reste. Comme les Tarquins, qu'ils ne rentrent jauiais dans le pays d'où ils sont chassés. (Noie de Desmoulius.)
2, « M. de Mirabeau qui, dans son excellent ouvrage des Lettres de cachet, ûès 1782, avait montré tant de choses à faire, et en avait laissé si peu à dire à l'Assemblée nationale, me paraît y avoir parfaitement prouvé que les troupes réglées et perpétuelles ne sont
faveur du prince, à rien. Nous aurons des bailliages provinciaux, des assemblées municipales, une assem-
bonnesqu'à retenir une nation dans les fers, et non à la défendre i. A Rome, les troupes réglées sous les empereurs perdirent tout ce qu'avaient conquis les milices bourgeoises sous les consuls. Ces Grecs si fameux avaient-ils des troupes réglées.'* Les Suisses en ont-ils? Le jeune Scipion, LucuUus, l'eunuque Narsès, Torstenson, Alexandre, Annibal et tous les grands capitaines ont montré que ce n'est point la poussière des camps et l'expérience qui donnent le génie des batailles; et pour remporter des victoires, à dix-neuf ans, comme Pompée, il n'a manqué à notre cher et illustre général, M. de Lafayette, que d'avoir des armées à commander ; aujourd'hui que l'artillerie et les ingénieurs décident presque seuls dos événements d'une campagne, que Fesprit de conquête s'est perdu, que l'impraticable paix de l'abbé de Saint-Pierre commence à n'être plus le rêve d'un homme de bien, que la philosophie et l'esprit de liberté ne sauraient manquer de franchir les Alpes, les P\'rénées et les mers; que je ne désespère pas de voir la cocarde au saint-père, au Grand Turc, au roi de Prusse et à la czarine, et que les Etats généraux de l'Europe pourraient bien se tenir dans une cinquantaine d'années. Pourquoi fouler le peuple afin d'entretenir à grands frais vingt mille oisifs? Pourquoi ne pas retrancher soixante-dix millions d'impôts sur un seul article de dépense inutile? En attendant cette diète européenne, ayons d'excellentes écoles d'artillerie et de génie, une excellente marine ; que chaque ville ait son champ de Mars ; point de privilège exclusif de porter les armes. Soyons tous dans la paix qnirites, dans la guerre milites. Qu'il n'y ait de troupes réglées et perpétuelles qu'une maréchaussée formidable aux brigands, étant elle-même une des divisions de la milice bourgeoise, et en portant l'uniforme. Ayons surtout la liberté et une patrie, et ces armées de serfs, ces automates prussiens, russes et autrichiens, malgré les manœuvres de Potsdam et les coups de canne de leurs officiers, ne pourront tenir contre nos légions républicaines. »
Ici s'arrête, dans toutes les éditions la note de Desmoulins. Ce qui suit est la fin de celte note, copiée sur un manuscrit de Camille :
« Dans la harangue de Marcelin, orateur du Tiers aux Étals
1. Cette thèse a été posée et soutenue au XVIII^ siècle par nombre de publicistes. Mirabeau s'en est expliqué nettement dans ses Lettres de cachet (ch. \ii, t. I, p, 135, 136, et la note 2, p. Io0-153) : • Les troupes réglées, les armées perpétuelles n'ont été, ne sont et ne seront bonnes qu'à établir l'autorité arbitraire et à la maintenir, n Le service militaire obligatoire pour tous les citoyens x-ésout aujourd'hui la question.
blée nationale perpétuelle, arbitre de la paix et de la guerre; des traités et des ambassades; non pas une Assemblée nationale dont les membres puissent se déclarer inamovibles, héréditaires, comme M. de Mirabeau en admet la possibilité dans sa onzième lettre \ hypothèse qui m'a étrangement surpris de la part d'un écrivain dont la logique est aussi saine; mais une Assemblée nationale subordonnée à la nation, de manière
généraux de 1484, on trouve ces paroles remarquables : « La France, quand elle n'aurait aucunes troupes mercenaires, ne pourrait être regardée comme un État sans défense. Elle porte dans son* sein une Noblesse brave et aguerrie. Elle nourrit un peuple immense et naturellement belliqueux. Pendant bien des siècles, elle s'est coiilentée de ses défenseurs naturels, et bien qu'elle se trouvât exposi^e aux injures de ses voisins, elle a fait la loi à tous les peuples de l'Europe. Ces armées de mercenaires, dont or nous vante aujourd'hui l'utilité, doivent leur première instilulion à des tyrans soupçonneux, qui pensaient n'avoir point d'autre moyen de se dérober à la vengeance publique. Qu'on ne vienne donc pas nous dire qu'en eux repose le salut de l'État. Mais puisqu'il paraît qu'on ne veut point renoncer à l'usage malheureux introduit de nourrir et de stipendier cette engeance meurtrière et vorace, nous demandons au moins qu'on ne se départe point de ce qui se pratiquait sous Charles Vil, et qu'on ne conserve que douze cents lances. »
Mably enseigne partout la même doctrine. « Un peuple, observet-il, à qui on rend le droit de faire ses lois, ne les conservera pas longtemps si les citoyens payent des soldats pour se défendre, et ne se croient pas destinés à repousser les ennemis de la pairie les armes à la main, La République romaine fut inviolable, parce que ses citoyens étaient soldats, et qu'il fallait avoir fait la guerre pour parvenir aux magistratures. L'histoire ne nous apprend-elle pas que la Grèce ne commença à désobéir et à éprouver le désordre de l'anarchie et de la tyrannie, que quand les citoyens isolés, amollis par le plaisii", le luxe et Foisiveté, distinguèrent les fonctions civiles'des militaires, ne portèrent plus les armes, et ne conlribuèrent qu'aux frais de la guerre? » {Instruction au prince de Panne.) {Note de Desmonlins.)
1 . Allusion à ce passage fameux du discours prononcé par Mirabeau devant les Communes à la séance du 16 juin : sx Le préopinant, dont la jeunesse peut bien ajouter à mon estime pour ses lalentS; mais n'est pas un titre pour m'en imposer, répond à ce que
qu'un bailliage puisse retirer ses pouvoirs à son représentant, et qu'on soit destitué comme on a été institué. Fiat! fiât! oui, tout ce Lien va s'opérer; oui, cette révolution fortunée, cette régénération va s'accomplir; nulle puissance sur la terre en état de l'empêcher. Sublime effet delà philosophie, de la liberté et du patriotisme! nous sommes devenus invincibles. Moi-môme j'en fais l'aveu avec franchise, moi qui étais timide, maintenant je me sens un autre homme. A l'exemple de ce Lacédémonien, Otyrhades, qui, resté seul sur le champ de bataille et blessé à mort, se relève, de ses mains défaillantes dresse un trophée et écrit de son sang : Sparte a vaincu! je sens que je mourrais avec joie pour une si belle cause, et, percé de coups, j'écrirai aussi de mon sang : La Finance est libre!
j'ai dit :?iu' la néitessité de In. fonction royale, que lorsque le peuple a parlé, il ne l;i croit pas nécessaire. Et moi. messieurs, je crois le veio du roi tellement nécessaire, que j'aimerais mieux vivre à Conslanlinople qu'en France, s'il ne l'avait pas ; oui, je le déclare pour la seconde fois, je ne connaîtrais rien de plus terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui demain pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires^ et finiraient, comme les aristocrates de tous hs paijs du monde, par tout envahir. » {Onzième lettre du comte de Mirabeau à ses commettants, des 13, I i, 15, IC et 17 juin 17 89, pages 39 et 40 j iloniteur de 1789, n" 8.)
DISCOURS