‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 30 sur 49 · MOTION DU PALAIS-ROYAL · texte numérisé non relu

MOTION DU PALAIS-ROYAL

« 1° Que, Yu la contradiction de tous les cahiers sur le veto, il serait sursis au décret jusqu'à ce que les provinces et les districts eussent déclaré leur dernière volonté.

c'9o Que, vu la rumeur publique et la violence des soupçons, qui se fortifient dejour en jour contre nombre de députés, les provinces et la ville de Paris seraient suppliées d'examiner si la conduite de leurs représentants était irréprochable, s'il n'était pas à craindre que quelque honorable membre ne fût flatté de devenir sénateur de Venise ; et qu'au lieu de maître un tel, on l'appelât milord, ou Fo^re Seigneurie: ^di]i?> ce cas, de le rappeler incessamment comme suspect, parce qu'il ne faut pas qu'un député soit suspect, et que pour l'honneur du nom français, nous ne devons pas laisser croire à l'Europe, que sur 24 millions d'hommes nous ne puissions trouver parmi nous six cents citoyens notoirement incorruptibles et au-dessus de tous soupçons.

«3° Attendu la grande affection que les patriotes portent à M. le comte de Mirabeau, et les alarmes que leur a causées la nouvelle des menaces qu'on lui avait écrites, à l'exemple de cette foule de jeunes gens qui allaient chercher Gicéron à sa maison du mont Palatin, et l'escortaient jusqu'au sénat au milieu des applaudissements, l'élite des patriotes irait offrir à 31. de 31irabeau une garde défensive, et au moins le bouclier de leur corps. »

M. de Saint-Huruge n'a signé en ma présence rien de plus.

Je soutiens que le droit de faire une pareille motion,

et en général une motion quelconque, appartient, je ne dis pas à vingt mille citoyens, mais même à un seul. Un décret est légal ou illégal; mais une motion est raisonnable ou folle, et je ne sais pas ce que c'est qu'une motion légale.

En Angleterre, tout citoyen, sans aller au district, peut rédiger une adresse chez lui, au café, au club, à la taverne, et la faire signer à qui bon lui semble.

A Athènes, le citoyen ne se relirait point dans son bourg pour faire des pétitions; il y avait des gens qui faisaient des motions du matin au soir, sur la place publique, sans que l'archonte le trouvât mauvais et les menaçât de la ciguë, et on n'eût pas souffert une patrouille dans le Céramique.

Je puis faire une motion au Palais-Royal ou dans la rue, pourvu que je n'obstrue pas le passage. C'est un principe reconnu par l'Assemblée nationale, que la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne porte pas préjudice à autrui; et il n'y a au monde que Al. Jusserand qui soit fondé à se récrier contre les inondations des patriotes qui viennent submerger son café de Foi. Cette motion du Palais-Royal n'est donc point si criminelle. Cependant, ô douleur! j'ai vu une foule de citoyens, des citoyens éclairés, se faire une fête d'être commandés, disaient-ils, pour dissiper à coups de baïonnette les groupes du Palais-Royal! J'ai entendu un vice-président de District jeter en public des cartouches sur une table, se plaindre de n'avoir pu s'en servir pour arquebuser des citoyens sans armes. Et quand j'ai demandé où était la réquisition du magistrat, des bourgeois depuis hier en uniforme m'ont répondu qu'ils ne connaissaient que leur capitaine.

A l'égard des menaces qu'on dit avoir échappé à x>l. de Sainl-Huruge, il y aun trait dans l'histoire dont

tout le monde saisira la ressemblance, et qui le justifiera mieux que tout ce que je pourrais dire. On sait que dans l'affaire de Calilina, Caton avait opiné qu'on envoyât les conjurés à la lanterne, sans forme de procès. Ce Caton était fort en principes; il haranguait comme Pétion de Villeneuve ; mais, malgré ses principes, un orateur brillant, César^ fit tant de prodiges d'éloquence, queCicéron eutbesoin de tout l'avantage que lui donnait sa présidence pour faire prévaloir l'avis de Caton, et fut obligé d'aller deux fois au scrutin. Cependant les patriotes, dans le vestibule du Sénat, étaient furieux que César eût osé solliciter l'indulgence de son cousin Lentulus. A la sortie du Sénat, les Chevaliers Romains qui étaient de garde poussèrent les menaces jusqu'à présenter à l'orateur la pointe de leurs épées. Cicéron leur fit signe de respecter dans un sénateur la liberté de haranguer pour ou contre, mais il excusa cette ferveur du patriotisme : il ne fit point jeter ces jeunes gens dans des cachots ; il ne les menaça point de la roche Tarpéienne; et César, désigné préteur, et qui déjà était un aussi grand personnage au moins qu'un souverain, ne requit point, comme M. Meunier et M. de Clermont-Tonnerre, que ces jeunes gens fussent mandés à la barre du Sénat et que leur procès fût réglé à l'extraordinaire. Que serait-ce si, au lieu de le menacer de leurs épées, ils ne l'avaient menacé qu'en paroles? Que serait-ce si ces paroles leur avaient échappé, non dans le vestibule du Sénat et étant de garde, mais au café et en buvant du punch? Que serait-ce si elles avaient échappé à un citoyen enfermé sept ansà Cbarenton, victime si longtemps du despotisme, et qui est bien excusable, dans une fièvre épidémique de liberté, d'avoir des accès plus violents que les autres?

Et combien n'est-il pas douloureux de voir se grossir tous les jours, dans TAssemblée nationale, le nombre des membres suspects! Se peut-il que tant d'orateurs aient trompé les espérances que nous avions conçues de leurs talents? Comment les ambitieux ne voient-ils pas qu'aujourd'hui il n'y a plus d'emplois, plus de fortunes, plus de dignités à attendre que de la reconnaissance publique? Comment ne voient-ils pas que c'est se bercer de chimères que de se persuader que nous souffrirons une Chambre Haute, et des membres permanents pendant un nombre d'années fixe, des membres dont on puisse acheter les voix pour sept ans, comme ceux du Parlement d'Angleterre. Non, Messieurs, nous aurons une Assemblée nationale permanente; mais, selon les principes éternels de tout mandat, nos mandataires seront révocables ad nutum, du jour au lendemain. Croyez-moi, Messieurs, vous qui avez le malheur d'être suspects, purgez ce soupçon et rentrez en vous-mêmes. Les menaces du Palais- Royal étaient paternelles, et pour vous faire ouvrir les yeux. C'étaient des foudres monitoires et de conseil. N'est-il pas évident que, lorsqu'à chaque pas on est étonné du bon sens du manœuvre et du journalier, toute la prudence de l'aristocratie doit nécessairement échouer tôt ou tard, et l'insurrection est inévitable autant de fois que l'intérêt général sera sacrifié à l'égoïsme. Qu'espérez-vous, et quelle espérance peut faire supporter une condition aussi misérable que celle de M. d'Eprémesnil? Encore s'il pouvait échapper au souvenir de ces applaudissements, de ces fêtes qu'il recevait l'année dernière! Au milieu d'une nation aussi clairvoyante, il va devenir plus difficile de jour en jour de vous dérober aux regards vigilants de quarante-huit millions d'yeux.

Pour moi, Messieurs, rien ne pourra m'empêcher de vous suivre avec ma lanterne, et d'éclairer tous vos pas. Lorsque tant de gens s'évertuent à faire des motions dans rAssemblée nationale et dans les Districts, Diogène ne restera pas seul oisif, et il roulera son tonneau dans la ville de Corinthe. Je dénoncerai tous les abus, je poursuivrai tous les mauvais citoyens, tous, jusqu'à ce qu'on m'ait arraché la vie et qu'on ait soufflé ma lanterne.

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