‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 25 sur 49 · Voyez Lettres de Camille à son père · texte numérisé non relu

Voyez Lettres de Camille à son père

2, Au commencement des troubles, la ville de I^yon se trouva remplie d'une foule d'étrangers aussi déchaussés que les Carmes, dont le derrière n'était couvert que d'une méchante veste, et dont les figures n'étaient rien moins que prévenantes. Justement eflrayés des désordres qu'ils commellaient, et dont on ne pouvait prévoir le terme, les bourgeois avant pris les armes et fait feu sur celte multitude, parmi cent prisonniers, quelle fut leur surprise de trouver les épaules de quatre-vingt-seize chargées * de symboles et d'hiéroglyphes ! Les dos de cette troupe, rangés à l'Hôtel de Ville, offraient l'image d'un cabinet de médailles, et les écussons de toutes les puissances de l'Europe. [Note de C. Desmoulins.)

i . Vove^ Lettres de Camille Dcbuioulins a sou pert.

des hommes semer de Fargent dans la dernière classe du peuple : que sont-ils devenus? Qu'est-il devenu cet abbé qu'on avait été contraint d'arrêter parcequ'il avait élé dénoncé par des personnes au lémoignage desquelles on devait des égards, et qu'on n'a mis dans les liens d'un décret que pour le soustraire à la Lanterne et à la question, où on voulait l'appliquer préalablement? Qu'est-il devenu ce chevalier décoré soi-disant d'un Ordre étranger, au jugement duquel on n'a sursis que pour ne point le juger du tout? Que sont devenus tant d'autres personnages suspects, dont on a facilité et payé l'évasion? Ne seraitil pas de la justice de l'Assemblée nationale de se faire rendre un compte public de ce qu'on a fait de ces premiers coupables et de leur interrogatoire? » Quoique..., tout le monde sait que le chancelier d'Aguesseau s'enferma en vain douze heures avec le plus habile déchitïreur, pour lire le dernier interrogatoire et le testament de mort de Ravaillac. Il était écrit en lettres invisibles par un certain Gilbert, alors greffier de la Cour. De lui viennent les présidents Gilbert. Il y a eu des interrogatoires écrits de la sorte. Mais voilà bien assez de doléances pour cette fois, et j'aurai fourni matière assez ample aux réflexions.

Il reste à vous prémunir contre le venin de quelques motions faites dans l'Assemblée nationale et contre quelques écrits qui circulent dans la capitale. Parmi ces brochures dangereuses, il y en a une assez piquante, intitulée: le Triomphe des Parùiens. L'auteur voudrait leur faire croire que leur cité va devenir aussi déserte que l'ancienne Babylone, que les Français vont être transformés en un peuple de laboureurs, de jardiniers etde philosophes, avecle bâton et labesace ; que dans six mois l'herbe cachera le pavé de la rue

Saint-Denis et de la place Mauberl, el que nous aurons des couches de melon sur la terrasse des Tuileries ^ et des carrés d'oignons dans le Palais-Royal. Adieu les financiers, dit l'auteur. Turcaret renverra son Suisse et mangera du pain sec. Les prélats, les hénéficiers à gros ventre vont devenir d'éliques congruistes. Si les bonnes mœurs renaissent, adieu les beauxarts I Ah ! M. Fargeon. que vous sert d'avoir surpassé tous les parfumeurs de TÉgypte ? Et vous, monsieur Maille ^ que vous servira d'avoir imaginé le vinaigre slyptique, qui enlève les rides et unit le front comme une glace; le vinaigre de cyprès, qui en douze jours change immanquablement la blonde en une brune; le vinaigre sans pareil, cjui blanchit, polit, atfermit, embellit; enfin ce vinaigre qui fait les vierges, ou du moins les refait, et dans Fannonce duquel vous prévenez si plaisamment les dames qu'elles peuvent l'envoyer chercher, sans craindre que le porteur en devine Fusage? Tant de belles découvertes vont devenir inutiles.

Encore si la réforme ne frappait que sur les filles à la grande pension! Mais cette armée innombrable dont le sieur Quidot était l'inspecteur, celte armée

1. Chaumetîe, en 17 03, y voulait faire planter des pommes de terre.

2. M. îklaiUe, vinaigrier du Roi, breveté, rue Saint-André [Almanach royal de 17 73. p. 553.)

k\\\e\XTi{Hévohitiùns de Fronce et de BrabcDit^no 40, t. IV, p. 22). Camille parle encore des fameux vinaigres de Maille :

(i Je ne sais si M. Maille, qui excelle à décomposer un visage avec son vinaigre, si Lien qu'il faut huit jours au domestique de Bonne- Savardin pour reconnaître son maître; je ne sais, dis-je, s'il a composé un vinaigre à l'usage des minisires, avec lequel il a su leur faire un front qui ne rougit jamais ; mais il faut bien croire, d'après ce qui se passe, que toutes les fois que le prince fait un ministre, il lui frotte les tempes de ce vinaigre d'elVronterie, » etc.

DlPCOUnS DE LA LANTERNE AUX PARISIEN?. 173

qui, SOUS les galeries du Palais-Royal el à la clarté des lampes de Quinquet, passe en revue tous les jours devant nous, revue mille fois plus charmante que celle de Xerxès; eli bien, cette armée va être licenciée faute de paye. Bien plus, Tarrière-ban de celle milice va être encore dispersé. A la suite de trois mille moines défroqués, de vingt mille abbés décalottés, qui iTtourneront dans leurs provinces guider Tutile charrue ou auner dans le comptoir paternel, il faudra bien que trente mille filles descendent des galetas des rues Trousse-Vache et Vide-Gousset, etc., renoncent aux douceurs de Saint-Martin et de la Salpétrière, et, comme la pauvre Pâquette de Candide aux bords du Pont-Euxin, aillent faire de la pâtisserie avec le frère Giroflée. L'auteur de ce pamphlet va plus loin encore. Adieu, dit-il, les tailleurs, les tapissiers, les selliers, les éventaillistes, les épiciers, la grand'chambre, les procureurs, les avocats, les enlumineurs, les bijoutiers, les orfèvres, les baigneurs, les restaurateurs; il ruine les six corps; il ne fait pas grâce au boulanger, et se persuade que nous allons « brouter Therbe ou vivre de la manne ^ «

1 . L'auleur de ce pamphlet, M^^ Le Tcllicr, vient d'être arrêté et conduit àTAbbaye. La Lanterne déteste les principes de cet avocat, ennemi de la régénération ; mais elle n'en criera p;is moins de tou!cs ses forces qu'il est atîreux, lorsque la Nation vient d'élever un autel à la lilierté de la presse, d'en avoir arraché un malheureux écrivain qui le tenait embrassé. Le soleil luit pour les méchanis comme pour les bons. Aujourd'hui, c'est dans la personne d'un écrivain aristocrate que la liberté de la presse est violée : « Mais, ô vous ions ! s'écriait Théramène, lorsque les trente tvrans l'eurent rave de la liste des citoyens, il n'est pas plus difficile à Critias de vous effacer du rôle de citoyen que d'en effacer Théramène. » Il faut demander à cor et à cri l'élargissement de ce pauvre diable d'auteur, el punition exemplaire du sieur Miromesnil, qui, malgré la défaveur d'un nom odieux, a su se glisser parnùles représentants de la Commune, et, en sa qualité de chef du comité de police, a ordonné

lo.

Il est facile de montrer que loin de déchoir de sa splendeur, la capitale va devenir plus florissante que

la détention de M*' Le Tellier. Quoi ! Lorsque Beauvilliers a été envoyé à l'Abbaye, et certes à bon droit, il y a eu une insurrection de tous les gourmands de la capitale en faveur du cuisinier, et quand la liberté de la presse est violée par un emprisonnement, personne ne réclame l'écrivain ! Les Parisiens ressemblent à ces Athéniens à qui Socrate disait : « Je suis médecin, je plaide contre un pâtissier; vous êtes des enfants, ainsi je perdrai mon procès. » 0 Athéniens du dix-huitième siècle, ne comprenez-vous jamais la nécessité de la liberté indéfinie de la presse ! Quel est le gage le plus sûr de la liberté civile et politique? C'est la liberté de la presse. Et ensuite, quel en est le gage le plus sûr? C'est la liberté de la presse. Et ensuite? C'est encore la liberté de la presse.

Mais, s'écrie un bon curé, laisserez-vous débiter du poison? Ne voyez-vous pas, monsieur le cure, que ce que vous appelez du poison, et que vous mettez à l'index, le curé Rabaut le nomme remède de l'àme. Sans doute, c'est à une mère à veiller sur la lecture de sa fdle. Les pères et les maîtres sont des censeurs domestiques que rAssemblée nationale ne supprimera point : toute autre censure est une inquisition monacale... Quand ce serait du poison, pour user de vos termes, que répondrez- vous, monsieur le curé, à un citoyen qui vous dira : « J'aime ce poison»; et, comme la femme de Sganarelle: « Je veux qu'on me batte )i? « Mais, s'écrie encore l'abbé Maury, je serai calomnié ; on dira que j'ai commis un viol. » « Et moi, s'écrie d'Eprémesnil, on dira que je suis cocu. » Messieurs, trois réponses, comme faisait M. Pincé : 1" Vous savez que Caton fui calomnié et traduit en justice soixante-dix fois ; en est-il moins le sage Caton ? il prêtait sa femme obligeamment à son ami Hortensius ; ce qui, au témoignage de Virgile, lui a obtenu, dans les Champs- Elysées, aux acclamations, la présidence de tous les cocus passés, présents et à venir, Hh dantem jura Catonem. En est-il moins un lionnête homme? Soyez des Calons et vous ne craindrez point la liberté de la presse; '2^ La presse est comme cette lance qui guérissait les blessures qu'elle avait faites. On imprimera chez Knapen, que M. Defontaine tient de M. de Clugny une pension de 20,000 livres, violente présomption de cocuage. Bien des gens diraient ici, comme La Fontaine : Cocuage n'est pas nn mal ; mais si vous pensez autrement, eh bien, faites imprimer chez Grange* que Fanecdote

1. Grange était imprimeur patriote. Ce fut lui qui imprima en 17S9 le Mémoire adressé à la marquise de Pompadour par Latude, des lettres du même prisonnier à M. de Sartines, toutes pièces qui furent trouvées au greffe de la Bastille. L'une d'elles se termine ainsi : « A la Bastille, le 12 septembre 1 7 60. Le 2 S de ce mois de septembre, à quatre heures du soir, il y aura ceiit mille heures que je suis dans la souffrance. » (Prudhorame, n" XllI, p. 38.)

jamais. On accuse la généralion de tout renverser et de ne rien édifier. 3Iais ne faut-il pas avoir détruit la Bastille avant de rien élever sur son emplacement? Déjà maint architecte s'évertue à imaginer un palais digne des augustes représentants de la nation. Bientôt vous le verrez sortir de dessous les ruines de cette Bastille.- Là, dans son sein, Paris aura l'Assemblée nationale, le congrès de quarante-cinq provinces, le siège de la majesté, de la loyauté du peuple français, l'autel delà concorde, la chaire de la philosophie, la tribune du patriotisme, le temple de la liberté, de

(le la pension est fausse : vous avez encore l'abbé Âubert qui vous offre ses bons offices; pour vingt-quatre sous, il démentira le fait dans ses affiches, et vous serez décocufié : tôt ou tard, la vérité perce; 3*^ Si vous êtes calomnié, accusez l'auteur ; sans doute, la loi des Douze Tables, qui condamnait à mort lous les faiseurs de vaudevilles et de brocliures caustiques, était trop sévère. On voit bien, comme l'observe Montesquieu, que cette loi avait été faite par les Décemvirs, grands aristocrates, et, part;int, ennemis de la liberté de la presse. Depuis, on a imprimé sur le front du calomniateur la lettre initiale C, peine trop forte encore et atroce, en ce qu'elle ne distinguait point entre les calomnies. Cependant il y a bien de la dilTérence entre celui qui imprime que M... a empoisonné ses trois femmes, et celui qui imprime que Duval a le désagrément d'être jugé digne du secrélariat de l'Ordre le plus nombreux du royaume. Il laut espérer que l'Assemblée nationale établira des peines proportionnées à l'exigence des cas; alors les cocus se pourvoiront contre les auteurs. Cependant il importe surtout que la Nation conserve sa liberté, dont la presse est la plus sùve gardienne. Ainsi, liberté indéfinie de la presse, liberté pour tous les partis, et dans ce moment même où on ne prononce qu'avec horreur le nom des Parlements, où l'abbé Faucbet demande que l'on institue, le jour de leur expulsion, une fête de grand solennel, une messe en faux-bourdon, vu que c'est tin parlement aristocrate qui a crucifié J.-C, tandis que d'autres patriotes moins chrétiens proposent, pour l'anniversaire, une fête dans le goût des païens, pendant huit jours, une danse générale de la veuve et de l'orphelin dans tout le royaume; eh bien, dans ce moment même il doit être permis à l'honorable membre, M. Bergasse, d'exalter leur courage, leur candeur, leur désintéressement, leur dévouement, et d'enterrer la synagogue avec honneur. (A'o(e de C, Desmoulins.)

riiiimanilé et de la raison, où tous les peuples viendront chercher des oracles.

Le conseil permanent de la ^'alion, étant alors sédentaire à Paris, cette ville recouvrera enfin, par la transmigration des bureaux, ce surcroît de richesse, de santé et d'embonpoint qu'elle ne cessait de regretter depuis que Louis XIV l'avait comme dé'doublée pour créer Versailles. Ce bienfait, si grand, n'est pas le seul dont la Révolution doit enrichir la capitale. Comme ce n'est pas, ainsi que les autres, une ville fjui appartienne en propre à ses habitants; que Paris est plutôt la patrie commune, la mère patrie de tous les Français, il n'est aucune cité dans le royaume qui ne s'intéresse à sa splendeur, et toutes les provinces s'empresseront d'y concourir. L'industrie et l'activiié parisienne, secondées de celte conspiration unanime du reste de la Nation à embellir la métropole, y créera des merveilles, et M. 3Iercier ne mourra pas, je l'espère, sa-ns ce qu'il a tant souhaité, Paris /3or^ Oui, Paris port, et tellement port, que la galère d'Hiéron y pourrait manœuvrer; et je prétends voir passer ici en revue à M. de La Fayette l'infanterie parisienne, la cavalerie parisienne, l'arlillerie parisienne et la marine parisienne.

Il est vrai que la Révolution porte un coup mortel à VAlmanach royal. Adieu le privilège de M. d'Houry^ Mais M. Raudouin - nous imprimera iin Abnanac/i national^. l\ est vrai qu'il y aura moins de séminaires, de

1. XJ Ahnanach royal fut présenté pour la première fois à Sa Majesté, en 1699, par Laurent d'Houry, éditeur; en 17 89 il fut mis en ordre et publié par Debure, gendre du dernier d'Houry, avec approbation et privilège du Roi.

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