‹ ŒuvresChapitre 22 sur 64 · décembre · texte numérisé non relu

décembre

Ceiix-îà pensent apparemment que la liberté, comme l'enfance, a besoin de passer par les cris et les pleurs, pour arriver à Tàge mûr. Il est au contraire de la nature de la liberté que, pour en jouir, il suffit de la désirer. Un peuple est libre du moment qu'il veut l'être (on se rappelle que c'est un mot de Lafayette) ; il rentre dans la plénitude de tous ses droits, dès le 14 juillet. La liberté n'a ni vieillesse, ni enfance. Elle n'a qu'un âge, celui de la force et de la vigueur. Autrement ceux qui se font tuer pour la République seraient donc aussi stupides que ces fanatiques de la Vendée, qui se font tuer pour des délices de paradis dont ils ne jouiront point. Quand nous aurons péri dans le combat, ressusciterons-nous dans trois jours^ comme le croient ces paysans stupides? Nous combattons pour défendre des biens dont elle met sur-lecbamp en possession ceux qui l'invoquent. Ces biens sont la déclaration des droits, la douceur des maximes républicaines, la fraternité, la sainte égalité, l'inviolabilité des principes. Voilà les traces des pas de la déesse; voilà à quels traits je distingue les peuples au milieu de qui elle babite.

Et à quel autre signe veut-on que je reconnaisse celte liberté divine? Cette liberté, ne serait-ce qu'un vain nom? n'est-ce qu'une actrice de l'Opéra, la Gandeille ou la Maillard, promenées avec un bonnef:. rouge, ou bien cette statue de 46 pieds de haut que propose David? Si parla liberté vous n'entendez pas, comme moi, les principes, mais seulement un morceau de pierre, il n'y eut jamais d'idolâtrie plus slupide et si coûteuse que la nôtre.

0 mes chers concitoyens! serions-nous donc avilis à ce point, que de nous prosterner devant de telles divinités? Non, la liberté, descendue du ciel, ce n'est

point une nymphe de l'Opéra, ce n'est point un bonnet rouge, une ciiemise sale ou des haillons. La liberté, c'est le bonheur, c'estla raison, c'est l'égalité, c'est la justice, c'est la déclaration des droits, c'est voire sublime GonstitutionM Voulez-vous que je la reconnaisse, que je tombe à ses pieds, que je verse tout mon sang pour elle? ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyens que vous appelez suspects^, car, dans la déclaration des droits, il n'y a point de maison de suspicion; il n'y a que des maisons d'arrêt. Le soupçon n'a point de prisons, mais l'accusateur public; il n'y a point de gens suspects, il n'y a que des prévenus de délits fixés par la loi. Et ne croyez pas que cette mesure serait funeste à la République. Ce serait la mesure la plus révolutionnaire que vous eussiez jamais prise. Vous voulez exterminer tous vos ennemis par la guillotine! Mais y eut-il jamais plus grande folie ? Pouvez-vous en faire périr un seul à

1. A la lecture de ces lignes si éloquentes, si saintement passionnées, si dignes de la déesse qu'elles invoquent et qui les inspira, quel cœur pourrait rester sans Lalteuienl? Mais Camille Desmoulins ne prenait-il pas le jour du combat pour le lendemain de la victoire, lorsqu'il niait que la liberté, comme l'enfance, eût besoin de passer par les cris et les pleurs pour arriver à l'âge raùr? 11 n'y a pas à en douter: ce que le quatrième numéro demande à chaque page, presque à chaque ligne, c'est que la Révolution, en tant que Révolution, abdique, el sur-le-champ.

(L. Blanc, Réu.fr., t. X.)

2. Que Messieurs les modérés ne se fassent pas une autorité de ce passage; qu'ils n'isolent pas celle ligne du reste du numéro quatre ; car c'est de l'ensemble que se compose mon opinion. Je ne veux point, pyginée, avoir une querelle avec le géant^ et je déclare que mon sentiment n'est pas qu'on ouvre les deux ballants des maisons de suspicion, mais seulement un guichet, et que les quatre ou six examinateurs secrets, décrétés par la Convention, décadi 30 frimaire, interrogent les suspects un à un, et leur rendent la liberté, si leur élargissement ne met point la République ■en péril. (Note de DesmouUns.)

réchafaud, sans vous faire dix ennemis de sa famille ou de ses amis? Croyez-vous que ce soient ces femmes, ces vieillards, ces cacochymes, ces égoïstes, ces traînards de la Révolution, que vous enfermez, qui sont dangereux? De vos ennemis, il n'est resté parmi vous que les Liclies et les malades. Les braves et les foris ont émigré. Ils ont péri h Lyon ou dans la Vendée ; tout le reste ne mérite pas voire colère. Cette multitude de feuillants, de rentiers, de boutiquiers que vous incarcérez dans le duel entre la monarchie et la république, n'a ressemblé qu'à ce peuple de Rome, dont Tacite peint ainsi l'indifférence, dans le combat entre Vitellius et Vespasien.

« Tant que dura l'action, les Romains s'assemblaient, comme des spectateurs curieux, autour des combattants; et, comme à un spectacle, ils favorisaient tantôt ceux-ci et tantôt ceux-là par des battements de mains et des acclamations, se déclarant toujours pour les vainqueurs, et lorsqu'un des deux partis venait h lâcher pied, voulant qu'on tirât des maisons et qu'on livrât à l'ennemi ceux qui s'y sauvaient. D'un côté, l'on voyait des morts et des blessés; de l'autre, des comédies et des restaurateurs remplis de monde, v N'est-ce pas l'image de nos modérés, de nos chapelains, de nos signataires de la fameuse pétition des huit mille et des vingt mille, et de cette multitude immobile entre les jacobins et Coblentz, selon le succès, criant : Vive Lafayelte et son cheval blanc! ou portant en triomphe le buste de Marat, et le nichant dévotement à la place de Notre-Dame du coin, et entre les deux chandelles^? On voit que les

1 . On devait plus tard jelcr ces busies h l'égout de la Halle. Le corps de Maral, quoi qu'on dise, n'y fut point jeté.

Jjourgcois de Paris, l'an II de la République, ne ressemblent pas mal encore à ceux de Rome du temps de Vileliius, comme ceux de Rome ressemblaient à ceux d'Athènes, du temps de Platon, dont ce philosophe disait, dans sa République imaginaire, qu'il n'avait rien prescrit pour eux, cette classe étant faite pour suivre aveuglément l'impulsion du gouvernement et des plus forts. On se battait au Carrousel et au Ciiamp de 3Iars, et le Palais-Royal étalait ses bergères et son Arcadie^ A côté du tranchant de la guillotine sous lequel tombaient les têtes couronnées, et sur la même place, et dans le même temps, on guillotinait aussi Polichinelle qui partageait l'attention. Ce n'était pas l'amour de la République qui attirait tous les jours tant de monde sur la place de la Révolution, mais la curiosité, et la pièce nouvelle qui ne pouvait avoir qu'une seule représentation. Je suis sûr que la plupart des habitués de ce spéciale se moquaient, au fond de l'àme, des abonnés de l'opéra et de la tragédie, qu'ils ne voyaient qu'un poignard de carton, et des comédiens qui faisaient le mort. Telle était, dit Tacite, l'insensibilité de la ville de Rome, sa sécurité dénaturée et son indinérence parfaite pour tous les partis. Mais Vespasien, vainqueur, ne lit point embastiller toute cette multitude.

De même, croyez-moi, dignes représentants, aujourd'hui que la Convention vient de rejeter sur les intrigants, les patriotes tarés et les ultra-révolutionnaires en moustaches et en bonnet rouge, l'immense poids de terreur qui pesait sur elle; aujourd'hui

1. N'a-l'on pas vu, le dimanche tiui suivit l'entrée des troupes dans Paris (mai 187 1), les boulevards pleins de monde, de promeneurs, de marchands de coco, tandis qu'on se ballail encore du côté de Belleville ci du Pcre-Lachaise?

qu'elle a repris, sur son piédoslal, rattitude qui lui convenait dans la religion du peuple, el que le Comité de salul public veut un gouvernement provisoire, respecté et assez fort pour contenir également les modérés et les exagérés, laissons aussi végéter au coin de leur feu, au moins ces paisibles casaniers qui n'étaient pas républicains sous Louis XV et même sousLouisXVI et les états-généraux, mais qui, dès le 14 juillet, et au premier coup de fusil, ont jeté leurs armes et l'écusson des lis, et ont demandé en grâce à la nation de leur laisser faire leurs quatre repas par jour. Laissezles comme Vespasien, suivre aujourd'hui le char triomphateur, en s' égosillant à crier : Vive la République!

Que de bénédictions s'élèveraient alors de toutes parts! Je pense bien différemment de ceux qui vous disent qu'il faut laisser la terreur à l'ordre du jour. Je suis certain, au contraire, que la liberté serait consolidée, et l'Europe vaincue, si vous aviez un comité de CLÉMENCE. C'est ce comité qui finirait la Révolution ; car la clémence est aussi une mesure révolutionnaire, et la plus efficace de toutes, quand elle est distribuée avec sagesse. Que les imbéciles et les fripons m'appellent modéré, s'ils le veulent. Je ne rougis point de n'être pas plus enragé que M. Brutus; or, voici ce que Brutus écrivait : « Vous feriez mieux, mon cher Cicé- « ron, de mettre de la vigueur à couper court aux « guerres civiles, qu'à exercer de la colère, et pource suivre vos ressentiments contre des vaiikus. » On sait queThrasybule, après s'être emparé d'Athènes, à la tête des bannis, et avoir condamné à mort ceux des trente tyrans qui n'avaient point péri les armes à la main, usa d'une indulgence extrême à l'égard du reste des citoyens, et même fit proclamer une amnistie

rgénérale. Dira-t-on que Thrasybule et Brulus étaient des feuillants, des brissolins? je consens à passer pour modéré, comme ces grands liommes. La politique leur avait appris la maxime que Machiavel a professée depuis, que, lorsque tant de monde a trempé dans une conjuration, on l étouffe plus sftrement, en feignant de l'ignorer, quen cherchant tous les complices. C'est cette politique, autant que sa bonté, son humanité qui inspira à Antonin ces belles paroles aux magistrats qui le pressaient de poursuivre et de punir tous les citoyens qui avaient eu part à la conjuration d'Attilius : « Je ne suis pas bien aise qu'on voie qu'il y a tant de personnes qui ne m'aiment pas. )>

Je ne puis m'empêcher de transcrire ici le passage que Vanti fédéraliste a cité de Montesquieu, et qui est si bien à Tordre du jour. On verra que le génie de César ne travaillait pas mieux que la sottise de nos ultra-révolutionnaires à faire délester la république, et à frayer le chemin à la monarchie.

« Tous les gens qui avaient eu des projets ambitieux avaient conspiré à mettre le désordre dans la république. Pompée, Crassus et César y réussirent à merveille; et comme les bons législateurs cherchent à rendre leurs concitoyens meilleurs, ceux-ci cherchaient aies rendre pires. Ces premiers hommes de la république cherchaient à dégoûter le peuple de son pouvoir, et à devenir nécessaires en rendant extrêmes les inconvénients du gouvernement républicain. Mais lorsque Auguste fut devenu le maître, il travailla à rétablir l'ordre pour faire sentir le bonheur du gouvernement d'un seul. »

C'est alors qu'Octave sut rejeter habilement sur Antoine et Lépide l'odieux des proscriptions passées ; et .comme sa clémence présente appartenait à lui seul, ce

fui celte clémence, dont il avait appris Vartifice de Jules César, (jui opéra la révolution, et décida, bien plus que Pharsale et Actium, de rasservissemenl de Tunivers pour dix-huit siècles. On était las de voir couler le snng dans le Forum et autour de la tribune aux harangues, depuis les Gracques.

Tant d'exemples prouvent ce que je disais tout à l'heure, que la clémence, distribuée avec sagesse, est la mesure la plus révolutionnaire, la plus efficace, au lieu que la [Qvrei\v\\'G?>{{{Vie\(i Mentor d\m jour, comme l'appelle si bienCicéron : Timor non diuturnus magister offcii. Ceux qui ont lu l'histoire savent que c'est la terreur seule du tribunal de Jeffreys et de l'armée révolutionnaire que le major Kircli traînait à sa suite, qui amena la révolution de 1689. Jacques 11 appelait en riant la campagne de Jeffreys celte sanglante tournée de son tribunal ambulant'. Il ne prévoyait pas que son détrônement terminerait la fin de celte campagne. Si on consulte la liste des morts, on verra que ce chancelier d'Angleterre, qui a laisséun nom siabominable, étaitun petit compagnon en comparaisondu f/é)u'ral ministre Ronsin, qu'on peut appeler, d'après son affiche, V Alexandre des bourreaux.

Citoyens collègues, il semble qu'un montagnard n'aurait point à rougirde proposer les mêmesmoyens de salut public que Brutus et Tbrasybule, surtout si on considère qu'Athènes se préserva de la guerre civile pour avoir suivi le conseil de Tbrasybule, et cjue Rome perdit sa liberté pour avoir rejeté celui de Brutus. Cependant je me garde bien de vous présenter une semblable mesure. Arrière la motion d'une amnistie ! Une indulgence aveugle et générale serait con-

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