‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 23 sur 49 · LA LANTERNE · texte numérisé non relu

LA LANTERNE

AUX PARISIENS

Braves Parisiens,

Quels remercîments ne vous dois-je pas? Vous m'avez rendue à jamais célèbre et bénie entre toutes les lanternes. Qu'est-ce que la lanterne de Sosie ou la lanterne de Diogène, en comparaison de moi? Il cberchait un bomme, et moi j'en ai trouvé deux cent mille. Dans une grande dispute avec ce Louis XIII, mon voisin ^, je l'ai obligé de convenir que je méritais mieux que lui le surnom de Juste. Chaque jour je jouis de l'extase de quelques voyageurs anglais, hollandais, ou des Pays-Bas, ciui me contemplent avec admiration; je vois qu'ils ne peuvent revenir de leur surprise, qu'une lanterne ait fait plus en deux jours que

1. D'autres documents contemporains (Prudhomme, n" I, p. 27; n^ VI, p. 24) disent Louis XIV. Le faial réverbère était attaciié à la maison d'un sieur de la Noue, qui avait pour enseigne une tê(e de Louis XllI (ou de Louis XI V), avec cet écriteau : Au coin du JloL

Dans le pamphlet abominable qui a pour tilre : Convoi, service et enterrement de très-hauts, très-pitissants seigneurs Foullon, président, et Bertier de Sauvigny, intendant de Paris, morts subitement en place de Grève, et enterrés à... leur paroisse, il est parlé de cette utile potence de fer qui servait à porter la lanterne, et qui maintenant a un autre emploi.

tous leurs héros en cent ans. Alors je ne me tiens pas d'aise, et je m'étonne qu'ils ne m'entendent pas crier : Owz , je suis la reine des hntermes !

Citoyens, je veux me rendre digne de l'honneur qu'on m'a fait de me choisir. Le public se groupe et se renouvelle sans cesse autour de moi. Je n'ai pas perdu un mot de ce qui s'y est dit; j'ai beaucoup observé et je demande aussi la parole.

Avant de venir aux reproches que je voudrais bien n'avoir pas à faire à la Nation, d'abord elle recevra de moi les compliments qui lui sont dus. Dans les dernières ordonnances, on remarque un style tout nouveau. Plus de Louis, par la grâce de Dieu; plus de Car tel est notre plaisir. Le roi fait à son armée l'honneur de lui écrire; il demande aux soldats leur afî'ection. Je n'aime pas qu'il la demande au nom de ses ancêtres, et on voit bien que le libraire Blaisot ^ ne lui a point remis d'exemplaire d'une certaine brochure- où on a fait le portrait de ses pères. Au demeurant, la lettre est des plus polies. Le nouveau secrétaire de la guerre connaît les bienséances, et ce style m'enchante.

N'avez-vous pas remarqué encore que le cri de Vive le roi n'est plus si commun, et vieillit comme le cri Montjoie Saint-Denis. Autrefois, si les Parisiens avaient donné au prince un vaisseau, ou accordé un octroi,

1 . Pierre Blaisot , libraire ordinaire du roi et de la famille royale, à Versailles. 11 était lié avec Mirabeau et eut le dépôt de ses Lettres à mes commettants. C'est à lui que Mirabeau disait, cinq à six jours avant les 5 et 6 octobre : « Mon cher, je crois apercevoir qu'il y aura, d'ici à peu, des événements malheureux à Versailles; mais les honnêtes gens et ceux qui vous ressemblent n'ont rien à craindre. » {Procédure criminelle instruite an Chàlelet de Paris, n° XXIV, p. 51.)

2. La brochure est évidemment la France libre, publiée en juillet.

au lieu de crier : Vive la bonne ville de Paris! on criait : Vive le ro?"/ Si nous avions battu les impériaux, au lieu de crier : Vivent nos soldats! vive Turennel sous leurs tentes remplies de blessés, les bonnes gens criaient : Vive le roi! pendant qu'à cent lieues de là le roi reposait mollement sous les pavillons de la volupté, ou poursuivait un daim dans la forêt de Fontainebleau. Dernièrement encore, dans la nuit du 4 août, lorsque la Noblesse et les Communes disputaient de sacrifices, se dépouillaient à l'envi, et qu'on entendait de toutes parts dans l'Assemblée nationale ces mots touchants : Nous sommes tous amis, tous égaux, tous frères; au lieu de s'écrier : « Vive le vicomte de Noailles, vive le duc d'Aiguillon, vive Montmorency, vive Castellane, vive Mirabeau S qui leur a donné l'exemple, vive la Bretagne, vive le Languedoc, l'Artois et le Béarn, qui sacrifient si noblement leurs privilèges, » n'a-t-on pas vu M. de Lally s'égosiller à crier : Vive le roi^ vive Louis XVI ^ restaurateur de la liberté française! Il était alors deux heures après minuit, et le bon Louis XVI, sans doute dans les bras du sommeil, ne s'attendait guère à cette proclamation, à

1 . À la séance des communes du lundi 25 mai, Mirabeau fit cette déclaration : « J'attache si peu d'importance à mon titre de comte, que je le donne à qui le voudra; mon plus ])eau titre, le seul dont je m'honore, est celui de représentant d'une grande province et d'un grand nombre de mes concitoyens. » {Moniteur de 1789, n» 4.)

Camiile commet ici uno grave erreur (volontaire, involontaire, on ne sait); car non-seulement Mirabeau s'abstint d'assister à la fameuse séance de nuit du 4 août, mais encore il la qualifia d'orgie, et en parla dans le Courrier de Provence avec humeur et dédain. [Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. 1, pages 100, lût et 103; Droz, II, 419; Michelet, 1, 227). Il est à remarquer aussi qu'il n'assista point à la séance du 17 juin, où les Communes se constituèrent en Assemblée nationale et prirent possession du pouvoir. (Uroz, II, 215.)

recevoir, à son lever, une médaille, et qu'on lui ferait chanter, avec toute la cour, un fâcheux Te Deum pour tout le hien qu'il venait (F opérer. M. de Lally, rien n'est beau que le vrai.

Aujourd'hui l'Assemblée nationale semble mieux sentir sa dignité. M. Target' en a fait l'expérience, lorsque, suivant le vieux style, ayant commencé sa dernière adresse par ces mois : « Sire, nous apportons aux pieds de Votre Majesté, )) on lui cria : « A bas les pieds ! )^ Ce qui doit consoler Thonorable membre de cette disgrâce, c'est l'adresse de remercîment qu'il vient de recevoir de la part des anguilles de Melun, sur son sursis au droit de pêche. Français, vous êtes toujours le même peuple, gai, aimable et fin moqueur. Vous faites vos doléances en vaudevilles, et vous donnez dans les districts votre scrutin sur l'air

1. Le 12 août 1789, Target monta à la tribune pour lire l'adresse qui accordait à Louis XVI le litre de Restaurateur de la liberté française. Dès qu'il parut, il se fit un grand silence. Mais à peine eut-il prononcé ces premiers m.ots : « Sire, l'xVsàemblée nationale a l'honneur... » qu'une tempête do cris s'éleva contre lui : « Point d'honneur! point d'honneur! Nous ne voulons point de ce moi ! » 11 reprit sa lecture : « Â l'honneur de remettre aux pieds de Votre i»lajesté ; ... » sur quoi une clameur retentit, si générale et si violente, que les fenêtres de la salle en tremblèrent. D'un ton railleur et véhément, Mirabeau dit : « La Majesté n'a point de pieds; » et les rires éclatèrent, bruyants et prolongés. Au mot offrande, qui venait ensuite, l'Assemblée se récria encore: « Offrande! offrande ! cela ne se dit qu'en parlant de Dieu ou d'une idole : le Roi n'est ni Tun ni l'autre ; » et le mot fut rejeté au milieu des applaudissements.

Le Moniteur (n» 40) passe sous silence ces incidents du 12; ils ont été indiqués, mais sommairement et avec beaucoup d'atténuations, par Mirabeau, dans le n» 27 du Courrier de Provence, p. 5. Il est certain que le cri : A bas les pieds! éclata de toutes parts; le témoignage de Camille fait foi, et ce témoignage, ici très-considérable, confirme le i-écit des Lettres écrites à Paris à l'époque de la Révolution (Brunswick, 1790, en allemand), par Gampe, qui assistait à la séance du 12. {Voyez Louis Blanc, t. 111, pages 21 et 22.)

DISCOURS DE LA LANTERNE AUX PARISIENS. Uô

do Malbroug. 31ais ce peuple railleur, la nuit du 4 août rélève au-dessus de toutes les nations. On a bien vu cliez les autres peuples le patriotisme faire des sacrifices, et les femmes, dans les calamités, porter leurs pierreries au trésor public. Les dames romaines se dépouillaient de leur or; mais il leur fallait des distinctions, des litières, des chars, des ornements exclusifs, et du rouge : « autrement, disaient-elles, et si on ne révoque la loi Appia, nous ne ferons plus d'enfants. » Il était réservé aux dames françaises de renoncer même aux honneurs, et de ne plus vouloir de distinctions que celles dont les vertus ne sauraient se défendre : les bénédictions du peuple.

Français, est-ce que vous n'instituerez pas une fête commémorative de cette nuit où tant de grandes choses ont été faites sans les lenteurs du scrutin, et comme par inspiration? Hœc nox est. C'est cette nuit, devez-vous dire, bien mieux que celle du Samedi- Saint, que nous sommes sortis de la misérable servitude d'Egypte. C'est cette nuit qui a exterminé les sangliers, les lapins, et tout le gibier qui dévorait nos récoltes. C'est celte nuit qui a aboli la dîme et le casuel. C'est cette nuit qui a aboli les annales et les dispenses, qui a ôté les clefs du ciel h un Alexandre YI, pour les donner à la bonne conscience. Le pape ne lèvera plus maintenant d'impôts sur les caresses innocentes du cousin et de la cousine. L'oncle friand, pour coucher avec sa jeune nièce, n'aura plus besoin de demander qu'à elle une dispense d'âge. C'est cette nuit qui, depuis le grand réquisiteur Séguier jusqu'au dernier procureur fiscal de village, a détruit la tyrannie de la robe. C'est cette nuit qui, en supprimant la vénalité de la magistrature, a procuré à la France le bien inestimable de la destruction des parlements. I. 43

C'est cette nuit qui a supprimé les Justices seigneuriales et les duchés-pairies; qui a aboli la mainmorte, la corvée, le champart, et effacé de la terre des Francs tous les vestiges de la servitude. C'est cette nuit qui a réintégré les Français dans les Droits de l'homme, qui a déclaré tous les citoyens égaux, également admissibles à toutes les dignités, places, emplois publics ; qui a arraché tous les offices civils, ecclésiastiques et militaires, à Targent, à la naissance, et au Prince, pour les donner à la Nation et au mérite. C'est cette nuit qui a ôté à une madame de Ëéarn sa pension de quatre-vingt mille livrespour avoir été si dévergondée que de présenter la du Barry; qui a ôté à madame d'Éprémesnil sa pension de vingt mille livres pour avoir couché avec un ministre. C'est cette nuit qui a supprimé la pluralité des bénéfices, qui a ôté à un cardinal de Lori'aine ses vingt-cinq ou trente évêchés, à un prince de Soubise ses quinze cent mille livres de pension, à un baron de Besenval ses sept à huit commandements de province, et qui a interdit la réunion de tant de places qu'on voit accumulées sur une seule tête dans lesépîtres dédicatoires et les épitaphes. C'est cette nuit qui a fait le curé Grégoire évêque, le curé Thibaut évêque, le curé du Vieux-Pouzauges* évêque, l'abbé Sieyès évêque. C'est elle qui ôte aux Éminences la calotte rouge, pour

1. Ce curé est Dillon, membre de l'Assemblée de département de Tliouars, sénéchaussée de Poitiers, qui fut des premiers à se réunir aux Communes (dimanche, H juin), et qui, le 13 octobre 17S9, lors de la discussion relative auxbîensdu clergé, appuya vivement la proposition de Mirabeau par ces paroles remarquables : (( Les biens-fonds et les dîmes ont été donnés au clergé par le peuple, et le peuple les a repris dans des circonstances pressantes, Chariue fois que ces circonstances reparaissent, la mOme chose doit arriver... 11 ne faut pas examiner la question de propriété, il faut seulement reconnaître que notre devoir serait de renoncer à cette

leur donner la calotte de Saint-Pierre; qui a ôté à leurs Excellences, à leurs Grandeurs, à leurs Seigneuries, à leurs Altesses ce ruban bleu, rouge, vei't :

Que la grandeur insultante Portait de l'épaule au côté, Ce ruban que la vanité A tissu de sa main brillante.

Au lieu de ce cordon de la faveur, il y aura un cordon du Mérite, et l'Ordre national au lieu de rOrdre royal. C'est cette nuit qui a supprimé les maîtrises et les privilèges exclusifs. Ira commercer aux Indes qui voudra. Aura une boutique qui pourra. Le maître tailleur, le maître cordonnier, le maître perruquier pleureront; mais ses garçons se réjouiront, et il y aura illumination dans les lucarnes. C'est cette nuit enfin que la Justice a chassé de son temple tous les vendeurs pour écouter gratuitement le pauvre, l'innocent et l'opprimé; cette nuit qu'elle a détruit, et le tableau, et ladéputation, et l'Ordre des avocats, cet Ordre accapareur de toutes les causes \ exerçant le monopole de la parole, prétendant exploiter exclusivement toutes les querelles du royaume. Maintenant tout homme qui aura la conscience de ses forces et la confiance des clients pourra plaider. M^ Erucius

propriété, même quand elle serait établie »(.Von>reî/r de 1789, no 73). Les Mémoires de Bailly rapportent un peu difTéremment les paroles de l'abbé Dillon, et leur donnent un tour plus vif; mais le fond est absolument le même dans l'une et l'autre version. Thibaut, curé de Soupes et député par le bailliage de Nemours^ est celui qui, à la séance du 4 août, offrit, en son nom et au nom de plusieurs curé?^ l'abandon du ccisuel^ pour venir en aide au peuple (Courrier de Provence, n» 23, t. II, p. 18).

1. Un auteur latin a appelé les avocats de son temps, Vautours eu toqe, vultures toqati.

sera inscrit sur le nouveau tableau, encore qu'il soit bâtard; M" Jean-Baptiste Rousseau, encore qu'il soit lils d'un cordonnier; et M« Démosthène, bien que dans son souterrain il n'y ait point d'antichambre passable. 0 nuit désastreuse pour la grand'chambre, les greffiers, les huissiers, les procureurs, les secrétaires, sous-secrétaires, les beautés solliciteuses, portiers, valets de chambre, avocats, gens du roi, pour tous les gens de rapines! Nuit désastreuse pour toutes les sangsues de l'État, les financiers, les courtisans, les cardinaux, archevêques, abbés, chanoines, abbesses, prieurs et sous-prieurs! Mais, ô nuit charmante, 0 vere beata nox pour mille jeunes recluses, bernardines, bénédictines, visitandines, quand elles vont être visitées par les pères bernardins, bénédictins, carmes, cordeliers, que l'Assemblée nationale biffera leur écrou, et que l'abbé Fauchet alors, pour récompense de son patriotisme et pour faire crever de rage l'abbé 31aury, devenu patriarche du nouveau rit, et à son tour président de TAssemblée nationale, signalera sa présidence par ces mots de la Genèse que les ÏS'onnains n'espéraient plus d'entendre : Croissez et multipliez. 0 nuit heureuse pour le négociant à qui la liberté de commerce est assurée! heureuse pour l'artisan dont l'industrie est libre et l'ardeur encouragée, qui ne travaillera plus pour un maître, et recevra son salaire lui-même ! heureuse pour le cultivateur, dont la propriété se trouve accrue au moins d'un dixième par la suppression des dîmes et droits féodaux ! Heureuse enfin pour tous, puisque les barrières qui fermaientà presque tous les chemins des honneurs et des emplois sont forcées et arrachées pour jamais, et qu'il n'existe plus entre les Français d'autres distinctions que celles des vertus et des

talents'. Immortel Chapelier! toi qui présidas à celte nuit fortunée, comment as- tu levé si tôt la séance, et pu entendre sonner Theure, au milieu d'une assemblée saisie de tant de patriotisme et d'enthousiasme? Tu as cru qu'il ne fallait pas être envieux des succès du temps. Mais, avec cette métaphysique, la Bastille serait encore debout. Gomment n'as-tu pas vu qu'en prolongeant la séance deux heures de plus^, rimpétuosité française achevait de détruire tous les abus? Cette Bastille était aussi emportée en une seule attaque, et le soleil se levait en France sur un peuple de frères et sur une république bien plus parfaite que celle de Platon.

L'illustre Lanterne, après avoir un peu repris haleine, continua en ces termes :

Il est temps que je mêle à ces élog-es de justes plaintes. Combien de scélérats viennent de m'échapper ! Non que j'aime une justice trop expéditive, vous savez que j'ai donné des signes de mécontentement lors de l'ascension de FouUon et Bertier; j'ai cassé

1. Décret du 11 août 1789, art. 11 : « Tous les citoyens, sans tlistinclion de naissance, pourront cire admis à tous les emplois et dignités ecclésiasiiques, civiles et militaires, et nulle profession utile n'emportera dérogeance. » Article G de la Déclaration des droits, rédigé par l'évêque d'Âutun et adopté dans la séance du 22 août : « Tous les citoyens, étant égaux aux yeux, de la loi, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. » Ces derniers mots: sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents, furent proposés par Lally-Tolendal {3Ioniteur de 17 89, n» 44).

2. La fameuse séance du mardi 4 août commença vers huit heures du soir, et ne fut suspendue qu'à deux heures après minuit [Moniteur de 1789, n""^ 33 et 34).

deux fois le lacet fatale JVUais bien convaincue de la trahison et des méfaits de ces deux coquins ; mais ie menuisier mettait trop de précipitation dans Tatïaire. J'aurais voulu un interrogatoire, et révélation de nombre de faits.

Au lieu de constater ces faits, aveugles Parisiens, peut-être aurez-vous laissé dépérir les preuves de la conspiration tramée contre vous, et tandis qu'elle n'a

1. La double exécution de Foullon et de son gendre Derlier de Sauvigny eut lieu à la place de Grève, le mardi 22 juillet (Toyez dans Louis Blanc le récit de son agonie). Foullon était surtout détesté par le peuple pour avoir dit cette atroce parole : On devrait faucher Paris comme on fauche un pré. On lui passe la corde autour du cou et on le suspend. La corde casse, il tombe sur ses genoux et implore la pitié de la foule. La corde est aussitôt rattachée, et on le suspend de nouveau ; elle casse une seconde fois. Quelquesuns, peut-être par un sentiment d'humanité, lèvent leurs sabres pour abréger son supplice; mais on arrête leurs bras, et l'épouvantable agonie du patient est prolongée jusqu'à ce qu'on ait trouvé une corde neuve. Bertier, lui, parvint à arracher un sabre des mains des assassins ; saisi par eux, il tombe percé de coups de baïonnettes. Un liomme vêtu d'un uniforme de dragon et suivi d'une foule immense s'avança jusque vers le bureau des électeurs, tenant à la main un morceau de chair ensanglantée et dit : « Voilà le cœur de Bertier l » (Procès-verbal des électeurs). — Il ajouia, dit-on : V Main tenant, y ai vengé mon pèrelr^ Ceux qui avaient observé la cruelle habileté des meneurs à enforcener la foule crurent que les complices de Bertier avaient précipité l'exécution de manière qui! n'eût pas le temps de faire des révélations compromettantes. — Le soir même, ce sauvage soldat fut tué en duel par un de ses camarades.

Mirabeau prit vraiment en trop grande patience ces affreuses scènes de barbarie: il y trouva pourtant l'occasion de récriminer avec vérité contre les Corps de Justice : « Des circonstances douloureuses, des tourments ont accompagné, il est vrai, la mort de ces tristes victimes; mais ces cruautés sont loin d'atteindre aux solennelles férocités que des Corps de Justice exercent sur des maliieureux que les vices des gouvernements conduisent au crime. Félicitons-nous que le peuple n'ait pas appris tous ces raffinements de la barbarie, et qu'il ait laissé à des Compagnies savantes l'honneur de ces abominables inventions. » [Dix-neuvième lettre du comte de Mirabeau à ses commettants.) — Réplique de la barbarie populaire à la barbarie féodale 1

prêté son ministère qu'à la justice et à la patrie, qui le demandaient, vous déshonorez la Lanterne. Ma gloire passera, et je resterai souillée de meurtres dans la mémoire des siècles. Voyez comme le sieur Morande, dans son Courrier de VFurope, et le Gazetier de Leyde m'ont déjà calomniée! Je laisse aux lanternes de ce pays-là le soin de me venger ; quoi que disent ces journalistes passionnés,

Grâce au ciel, mes mains ne sont point criminelles.

Cependant, pourquoi vous mettre si peu en peine de notre commune justification? Déjà le corps du délit est constant. Est-ce qu'on peut douter du complot formé contre Brest^? Est-ce qu'il n'est pas évident qu'il y avait une conspiration plus épouvantable encore contre Paris? Est-ce qu'il n'y avait pas des maisons marquées à la craie? Est-ce qu'on n'a pas découvert une quantité énorme de mèches soufrées? Que signiflaient ces deux régiments d'artillerie, cent pièces de canon, et ce déluge d'étrangers, ce régiment de Salis-Samate, Châteauvieux, Diesback, Royal- Suisse, Royal-Allemand, Pcoemer, Bercheny, Esterhazy, cette multitude de hussards et d'Autrichiens altérés de pillage, et prêts à se baigner dans le sang

1. De l'aveu de Montmorin, ministre des affaires étrangères, la proposition avait été faite de livrer aux Anglais le port de Drest. Averti officiellement, dès les premiers jours de juin, par le duc Borset, ambassadeur d'Angleterre, il avait gardé le secret pendant six semaines, sans agir ni poursuivre. Mis en demeure de s'expliquer sur la coupable inaction du gouvernement, il allégua cette dérisoire excuse, que les renseignements fournis par l'ambassadeur d'Angleterre étaient trop vagues pour qu'une enquête pût avoir quelque résultat utile. (Séance du 27 juillet 1789; Prudhomme, n** 111, p. 3, 4 et 5.) La révélation de ce complot amena la création du fameux Comité des recherches.

de ce peuple si doux, qii'aujourdhui même à peine peiu-il croire à Texistence de ce complot infernal? 3Iais comment ne pas y croire? Est-ce qu'on n'avait pas transporté trois pièces d'artillerie^ jusque sur la terrasse d'un citoyen à Passy, parce qu'on l'avait trouvée propre à canonner de là les Parisiens, sur ce même quai où Charles IX les avait arquebuses^ il y a deux cents ans? Est-ce que Besenval ne s'est pas mis en fureur à la nouvelle du renvoi imprudent de M. Necker, parce que c'était sonner avant le temps les Vêpres Siciliennes et éventer toute la mine ? Estce que ce Memmay^, le conseiller du Parlement de

1. Les meneurs songèrent même un instant à place)' du canon dans un jardin qui avoisinait la salle des Élals, el ils n'abandonnèrent ce projet que parce qu'ils craignirent d'être trahis par le propriétaire [Essais historiques de Beaulieu,t. I, p. 308.) Le témoignage de Beaulieu est ici très-considérable et ne saurait être récusé : écrivain royaliste, il rapporte ce fait, comme en ayant eu personnellement connaissance à Versailles même, oii il se trouvait alors.

2. L'histoire et la légende ont été sévères pour Charles IX: il est des souverains qui ont fait pis que lui sans avoir personnellement tiré sur le peuple.

3. Toutes les éditions du Discours de la Lanterne portent 1/^5moi; nous rétablissons le vrai nom, qui est de Memmay. M. de Memmay, conseiller au Parlement de Besançon et seigneur de Quincey (ou Quincy, près de Vesoul), avait fait annoncer à Vesoul qu'à l'occasion de l'événement heureux, auquel loutelaNation prenait part, il traiterait tous ceux qui voudraient se rendre à son château et leur donnerait une fête. Son invitation attira une foule de personnes qui furent conduites à quelque distance du château. Lui-même, il se relira, disant que sa présence pourrait diminuer la gaieté de la fête, attendu qu^il était protestant (il avait protesté contre la double représentation), noble el parlementaire. Tandis que les invités se livraient à la joie (19 juillei), le l'eu prit, ou fut mis tout à coup à une mèche qui allait aboutir à une mine creusée dans l'endroit où l'on se divertissait, et un grand nombre de personnes furent tuées ou blessées. (Procès-verbal de la maréchaussée du lieu, lu par Pinelle, député de Franche-Comté, à la séance du 2b juillet.) Les gens du pays et, après eux, les membres de TAsscmblée nationale, crurent qu'il y avait eu crime prémédité ; la lecture des pièces excita dans l'âme de tous les auditeurs des senti-

Besançon, n'a pas dévoilé aussi follement la scélératesse des aristocrates, ses pareils, et toute la noirceur de leurs desseins? Est-ce que, pour surprendre notre confiance, et afin que notre artillerie ne jouât point entre des mains perfides, on n'a pas revêtu de riiabit de canonnier des espions qu'un véritable canonnier, M. Ducastel, a démasqués, et sur lesquels il est tombé à coups de sabre? Est-ce qu'on n'avait pas de même préparé une infinité d'habits de Gardes-Françaises, pour en revêtir des traîtres qui nous égorgeassent sans peine? Est-ce que Flesselles^ n'a pas envoyé les citoyens de cinq à six districts chercher, le lundi à minuit, des armes aux Chartreux et dans d'autres endroits aussi écartés, espérant qu'il en serait fait une boucherie, et que les assassins enrégimentés qui rôdaient autour de la ville, les voyant sans armes, hâteraient l'exécution de leurs desseins, et s'enhardiraient à pénétrer dans la capitale? Est-ce qu'il n'est

ments d'e.récradon confie fauteur d'un pareil forfait, et des poursuites furent immédiatement ordonnées. {Moniteur de 1 7 89, n^^ 24 et 25.) Deux ans après, M, de Memmay fut réhabilité, (Voyez le jugement rendu par ie tribunal de Yesoul,, relatif au désastre du château de Quincy, et inséré au procès-verbal de l'Assemblée constituante, 4 juin 1791, p. 27; Michelet, I. 191.)

1. La trahison de Flesselies, prévôt des marchands, fut révélée et mUe hors de doute par une lettre^ signée de lui, que l'on trouva dans la poche du marquis de Launey, gouverneur de la Bastille, et qui contenait cette phrase : « J'amuse les Parisiens avec des cocardes et des promesses ; tenez bon jusqu'au soir, et vous aurez du renfort. » La production de cette pièce fut son arrêt de mort. Jusiiue-là il avait fait bonne contenance, disant que sa conscience émit pure; mais aussitôt que cette phrase, qui confondait son imposture, eut été lue, lui présent, au Comité des électeurs, il se troubla, perdit toute assurance, et ne put que balbutier quelques mots incohérenis. « Sortez, lui cria Garran de Coulon, l'un des électeurs, vous êtes un traître; vous avez trahi la patrie, la patrie vous abandonne ! » Peu d'instants après cette foudroyante aposlrolihe,un coup de pistolet, lire à bout portant par un inconnu, retendait mort surletiuai Pelletier.

pas évident que rémoiUe du faubourg Saint-Antoine si bien payée ^ n'avait été excitée par le parti des aristocrates, qu afin de s'autoriser à faire avancer des troupes? Qui ne voit qu'on n'a ordonné alors aux Gardes-Françaises et à Royal-Cravate de tirer sur les citoyens et de fusiller des gens sans armes, ivres, et épars dans les jardins de Réveillon, qu'afm de faire déguster aux soldats le sang de leurs concitoyens et d'essayer leur obéissance? Enfin, qui n'a pas entendu les canonniers révéler qu'ils avaient avec eux une forge ambulante et leurs grils prêts pour nousenvoyer des boulets rouges? Sentinelles vigilantes des peuples, M. Gorsas et autres journalistes ont observé, du haut de leur guérite, toutes les manœuvres de nos ennemis-. On a développé dans le Cou7iner de Versailles à Paris, dans \e Poiyit du Jour, etc., leur plan d'attaque; et j'ai entendu de respectables militaires, des officiers généraux attachés au Prince par des pensions , et

1 . Le 28 avril 17 89, la manufacture de Réveillon, riche fabricant de papiers peints, établi au faubourg Saint-Antoine, rue de Mon- Ireuil, liôlei Tilon, fut assaillie, envahie et pillée. « Tous les espions de la police qui nous rapportaient des nouvelles s'accordaient à dire : qu'on voyait des rjens exciter le tmmilte et distribuer de l'argent... Tout Paris me regarda comme son libérateur, et je ne pouvais me'montrer nulle part qu'on ne m'accablât d'éloges et de remercîinents. Il n'en fut pas de même à Versailles, où personne ne me donna de témoignages de satisfaction, ni même on ne dit un mot sur ce qui s'était passé. » (Mémoires de Besenval, t. III, p. 387- 389). L'abbé Roy, censeur royal et secrétaire du comte d'Artois, avait été aperçu circulant à travers les groupes et parlant avec mystère à ceux qui menaient la foule.

2, Le jeudi IG, veille du jour où le Roi vint à Paris, on saisit, dans une maison sise près de l'Hôtel de ville, une malle pleine de mèches soufrées. On découvrit en même temps des traînées de poudre, continuées depuis cette maison jusqu'aux caves où sont les magasins. Un des électeurs vint annoncer cette nouvelle au Comité militaire, qui envoya aussitôt des Commissaires pour s'assurer du fait. Le procès-verbal des Commissaires a constaté la vérité de son récit. [Note de C. Desmoulins.)

non suspects, malgré leur répugnance à croire que Louis XVI eût pu, comme le grand Théodose, commander un massacre de Thessalonique, obligés de s'avouer à eux-mêmes qu'il n'est que trop vrai qu'une cour aussi corrompue que celle de Catherine de Médicis était aussi sanguinaire.

Ainsi donc, ces petits-maîtres et petites-maîtresses, si voluptueux, si délicats, si parfumés, qui ne se montraient que dans leurs loges, ou dans d'élégants phaétons; qui chiffonnaient dans les passetemps de Messaline et de Saplio l'ouvrage galant de la demoiselle Bertin\àleurs soupers délicieux, en buvant des vins de Hongrie, trinquaient dans la coupe de la volupté à la destruction de Paris et à la ruine de la Nation française. Là, les Broglie, les Besenval, les d'Autichamp, les Narbonne-Fritzlard, Lambesc, de Lambert, Bercheny, Condé^ Gonti, d'Artois, le plan

1. Mademoiselle Berlin était marchande de modes delà Reine. Ses mœurs étaient exlrêiuement décriées, et elle aurait valu bien peu si elle n''eût pas valu mieux que sa réputation. Votjez le pamphlet qui a pour titre : Etrennes à la Vérilé^ ou Almanach des Aristocrates j p. 32.

Ce pamphlet fut, par arrêt de la Cour du Parlement de Rouen, lacéré et brûlé par l'exéculeur de la haute justice, dans la cour du palais, au pied du grand escalier, le 4 janvier 1790. Quelques biograp'ies, soit erreur, soit malveillance, l'ont attribué à Camille Desmouiins; mais il n'en est point l'auteur, cela est certain. On n'y retrouve ni son alacrité, ni sa verve, ni son esprit, ni son érudition de gamin de Paris élevé au Portique.

On a toujours cité, pour donner une idée de l'extrême infatiiation où était arrivée la demoiselle Bertin, l'anecdote suivante : Une dame du plus haut rang venait lui demander des articles depuis longtemps attendus : « Je ne puis vous satisfaire, répondit gravement la marchande de modes; dans le conseil tenu dernièrement chez la Reine, nous avons décidé que ces modes ne paraîtraient que le mois prochain. » [Biographie des Contemporains ^ t. I^ p. 378 Bj Fs. Barrière, notes sur les Mémoires de madame Campan, p. 99, Didot.) Elle fut d'ailleurs ûdèle à la reine, à cette Marie-Anioinetle, souveraine des dentelles et des chiflons.

de Paris à la main, inontraieiiL gaiement comme le canon ronflerait des tours de la Bastille, comme des hauteurs de Montmartre les batteries choisiraient les édifices et les victimes, comme les bombes iraient tomber paraboliquement dans le Palais-Royal. J'en demande pardon à 31. Bailly, cet excellent citoyen, ce digne Maire de la capitale ; mais il sait bien que le Maire de Thèbes, Épaminondas, au rapport de Cornélius Népos, ne se serait jamais prêté à un mensonge, même pour ramener le calme. A qui fera-t-il croire que la plate-forme de Montmartre n'ait pas été destinée uniquement à nous foudroyer, et qu'elle puisse servir à un autre usage?

Bons Parisiens, il y avait donc contre vous une conspiration exécrable. La conjuration des poudres, dont la découverte est célébrée à Londres par une fête anniversaire, était mille fois moins constatée; et vous n'avez échappé au meurtre que par votre courage, parce que les scélérats, les traîtres sont toujours lâches, qu'ils ne sont animés que par Tégoïsme et le vil intérêt, et que, d'une passion basse, il ne peut naître de grandes choses; au lieu que le patriotisme, c'est-àdire l'amour de ses frères et l'oubli de soi-même, enfante des actions héroïques. Vous n'avez échappé enlin à ce péril que parce que l'ange tutélaire des bords de la Seine a visiblement veillé sur vous, et que, comme le disait Benoît XIV, la France est le royaume de la Providence.

Puisque la trahison est avérée, pourquoi s'enquérii' si peu des traîtres? Je le dirai avec la modération qui sied à une Lanterne, mais aussi avec la franchise qui convient dans un pays libre, et remplissant le rôle de vigilance qu'on doit attendre de mon ministère et de l'œil du grand justicier de France : nous tenons Be-

DISCOURS DE LA LAXTER^-fi AUX PARISIENS. 157

senval ^ d'Éprémesnil, Maury, le duc de Guicbc; tant mieux s'ils se trouvent iuiiocents! Mais je n'aime point qu'on ait relâché Cazalès. Sa pei'sonne est sacrée, dil-on. Je n'entends point ce mot-là. Veut-on dire du sieur Cazalès comme la loi romaine, c'est-à-dire le flatteur Ulpien, le disait du prince : Il est au-dessus des lois, legibus solutus est. Cela est faux; il n'y a de sacré et d'inviolable que l'innocence ; elle seule peut braver la Lanterne. Une foule de cahiers prononcent la responsabilité des Députés, loin de défendre qu'on leur fasse le procès, si le cas y échet. D'Éprémesnil, Maury, Cazalès sont-ils plus inviolables que le préteur Lenlulus, le dictateur César, le tribun Saturninus, qui tous étaient personnes sacrées? C'était aussi une personne sacrée que le roi Agis. Qu'on me montre dans les archives de la justice un monument plus auguste, et qui inspire à tous les mortels une terreur plus sainte, plus salutaire pour son glaive, que l'inscription qu'on lisait sur une colonne dans le temple de Jupiter Lycyen. Les Arcadiens, après avoir mis à mort leur roi Aristodème % traître envers la patrie, avaient érigé cette colonne, et gravé ces mots : Les rois parjures sont "punis tôt ou tard., avec l'aide de Jupiter. On a enfin dé-

1. Besenval, arrêté dans sa fuite, après le 14 juillet, à Villeneuve-la-Grande, près de Nogent-sur-vSeine, fut enfermé dans le vieux château de Bric-Comte-Robert; l'abbé Maury fut arrèié à la diligence des officiers municipaux de Péronne; mais rAsscmblée qui, le 23 juin, avait déclaré l'inviolabilité de la personne des députés, ordonna qu'il fût relâché. (Séance du 27 juillet.)

L'ardent Cazalès fut arrêté à Caussade et courut les plus grands dan-gers. Relâché presque aussitôt, il reprit son siège à l'Assemblée nationale; mais il resta toujours ulcéré de celte manifestation do l'animadversion populaire^ qui s'adressait beaucoup moins à sa personne qu'à la cause dont il était le plus véhément défenseur.

2. Ce passage sur le roi des Arcadiens fui pris, trois ans après, par Camille, pour épigraphe de son Discours sur le jugement de Louis XVI, 1792.

couvert la perfidie de celui-ci^ qui a trahi Messène. Grand Jupiter, louanges vous soient rendues !

Pourquoi a-t-on relâché ce marquis de Lambert ^? Il pleurait, et j'entendis un jeune liom.me lui dire : « Misérable, il fallait pleurer quand tu reçus l'ordre horrible d'égorger tout un peuple, s'il persistait à réclamer ses droits. Lâche, tu étais prêt à massacrer des femmes, des enfants, des vieillards ; tu étais général d'une armée de bourreaux, et tu ne sais pas mourir! Tu n'échapperas point à la Lanterne. !) Il m'a pourtant échappée

Pourquoi relâcher encore l'abbé de Galonné, le duc de la Yauguyon ^ et tant d'autres? Je ne veux pas dire qu'ils fussent coupables. L'image du menuisier ter-

1. Le marquis de Laaiberl, maréchal de camp, et l'un des plus ardents champions de l'arislocratie, fut des premiers à «migrer. Désigné par son exaltation notoire au choix du maréchal de Broglie, il fut associé par lui à l'exécution du complot de juillet, et reçut un commandement important au même titre que d'Autichamp, Lambesc, NarbonneFrilzlard, [Semaine mémorable, p. 38 ; Mémoires de Bdsenval^ t. III^p. 378. 400.) Son fils, le comte Lambert, qui l'avait suivi à l'étranger, fit la campagne de 181 i comme aide de camp de l'empereur de Russie. C'est lui qui, le 30 mars, attaqua, non en Français mais en Russe, Belleville et Ménilmontant ; ce qui lui valut de son maître le cordon de Saint-Alexandre.

2. La Lanterne n'avait point la l'affiche justificative du marquis, {yote de C. Desmoiilins.)

3. L'ubbé de Galonné, sup, léant du clergé pour le bailliage de Rlelun, ayant été reconnu à Nogent-sur-Seine, quoiqu'il eût changé de costume et pris un faux nom, les otTiciers municipaux le mirent en état d'arrestation et le retinrent prisonnier jusqu'à ce que l'A;semblée nationale eût prononcé. (Séance du 27 juillet.)

Le duc de la Yauguyon, ambassadeur du roi en Espagne, qui avait été désigné pour succéder à.Montmorin dans le département des affaires étrangères, se rendait au Havre, muni d'un faux passe-port, avec le projet de passer en Angleterre ; il était accompagné de son fils, M. de Carency.Ils furent découverts et mis en état d'arrestation le 26 juillet. Sur l'avis de Mirabeau, TAssemblée, après avoir pris l'assurance qu'il n'était pas coupable, fit écrire à la municipalité du Havre que, ne connaissant aucune raison de prolonger la déien-

rible et Fexemple de quelques fatales méprises peuvent effrayer, même rinnocence. Mais la fuite, le travestissement et les circonstances les rendaient au moins suspects; et c'esi un mot plein de sens que celui que l'orateur] romain adresse quelque part aux patriotes ' : In snspicione latratote. Dans la nuit les oies du Capitale font bien de crier. Nous sommes maintenant dans les ténèbres^ et ilest bon que les chiens fidèles aboient même aux passants^ pour que les voleurs ne soient point à craindre. Le comité des crimes de lèse-Nation a ordonné Félargissement de tel ou tel, nonobstant la rumeur publique qui les accusait. Puisque F Assemblée nationaleTa prononcé, qu'ils partent librement, qu'ils continuent leur route vers Botany-Bay; moi je féliciterai au moins M. de Robespierre de s'être opposé de toutes ses forces à rélargissement du duc de la Vauguyon. M. Glezen s'y opposa d'une autre manière, plus éloquente encore. Membre du comité criminel, il a donné sa démission à F instant même. La chose parle de soi. Honneur à MM. Glezen et de Robespierre!

Je me permettrai de dire encore : « Pourquoi n'avez-vous pas rassemblé les morceaux déchirés de la lettre du baron de Castelnau ^? Pourquoi le public ne

lion de rex-minislre, elle laissait au pouvoir exécutif la décision entière sur ce qui le concernait. (Séance du G août.) Robespierre et Desmarniers insistèrent pour que l'arrestation fîjt maintenue ; Mirabeau et Sievès demandèrent, au nom des principes, et obtinrent, mais non sans peine, qu'il fût relâché. (Voyez le Moniteur de 17 89, no^ 29, 31 et 35.)

1. Cicéron, Sex. Roscio Âmenino, cap. XX. On accuserait volontiers Camille de pédanterie si ces citations multipliées n'arrivaient pas de la façon du monde la plus naturelle sous sa plume. Il n'est point frotlé, il est nourri d'antiquité. Cette langue de Cicéron est, dirait-on, sa langue maternelle. J'ai entre les mains son cahier de notes : la plupart sont des citations en latin.

2. Le 23 juillet, dans l'après-midi, un homme du comte d'Artois, le baron de Castelnau, résident de France a Genève, fut ar-

lOU ŒUVRES DE CAMILLE DES.MOULINS.

les a-t-il pas lus? On a cité les Athéniens qui ronvoyaient, sans les ouvrir, les leltres interceptées de Philippe à sa femme. Oui, mais ils décachetaient celles qui étaient adressées aux ennemis. En temps de guerre les Anglais ouvrent toutes les lettres. » Je nommerai M. de Clermont-Tonnerre , quoique président, et le premier personnage - de la Nation, dans celte quinzaine. L'iionorahle membre, un peu trop éloquent, a

rèlé à Pcii'ls, syr le Pont-Royal, et condait aa district des Petits- Augustins. Au moment où il fut saisi, il décliira précipitamment une lettre dont les fragments furent rassemblés aussitôt et envoyés au maire, qui les adressa au duc de Liancourt, président de l'Assemblée, avec trois autres lettres ouvertes et une quatrième cachetée, à l'adresse du comte d'Artois lui-même. (Moniteur^ n° 29 ; Prudliomme, n° II, p. 2G et 27). Le président respecta l'inviolabilité du secret des lettres, ne se permit d'en lire aucune, et, prenant sur lui d'interpréter les sentiments de l'Assemblée, qu'il ne pouvait consulter en ce moment, renvoya en présence de plusieurs députés les paquets et le procès-verbal de saisie, au Comité permanent de l'Hôtel de Ville. Lorsqu'il exposa ces faits à la séance du 25, une vive discussion s'engagea au sein de l'Assemblée. Camus, l'austère janséniste, invoqua le vœu formel des cahiers pour Vinviolabiliié du secret des lettres, et se prononça énergiqueuient contre la rupture des sceaux, qu'il qualiûa de violaîiou des droits les plus sacrés, Guoy d'Arcy objecta que la i'rance, étant en état de guerre, devait nécessairement employer les mêmes moyens qui sont en usage en guerre. L'évêquedeLangrcs (La Luzerne), Adrien Duport, et surtout Mirabeau, firent h.onte à ceux qui proposaient de donner le pas sur la justice à ce que, dans leurs étroites combinaisons, ils avaient appelé Vniiliié ;;»Z'//'7?ie. L'Assemblée passa à l'ordre du jour. (No 207 du Moniteur.)

1. Stanislas de Clermont-Tonnerre fut élevé deux fois, en 1789, à la présidence de l'Assemblée nationale. Sa première présidence dura du 17 au 31 août; la seconde, du 14 au 28 septembre. C'est d3 la première qu'il est ici question. Ce passage fixe avec précision la date de la composition de ce pamphlet, et cette indication est pleinement confirmée par d'autres passages, celui où il est question de la séance du 30 août et del'arrestalion du marquis de Sainl- Huruge.

2. Oui^ le premier personnage de la nation. J'entends dire : « Quel hoimeur a reçu M. Chapelier au Te Dcum! Il est passé avant le Garde des Sceaux; le Grand-Maître des cérémonies et les Masses le précédaient. Il s'est agenouillé sur un coussin à la droite

excédé élrangemeiit ses pouvoirs, quand iî s'est fail si zélé médiateur pour Besenval, pour son oncle, et Caslelnau. Celte lettre, est-il venu dire à l'Assemblée nationale, est purement d'honnêteté, je l'ai lue. Ce^e Vai lue est plaisant. Parisiens, aviez-vous donc dit, comme les Grecs assemblés à Thémistocle : « Lisez-le à Aristide? » Et 31. de Clermont-Tonnerre esl-il votre Aristide^? Il y a une loi qui dit : Adultéra^ ergo venefica. Je ne veux pas conclure de même : il est noble, donc aristocrate. A Dieu ne plaise! 3Ioi-même, le mercredi 15 juillet, lorsque les augustes Représentants de la Nation se rendirent à la ville, comme ils défilaient sous les drapeaux des Gardes-Françaises, je n'oublierai jamais que je vis un noble, le vicomte de Castellane, baiser avec transport ces drapeaux de la patrie. Je l'ai vu, et j'en ai tressailli de joie. Tout ce que je veux dire, c'est que la lettre déchirée par le baron de Castelnau devait être lue publiquement et affichée, comme on devait afficher la lettre de Flesselles à Delauney, la lettre de Besenval à Delauney, l'ancienne lettre de Sartine à son digne ami Delauney.

Cela est vieux, dit-on, et devrait être oublié. Mais s'imagine-t-on que j'aie oublié qu'un certain électeur de Paris, dépêché alors à Versailles pour remettre à l'instant les lettres interceptées dans les mains de Cas-

tlu Roi. » Mais il me semble que ce n'est pas le Président qui devait être à la droite du Roi. c'est le Roi qui devait être à la droite du Président. Filii hoinmiim, nsquequo gravi corde?

{Note de C. DesmonUiis.) 1. L'illustre Lanterne a tort. M. de Clermont-Tonnerre, offrant la démission de sa présidence , plutôt que de la déshonorer en proclamant le décret du dimanche 23 août, a montré qu'il n'était pas indigne de l'honneur suprême de prince du Sénat. Notre chère Lanterne montre ici trop d'humeur. Le zèle l'emporte.

Mais quel auteur, grand Dieu! ne va jamais trop loin?

{Note de C, Dcsmonliiis.)

tclnaii, et rendu à trois heures après-midi, ne remit ces dépêches qu'à dix heures du soir? S'imagine-t-on que je ne me souvienne plus que le sieur de 31emmay, figurant aujourd'hui parmi les représentants de la Commune, était le féal du sieur Barentin et le directeur de la librairie? S1magine-l-on que j'aie oublié que dans la consternation de la capitale, le dimanche 12 juillet, quand les plus zélés patriotes, parmi les Électeurs, conjuraient 31. de la Vigne, leur président, de sonner à Tinstant le tocsin et de convoquer leur Assemblée générale, ce pusillanime président les désespéra par ses refus; et malgré les reproches les plus durs qu'il essuyait de ces zélateurs du bien public, sut reculer encore de vingt-quatre heures, en temporisant, une Assemblée dont la tenue était si urgente, et qu il reculait déjà depuis plusieurs jours, malgré le murmure général; s'imagine-t-on que j'aie oublié que le sieur de Beaumarchais était Tintime du sieur Le Noir, cet honnête lieutenant de police? Encore je pardonnerais plutôt au député de Sainte-Marguerite. Il a bafoué le comte Almaviva, les Robins, le directeur de la librairie et la Chambre syndicale. Figaro et Tarare étaient de bonnes pièces de théâtre, politiquement parlant. Le monologue de Figaro est une œuvre méritoire ; et les Perses tenaient deZoroastre la coutume de mettre les bonnes actions de l'accusé dans un plat de la balance, et les mauvaises dans Tautre.

J'aimerais pourtant mieux voir la Commune de Paris représentée par des citoyens tels que Tauteur des Études de la Nature et de Paul et Virginie ^ Com-

1. Voir dans le beau livre de M, Eugène Despois, le Vandalisme révolutionnaire, ce que fit la République pour les littérateurs en général, et, en particulier, pour l'auteur, — cependant réactionnaire, — de Paul et Virginie.

ment se peut-il que les honneurs n'aillent pas chercher au fond de sa retraite cet homme de lettres si modeste, ce sage qui fait aimer la nvature. 0 vertu! resteras-tu toujours sans honneurs? Le philosophe ohservateur qui a fait VAii 2240, le Tableau de Paris'^, et d'autres ouvrages qui ont eu plus d'utilité que d'éclat, devait aussi n'être pas oublié. Mais le mérite dédaigne l'intrigue, au lieu qu'il y a des gens qui ne vont jamais au fond; quoi qu'on fasse, ils se trouvent toujours sur l'eau.

Combien j'en pourrais nommer qui, venus à la onzième heure, ou même n'étant pas venus du tout, ou même désespérés, et dans le secret de leur cœur gémissant sans cesse de la Révolution, non-seulement ont osé demander les récompenses de ceux qui avaient devancé l'aurore et supporté seuls tout le poids du jour, mais qui leur ont envié jusqu'à la plus petite feuille de la palme qui leur était due ^! Qu'Ulysse, que Ther-

1. Ce pamphlet curieux, /'J?2 22iO, est fort uimi^antà consulter aujourd'hui. Que de choses que l'avenir a réalisées parmi les impossibilités mises eu scène par Mercier! Quels pas faits en avant depuis la puhlication de ce livre, — et aussi quels pas faits en arrière ! La science a marché sans doute, — mais la liberté?...

2. Dans les Révolutions de Paris, journal où en a un peu maltraité \a France libre^, mais où respire à chaque papre le patriotisme,

1. Cela n'est pas tout à fait exact. Le journal de Prudhomme ne maltraita point la France libre, mais il en parla froidement, trop froidement au gré de l'auteur ;

<i Le bruit a couru, mal à propos, que le comité de police avait fait arrêter l'auteur de la France libre. Cet ouvrage, sans doute, est dicté par un patriotisme exalté, par une imagination ardente; mais le comité de police en aurait-il moins fait un acte de riolence et d'oppression? Ce citoyen est un de ceux qui, dans les mémorables journées des 12, 13 et 14 juillet, ont rendu de grands services à la patrie ; un acte de violence ne troublerait-il pas plus la tranquillité publique que la publication de son ouvrage, en faisant passer dans tous les cœurs une juste indignation contre une autorité qu'il faut faire aimer?» {Rêcolutions de Paris, n» IX, page 14.)

Ainsi que le dit Camille, les Révolutions de Paris ne cessèrent de rappeler les services des soldats et des citoyens qui s'étaient distingués au siège de la Bastille, et de les recommander à la reconnaissance publique (X»' I, p. 17,20; V, p. 19, 20 ; TIII, 32 ; IX, 46 ; X, 44 ; XI. 28 ; XII, 20, etc.)

site môme, ou que Stentor ravisse les armes crAciiille, qu'importe aux généreux patriotes qui ont bravé la mort au pied de la Bastille, qui ont bravé les supplices en soulevant le peuple à la liberté, en appelant la Nation aux armes! Ils jouissent d'une récompense,

el qui de jour en jour se forlifie en principes, combien j'aime l'obslinalion des efforts di: l'auleur, pour ne pas lais.-er lomber dans l'oubli les soldats qui se sont signalés à la Bastille i Sans doute, à la prochaine revue, on cherchera à la tête de la milice parisienne les sieurs Huliin, Eiie, Maiilard, liumbert, Arné, Richard, Du[)in ; on s'élonnera de ne pas les voir du moins à cùlé de messires de Montholon, d'Ormesson, le prince L'-on , le duc d'Aumont, de Lally-Tolendal, de Saint-Christeau ; el le public se rappellera ce que dit Tacite *, au sujet d'un salon de son temps, où les peintres n'avaient osé exposer les portraits de Bi'utus et de Cussius : Prxftdgebant Cassius et Briitus eo magis ({uod illornm effigies non videbantur. Les plus remarqués étaient Cassius et Brutus, précisément parce qu'ils ne s'y trouvaient point. Sans doute, M. de La Fayette lavera Paris de ce reproche. Il a dans son cabinet, parmi les estampes de la guerre d'Amérique, celle où le comte d'Estaing enbrasse, sur les murs de Grenade, un soldat qui y était monté le premier, et le fait capitaine, dans un temps où les soldats étaient exclus des grades militaires. Duces ex virttite sumunt^ non ex nobilitate-, dit encore Tacite, en parlant de nos ancêtres. Il n'y avait donc point de nobles chez nos vieux pères les Germains, « Mais, disent les nobles, que pouvons-nous faire, à moins que d'être officiers?» Que poiivez-vous taire? Montez les premiers à l'assaut, montrez-vous les premiers au péril ; alors vous serez les premiers au Te Deum et à la procession. On fait officiers, non ceux qui montrent du parchemin^ mais ceux qui montrent du courage. 0 honte! au dix-huitième siècle, en 1789, après la prise de la Bastille, les enfants si éclairés de ces barbares sont moins philosophes que leurs pères.

[Note de C. Desmoulins.)

i. u Tibère permit d'honorer les funérailles de Junie (nièce de Caton, femme de C. Cassius et sœur de Brutus) par l'éloge à la tribune et les autres solennités d'usage. On y por^a les images de Tingt des plus illustres familles, (les Manlius, des Quintien et d'autres personnages d'une aussi haute noblesse; mais Brulus et Cassius brillaient au-dessus de tous, par cela même que l'on n'y rayait pas leurs images, n (/Inna/es, fin du livrelll.)

2. « Chez les Germains, la naissance fait les rois ; le courage les chefs. La puissance des rois n'est point arbitraire et sans borne. Les chefs commandent par l'exemple plutôt que par l'autorité ; et, s'ils se mettent en vue, s'ils combattent au premier rantr, on leur obéit parce qu'on les admire, » (Tacite, Ger- Vhinie, ch. Y 11.)

la seule digne d'eux : ils ont vu fuir les aristorrales; ils voient la nation affranchie; il ne peut manquer à leur bonheur qu'une seule chose, l'assurance que le peuple français ne reprendra plus ses fers, qu'il ne retombera point d'une aristocratie dans une autre.

Mais il me semble qu'on ne s'applique pas assez à étouiïer tous les germes de l'aristocralie. Pourquoi ces épaulettes ^, cette pomme de discorde jetée dans les soixante districts? Lorsqu'on n'a pris les armes que contre l'aristocratisme, c'est-à-dire contre l'orgueil des distinctions, contre l'esprit de domination, pour se rapprocher, autant qu'il est possible, de l'égalité originelle, et amener un état de choses qui avertît sans cesse que tous sont frères, pourquoi distinguer l'épaule de l'oificier de celle du soldat ^? Il existait un arrêté

1. Camille Desmoulins n'aime point les épaulettes. Sa verve s'aiguisera plus lard aux dépens des gardes nationaux et des « épauleliers ; » et ce BrulusMagnier, élève de Camille, dont on a pour la première fois dessiné la physionomie dans les Derniers Mouta- (jnards, en fera autant à chaque page de son journal manuscrit, le Démocrite, ce curieux monument révoluUonnaire, qu'un éditeur publiera sans doule bientôt.

2. 11 paraît que M. do La Fayelte pense ditïéremment, d'après sa réponse à quelques gardes nationales qui lui demandaient la permission déporter l'épaulette : « Volontiers, dit-il, à condition que les officiers n'en porteront point. » On voit que M. le mar(|uis est persuadé de la nécessité des distinctions. Il sait pourtant que dans le plus grand danger d'Athènes (ce nom d'Alliènes commande l'attention et en impose plus que le district de Saint-Josepli), l'armée campée à Marathon avait pour chefs dix bourgeois, dont chacun était tour à tour le commandant général de la milice athénienne, lis commandaient chacun leur jour; mais ils attendirent, pour iivrtr kl bataille, le jour de Miltiade ; et toute la distinction accordée à ce grand homme fut de le placer le premier à !a tète des dix, mais sans épaulettes, dans le grand tableau que lit faire la ville^ en mémoire de celle journée. Miltiade s'était immortalisé en un jour; il avait son couvert mis dans le Prytanéc, à la table des patriotes illustres. Mais la ville ne songea point à lui faire un traitement de cinquante talents pour tenir table. Songes creux, s'écrie un journaliste, projet d'un cerveau exalté, d'uii jeune écrivain qui prend les

si sage du district Saint-Joseph, que tout le monde aurait le même uniforme, qu'il n'y auivait de marques

Français pour im peuple de Salons ! Comme si Athènes n'avait pas eu son faubourg Saint-Denis et ses Dames de la Halle! l\ y avait celte différence que ces Dames remontraient à Thc'ophraste, et lui apprenaient à parler le grec purement. D'où vient cela? C'est qu'à Athènes le comité de police n'empêchait point les colporteurs de crier dans les rues. Laissez s'enrlumier les aboyeurs; arrêtez la licence par des peines et non par des prohibitions, et dans les six mois notre port an blé ne cédera en rien au port de Pirée.

Je reviens à la milice bourgeoise d'Athènes, qui ne put souffrir que Miltiade eût une épaulette, et que les officiels fussent distingués des soldats. On peut penser que, dans ces beaux jours de la République, le commandant général n'avait pas besoin de faire prêcher au théâtre, par les bouffons, la subordination militaire, ni d'aller faire des remercîmenls solennels à une compagnie qui avait fait le serment coupable de lui obéir aveuglément. Le soldat obéissait aujourd'hui, parce que demain c'était son tour d'être olTicier; et quand l'ennemi était aux portes^ le bourgeois dont le tour était venu d'être généralissime se gardait bien d'exposer sa patrie, en hasardant la bataille ce jour-là ; mais il attendait le jour du commandement de M. de Lafayette, qui battait Mardonius, lui tuait cent mille hommes, et revenait, avec sa couronne de laurier, prendre sa place de bourgeois dans le parterre, et disputer au Café de Foi sur le veto. Telle est l'image de République et d'égalité que je me plais sans cesse à considérer.

Après la guerre d'Amérique, tous les soldats de Washington redevinrent citoyens. « Chacun reprit, dit un historien, non pas sa place, il n'y en a pas de distinctive en Amérique, mais son métier. Le colonel, le général, rofricier,le fusilier, le tambour, redevinrent charpentiers, laboureurs, cordonniers. Dans la joie qui transportait les militaires, mêlée au regret qu'ils avaient de se séparer, ils imaginèrent de se donner une marque de fraternité qui leur servît de l'écompense, et qui rappelât à jamais celte glorieuse constitution. L'Ordre de Cincinnatus fut créé. Le ruban devait en être porté par tous les officiers qui avaient eu part à la révolution. » On ne peut qu'applaudir à ce motif; mais les conséquences qu'une pareille institution pouvait avoir dar.s une démocratie où cet Ordre introduisait des distinctions inconstitutionnelles et impoliliques, où il pouvait entraîner de la jalousie et de la discorde, effrayèrent les patriotes éclairés. Plusieurs États le proscrivirent, et ses fondateurs le réformèrent.

El vous, mes chers camarades, gardes nationales, dites-moi, quelle est cette manie de vouloir être au moins un sous-lieutenant? Est-ce que nous ne sommes pas maintenant tous égaux? Quoi ! vous

distinctives qu'aux heures du service; comment se peut-il que l'auteur d'une motion qui coupait les racines de tant de querelles, de jalousies, de cabales, n'ait pas été remercié, que sa motion n'ait pas été unanimement accueillie? Si les Français sont un peuple vain, et qu'il leur faille absolument des distinctions, eh bien, que l'Assemblée nationale institue un Ordre national; que la décoration en soit accordée à ceux qui se seront signalés par une action héroïque. Mais dans ce moment je demande à tous ces Messieurs, aristocrates sans le savoir, que nous rencontrons dans les promenades, marqués d'une épaulette, pourquoi ils veulent se distinguer des autres, et quelle est l'action belle et généreuse qui leur a acquis ce droit? Dans une conscription militaire de bourgeois, dans un moment où on a eu à peine le temps de se reconnaître, ou l'épaulette ne peut pas encore être une preuve de mérite et de courage, la porter n'est-ce pas porter sur l'épaule une accusation de brigue, d'ambition et de cabale, ou au moins cet écriteau : Aristocrate? Car qu'est-ce que l'aristocratie, sinon la fureur de primer sans raison? La nature n'a mis que trop d'inégalités parmi les hommes, sans que l'ambition en introduise encore de chimériques.

Cette sortie contre les épaule ttes m'a entraîné bien loin de mon sujet. Revenons à l'Assemblée nationale

êtes les égaux des colonels, des ducs et pairs, des maréchaux de France, des princes du sang; vous êtes les égaux du roi lui-même, puisque vous n'avez au-dessus de vous que la loi, qui règne aujourd'hui sur Louis XVl ainsi que sur vous; vous êtes maintenant trèshav.ts et très-puissants Seigneurs, quoique les auteurs du Journal de Paris et Fabbé Aubert persistent à ne reconnaître pour tels que certaines gens, confessent leur turpitude, et veuillent demeurer des vilains. Parisiens, voulez-vous n'être qu'un peuple de sous-lieulenauts, quand vous êtes un peuple de rois?(.Yo/e deC. Desmoulins.)

et au comité criminel. Encore une petite anecdote. Je ne sais quel district avait écrit au comité que l'abbé de Vermond ^ était en tel endroit, où, pour l'arrêter, on n'attendait que l'autorisation des Douze. 3Iais parmi eux il y avait un évêque qui abhorre le sang % et M. Tronchet, qui abhorre l'aristocratie comme un bâtonnier. La réponse fut que cette affaire ne les regardait pas. Eh! Messieurs, c'est donc moi que cela regarde? Commen-t l'Assemblée nationale, de qui on peut dire avec vérité que tout pouvoir lui a été donné

1. Lorsque le mariage de l'archiduehesse Marie-AntoineUe avec le dauphin eut été décidé, on désira à Vienne et à Versailles qu'elle eût un instituteur français, et le duc de Choiseul lit partir pour Vienne l'abbé de Vermond, qui lui était recommandé par l'arclievêque de Toulouse, Loménie de Brieiine. L'abbé de Vermond était digne de la recommandation de ce prélat décrié; c'est dire que la jeune princesse ne pouvait avoir un pire instituteur. Louis XVI le détestait. Étant dauphin, il ne lui avait jamais dit une seule parole, et très-souvent il ne lui avait répondu que par un haussement d'épaules. « La Reine, disait cet impudent, ne doit avoir ici que moi pour conûdent des choses qui doivent être ignorées. » [Mémoires de madame Campan, ch, IV, p. 90, 91; Didot.)

Madame Campan, qui l'a bien connu, a raison de le juger avec sévérité fch. Il); mais elle a tort de s'en excuser, car le mal qu'il fit est incalculable. Quelques jours après le 14 juillet, il parvint à s'échapper de Versailles, gagna Valcnciennes, puis partit pour Vienne, où il resta [Ibid., ch. XV). Né bavard et indiscret, il s'était fait singulier et brusque pour masquer ces deux défauts. Une pcisonne qui avait dîné avec lui chez le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur de la cour de Vienne à Versailles, disait à celui-ci : « Comment supportez-vous ce bavard ennuyeux.^ — Comment me le demandez-vous? répondit le comte; vous pourriez vous-même faire la réponse : c'est que j'en ai besoin. »

2. Que ce prélat n'accuse pas la Lanterne d'injustice à son égard. Elle se souvient encore de son zèle pour le Tiers; elle-même a aimé ses efforts et ses prières ardentes pour arracher, à Poissy, le sieur Tiiomassin à la colère aveugle de la multitude. Jamais le pontife de Rome, du haut de sa chaire, régnant sur les rois à ses pieds, n'a été si grand que l'évêque de Chartres aux pieds du peuple et suppliant pour l'innocence. Mais autant un ministre des autels était à sa place à la tête de la députalion de Saint-Germain, autant sa présence dans le comité criminel est dérisoire. [Note de C, Desmoulins.)

sur la terre, doute-t-elle si elle a autant de droit qu'un bailli de village de décréter sur la rumeur publique ? Quand on ne marie pas ses filles, disait le vieux Bêlas \ le père de la princesse de Babylone, elles se marient elles-mêmes. Quand on ne fait pas justice au peuple, il se la fait lui-même. Aussi ai-je vu ce jour-là des citoyens courir éperdus autour de moi, en criant avec une voix terrible : 0 Lanterne! Lanterne!

Loin de moi Taffreux dessein de décrier les représentants de la nation, et une assemblée telle qu'il n'y en eut jamais dans l'univers d'aussi auguste, aussi remplie de lumières et enflammée de patriotisme. Ce sont nos législateurs et nos oracles ^Mais la défiance est mère de la sûreté. Bons Parisiens, où en seriezvous si vous aviez ajouté foi à ces belles paroles, que les hussards et le canon n'avançaient que pour garantir vos boutiques du pillage et faire la police ? L'arristocratie respire encore. Les Tarquins sont errants et cherchent Porsenna; mais que Porsenna tremble, et qu'il sache que la France ne manque pas d'hommes aussi courageux que Mutius, et qui cette fois ne se tromperont pas de victime. Français, les ennemis du bien public, désespérant de vous conquérir si vous voulez être libres, ont pris le parti de vous dégoûter de la liberté par les excès de la licence.

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