‹ ŒuvresChapitre 10 sur 64 · On ne s'avise jamais de (ont · texte numérisé non relu

On ne s'avise jamais de (ont

2. Voyez la lettre de Lacoste, député du Canlal, à ses commettants.

DISCOURS DIVF.US. 107

par des nltaijnos conlinuelles, à songer ù notre propre défense, en nous écartant des comités, et en ne nous pei-nielfanl pas d'approcher de la tribune, on nous a mis dans rimpossibilité de rien faire pour la République : c'est lorsque, depuis quatre mois, la Convention nationale, l'espoir de l'univers, et qui devait être le théâtre de son atïranchissement, n'a été presque toujours qu'une arène de gladiateurs, et une chambre du plaidoyer où maître Scévola tenant 30 audiences, jusqu'à six heures da soir, pour plaider l'inviolabilité du tyran, nous a couverts de ridicule dans la postérité! C'est lorsque depuis quatre mois ces véritables triumvirs qui négociaient avec le roi, ces seize membres, dont parle la correspondance de Sainte-Foy, se sont appliqués avec une opiniâtreté sans exemple à calomnier les meilleurs citoyens, à éconduire de la tribune sous le nom de Maratistes tous ceux dont ils redoutaient le bon sens et le patriotisme rectiligne, à s'emparer de toutes les délibérations, à jeter l'Assemblée dans des mesures grossièrement impolitiques, et à déconsidérer une convention de républicains par les lenteurs du procès du tyran, et les législateurs, les pères conscrits par un enthousiasme d'écolier, par une multitude de décrets injustes obtenus de la légèreté, ou arrachés par la passion et rapportés le lendemain par la réflexion et la pudeur. N'est-il pas évident que s'il est arrivé à ces Messieurs, toujours maîtres du bureau, de nommer quelques commissaires patriotes, ce n'a été que dans les mêmes vues que le Sénat de Rome envoyait Gracchus commissaire à Carlhage, et comme la faction de César et de Pompée réconciliés envoyait Caton commissaire en Chypre pour se débarrasser de leur surveillance et de leur popularité importune, et pour préparer la ruine de la liberté?

108 ÛÎÙVIIES DE CAMILLE DESMOULIN&;.

N'esl-il pas vrai que comme les Maury et les Malouel, les Ramond et les Dumolard, on a parlé dans la Convention, sur le môme ton, des tribunes des Jacobins, des démagogues, des agitateurs, des factieux, de populace et de populacier, et que toutes ces expressions parties du même côté, dans les trois Assemblées, ont toujours désigné les mêmes personnes, les amis delà liberté et de l'égalité!

Peut-on nier queleschoixdenosprésidentsetdenos secrétaires n'auraient pas été faits autrement (pour la plupart) par le club électoral de la Sainte-Cliapello? Niera-t-on que dès qu'un membre avait publié contre les patriotes incorruptibles un libelle bien calomnieux, comme Louvet, dès que dans son opinion à la tribune il s'était dessiné en royaliste parfait comme Salle, ou le réviseur Rabaud, dès qu'il avait paru apostasier les principes, comme Manuel (que je nomme à regret, mais qui fait tacbe à la députation de Paris), dès qu'il avait donné des preuves éclatantes defeuillantisme, par sa signature au bas de quelque pétition fameuse, comme Camus et Lantlienas ; en un mot, dès qu'on avait fait quelque infamie, on était nommé secrétaire, et comblé des faveurs de la Convention.

N'est-ce pas se traîner grossièrement, il est vrai, et de loin, mais autant qu'il est possible, sur les pas de la politique de Cromwell, quand le génie de cet ambitieux voulant détourner les regards du peuple anglais de dessus les communes, pour les reporter sur ses victoires, et avilirla représentation nationale, imagina habilement ce moyen, après avoir chassé le parlement fondateur de la république, de le remplacer par le parlement de Rarebone (ainsi appelé du nom d'un tanneur, je crois, qu'il en fît l'orateur et le président)

DISC0URÎ5 DIVEUS. 109

ol qui ('-lait composé do cent (iuai'anlf'-r|nalro membres f|iie('r(iiii\\ell avait fait nommer pai-mi ce qu'il y avait (le plus ridicule ou de plus vénal, de plus ipnorantou de plus corrompu en AnglcleiTc; ce pai'lement au bout de quatre mois avait déjà lassé la nation du spectacle de sa nullité et de son avilissement, et ses séances lui avaient inspiré à lui-même du dégoût, et l'envie de se rapprocher de l'ancien gouvernement, en faisant un roi sous le nom de protecteur. Qu'on fasse attention à l'énorme différence entre ce parlement de Bareboneet la Convention, où la France voit une réunion de tant de talents et la plupart des principaux fondateurs de la République, et qu'on juge combien il a fallu de perfidie et d'habileté- à ces intrigants, pour amener le peuple français presque au même dégoût de sa Convention, que le peuple anglais de son parlement de Barebone.

Il me fut facile de pressentir tous ces maux, dès que je vis passer, sur la motion de Gensonné, ce décret perfide, rendu il y a trois mois, ce décret avant-coureur des guinées dePitt,et préliminaire indispensable de la sollicitation du procès de Louis XVI. Il ne fallait pas être bien clairvoyant pour deviner le ravage que ferait dans l'assemblée ce décret, qui, après la clôture de la Convention, interdisait le député de toute fonction publique, puisque la vertu même est mercenaire, et que la religion ne fait marcher ses saints mêmes dans la voie étroite qu'en leur montrant le ciel. Je voulus en vain lire un discours pour faire rapporter ce décret qui disait si clairement à tout ce qu'il y a de membres qui ne sont pas incorruptibles : «Hâtez-vous de prendre les guinées, les piastres, les ducats, soyez traîtres, autrement six années de besoins vous attendent; et si vous voulez sottement demeurer fidèle au

peuple, il sera défendu au peuple de se souvenir pendant six ans de voIit fidélilé. »

On sait relfel que fil dans rAssenildée consliluanlc un pareil décret; je ne dirai pas qu'il produisit une désertion encore plus grande dans les Jacobins de la Convention ; je n'accuse personne. Mais qu'avons-nous fait depuis quatre mois? Parmi tant de décrets d'enthousiasme, en a-t-ilôté rendu beaucoup pour le soulagement de la nation et qui fussent propres à rattacher à la République? On n'a pas même décrété le principe proposé vingt fois, que désormais l'impût ne serait plus réparti également^ mais en raison des fo7 tunes ^ comme à Athènes, où Montesquieu ne trouvait rien d'admirable comme cette institution, qui faisait, dit-il, que les richesses y étaient à charge, aussi bien que la pauvreté. Quel espoir peut conserver le peuple, qui, malgré les milliards de la vente des biens du clergé cl des émigrés, voit qu'il est plus foulé de l'impôtsous la République que sous la monarchie? Quand l'empereur Julien vint dans les Gaules, nos père? payaient vingt cinq écuspar tête, il suffisait de sept quand il s'en alla. Voilà comme on prouve qu'on est patriote.

Ce n'est pas nous du moins qu'on peut accuser. Et si la Convention n'a rien fait pour la République, on nous a absous en faisant de nous une minorilé impuissante. Grâces en soient donc rendues àVergniaud et à ceux qui, s'intitulanl la majorité, nous ont mis à couvert de l'indignation publique, et ont si bien pris la peine de nous justifier par ce seul mot devant les assemblées primaires, l'Europe et la postérité! .

Voici mon projet de décret :

« La Convention nationale déclai'C que Louis Capet a mérité la mort ;

«Décrète qu'à cet effet il sera dressé un échafau.l

UISCUUUS DIVKKS. 111

dans la place du Carrousel, où Louis sera conduit ayant un écriteau avec ces mois devant: Parjure et traître à la nation, et derrière : /^o/, afin de montrer à tous les peuples que l'avilissement ne saurait prescrire contre elle le crime de la royauté, par un laps de temps, même de 1 ,500 ans ;

« Décrète, en outre, que le caveau des rois à Saint- Denis sera désormais la sépulture des brigands, des assassins et des traîtres ;

((Charge le ministre de la justice et le commandant de la garde nationale de lui rendre compte, dans les vingt-quatre heures, de Texéculion du présent décret. »

Voici un post-scriptum de Poidtier, député du Nord, dans son opinion sur la même affaire, qu'on ne saurait trop faire connaître.

« J'étais inscrit le vingt-cinquième pour prononcer « mon opinion à la tribune. Le bureau prévaricateur « a sub versé la liste des orateurs; il a mis les roya- « listes en avant. La carrière leur étant ouverte exclu- (( sivement, ils ont demandé la clôture de la discus- « sion, quand ils ont vu leur liste épuisée et celle des « patriotes ouverte. On nouséconduit ainsi sans cesse « de la tribune. Il faut pour parler avoir prêté foi et « hommage à M. Roland, et avoir baisé la main de « madame son épouse; il faut encore avoir juré haine « à Paclie, s'être engagé à le poursuivre dans les co- « mités et à la Convention. Ces préliminaires remplis, « vous vous présentez devant le président; Buzotlui « lait un signe de tête, et la parole vous est donnée K sur-le-champ. Quand donc finira cette affreuse ( l\rannie, qui ôle à ceux qui ne savent ni ne veulent

« plier l'occasion de prouver ù leurs conimcltanls « qu'ils s'occupent aussi de leurs inlérêls, et qu'ils « ont des moyens pour les défendre? Nous gémissons « longtemps sous le despotisme de Roland; il est « tout-puissant: comment ne le serait-il pas? Il peut « disposer de vingt-quatre millions. Les députés (jui « forment sa cour sont des gens avides, gourmands , « Roland a toujours une table abondante et délicate, (( et la dame Roland en fait merveilleusement les « honneurs. Je crains bien que quelque événement « ne renverse un jour la table et les convives. »

Il manque à la naïveté de ce post-scriplum une note additionnelle. D'abord Poultier n'est pas le seul qui ait eu à se plaindre des infidélités de Vhonorable bureau composé de Salle, Louvet, Valazé, Manuel, elc* Couthon a été rejeté de môme par ces censeurs à la queue du régiment brissotin. Pour ma part, lorsque j'allai m'inscrire pour parler, Manuel, qui m'avait écrit, me dit que j'étais le quarantième sur la liste contre. Quatre jours après, et dix dans l'intervalle ayant parlé, ce qui avait dû faire avancer mon n" 40, la liste des inscrits, pour et contre, ayant été lue à la tribune, je fus bien surpris de me trouver encore le quarantième; et ce qui me surprit davantage fut de voir Brissot et Gensonné inscrits sur la liste contre, mais à la tête delà colonne où on les avait intercalés, pendant qu'on avait mis Couthon, Fabre d'Églanline et Ptobert à la queue de la liste /jowr. Il est bon de montrer, en passant, cet échantillon des espiègleries et du savoir-faire de ce bureau dévergondé. Tout cela était concerté, comme on voit, pour intercaler à la tète des deux listes, autant que faire se pourrait, tous les coryphées du côté droit, et les faire monter à la tribune, après quoi il n'y aurait plus qu'à tirer l'échelle. Pou-

vail-on enlciKlrc rien de neuf, de républicain et d'éloiiuent, après que tous ces grands hommes, Barbaroux, Buzot, Salle, Gensonné, Brissot et Jérôme Pétion avaient parlé; après que Vergniaud avait prophétisé que, dans la famine qui allait justement chillier la malheureuse ville de Paris pour avoir nommé des députes républicains et patriotes incorruptibles, il ne resterait à ces députés, pour nourrir leurs concitoyens, que de boulanger le pain avec le sang et les cadavres déterrés du 2 septembre, image si vraie, si sublime, et par laquelle le prophète Vergniaud laissait si loin derrière lui le prophète Ézé • chiel, que, le lendemain, Brissot se réservant seulement d'être le Solon n'a pu s'empêcher de proclamer Vergniaud le Démosthène des Brissotins.

J'ajoute à ce commentaire sur le post-scriptum de Poultier, qu'il ne faut pas croire qu'il n'y ait à la table du minisire que les députés ^ourmo/irfs, et que laCircé du lieu ne sache que changer en pourceaux les compagnons de Barbaroux; elle a recours à d'autres enchantements qui, à son âge et avec si peu de beauté, supposent une bien plus grande magicienne; et ces deux premières classes de convives ne laissent pas que de faire une société nombreuse et suffisent pour occuper bien des cuisiniers.

Mais ce n'est là qu'une première vue de la table de Roland. Poultier aurait pu en offrir au public une seconde, en y faisant asseoir tout ce qu'il y a de royalistes et de Feuillants capables, et qui ne peuvent manquer d'y être bien reçus, puisque le vertueux s'est déclaré hautement Mylord Protecteur de ces deux ordres que nous nous flattions à tort d'avoir vaincus le JO août, et réunis au tiers, à Tordre des sans-culottes et des républicains.

111 ŒUVRES Dli CAMlLI-li DKSMOULINS.

Ce sont ceux qui sont assis au haut bout de celle lable, el qui en tiennent la sonnette, qu'il imporle surtout de faire connaître au public. C'est ce panure Warville, comme l'appellent M"" Pélion et M""= Roland, qui se le disputent, et se battront au pistolet quelque jour pour l'avoir exclusivement; c'est ce Brissot, grand maître de l'ordre des intrigants et des tarlul'fes, dont on ne peut expliquer la conduite et les écrils, tantôt républicains quand il n'y avait pas de république, et aujourd'hui royalistes, quand il n'y a plus de monarchie, tantôt jacobins quand les Jacobins sont les plus forts, qu'en convenant (lu'il est vendu à Pitt, comme le général Dillon affirmait, il y a trois ans, à la tribune de l'Assemblée nationale, qu'il en avait des preuves , et en i-econnaissant qu'il est encore l'agent de Pitt, comme il l'était de Lenoir, et que sa mission de la Grande-Bretagne est de tout brouiller et de bouleverser lu France.

Enfin, ce sont ces ridicules favoris de la fortune, qui, comme tous les favoris passés, présents et avenir, ne savent garder aucune mesure dans leur orgueil, leur ambition et leur vengeance; qui ont rêvé qu'il n'avait tenu qu'à eux de devenir régents, ou portesceptre \ qui s'étaiit faits patriotes il y a quatre ans, en haine de ceux qui étaient au-dessus d'eux, et non par intérêt pour ceux qu'ils croyaient au-dessous, doivent poursuivre de la même haine qu'ils ont toujours eue pour tout ce qui leur est supérieur, ceux qu'ils ne dominent que par leurs places, et qui les dominent par leurs services et l'estime publique; ils sont donc devenus aristocrates comme ils étaient de-

1. Vojez les Observations de Jérôme Premier sur le discours de Robespierre. Quant à Roland, tout le monde sait qiril a eu des voix dans j)lu.< d'un journal iiour la r('pcnoc. {yoïc de Desiiioulins.)

vcims palîiules, sans clianger de caraclùrc, el par jalousie, par une émulalion qui s'est tournée en blanc. Et comme ils ne peuvent se résoudre à se montrer dans la même route que ceux qu'ils haïssent, parce qu'ils ne pourraient y marcher qu'à pas inégaux, et que pygmées ils ne pourraient suivre des géants, lors même qu'ils voient la conliance publique s'éloigner, et qu'ils sentent qu'ils vont perdre la patrie et euxmêmes, leur jalousie plus forte que leurs intérêts ne leur permet pas de revenir sur leurs pas, et ils aiment mieux que l'État périsse plutôt que de partager l'honneur de l'avoir sauvé avec des rivaux qu'ils détestent. Et déjà ils se sont faits Feuillants, et ils se feront royalistes plutôt que d'être Jacobins et républicains avec la Montagne^

1. Camille se repentira plus tard — mais trop tard — d'avoir ainsi aiguisé le couperet (jui décapita la Gironde. Nous donnons ces diverses tcuvres oratoires, non comme des modèles d'esprit politique, loin de là, mais comme des documents liisloritjues foui à fait imporlaids, on l'avouera. (J. G.)

COSVENTIOS NATIONALE

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