‹ ŒuvresChapitre 53 sur 64 · La (rop fameuse lanterne · texte numérisé non relu

La (rop fameuse lanterne

2. Thiroux de Crosne, nommé en 1785, et qui fut le dernier lieutenant ycnéral de la police.

sard cria: France, la nation française; novs venons nous rendre, vous offrir nos secours. Comme on s'en déliait un peu, on leur dit de se désarmer d'abord, et sur leur refus, on les remercia de leurs services, et il n'en serait pas échappé un seul, s'ils ne se fussent égosillés à crier: Vivent les Parisiens et le tiers-état ! On les ramena jusqu'aux barrières, où nous leur souhaitâmes le bon soir. Nous les avions promenés quelque temps dans Paris, où ils durent admirer le bon ordre et le patriotisme. Les femmes faisaient bouillir de Teau pour jeter sur la tête; ils voyaient les pavés rougis sur les fenêtres, prêts à les écraser et autour d'eux les milices innombrables de Paris, armées de sabres, d'épées, de pistolets et plus de soixante mille baïonnettes, plus de cent cinquante pièces de canon braquées à l'entrée des rues. Je crois que c'est leur rapport qui glaça d'effroi le camp. Nous avions les poudres de la Bastille, de l'Arsenal, cinquante mille cartouches trouvées aux Invalides. Mon avis était d'aller à Versailles. La guerre était finie, toute la famille était enlevée, tous les aristocrates pris d'un coup de filet. J'étais certain que la prise inconcevable de la Bastille, dans un assaut d'un quart d'heure, aA^ait consterné le château de Versailles et le camp, et qu'ils n'auraient pas eu le temps de se reconnaître. Hier matin, le roi effrayé vint à l'Assemblée nationale ^ ; il

1. Celle démarche du Roi n'élait point spontanée. L'idée lui en avait été suggérée par un serviteur dévoué, le duc de Liancourt. H entra sans garde, et accompagné seulement de ses deux frères, et il parla debout et découvert. Celle fois, il reconnut V Assemblée nationnle, et, au lieu de se servir, comme il avait toujours fait, de l'appellation surannée A' Étals généraux, il la nomma de son vrai nom , du nom qu'elle tenait d'elle-même. (Mémoires de Bailly, t. II, p. 4; Ferrières, t. I, p. 140; Madame Campan, ch. xiv, p. 233, Didot ; Weber, ch. iv, p. 236 ; Droz, 11, 332.)

se mit à la merci de l'Assemblée, et voilà tous ses péchés remis. Nos députés le reconduisirent en triomphe au château. 11 pleura beaucoup, ;\ ce qu'on assure. Il retourna à pied, n'ayant pour gardes que nos députés qui le ramenaient \ Target me dit que ce fut une bien belle procession. Le soir, la procession de Paris fut plus belle encore. Cent cinquante députés de l'Assemblée Nationale, Clergé, Noblesse et Communes, étaient montés dans les carrosses du roi pour venir apporter la paix. Ils arrivèrent à trois heures et demie à la place Louis XV, descendirent de voiture et furent à pied, traversant la rue Saint-Honoré jusqu'à THôtel de Ville. Ils marchèrent sous les drapeaux des gardes-françaises, qu'ils baisaient en disant : «Voilà les drapeaux de la nation, de la liberté, » et au milieu de cent mille hommes armés, et de huit cent mille avec des cocardes rouges et bleues : le rouge, pour montrer qu'on était prêt à verser son sang; et le bleu, pour une constitution céleste. Les députés avaient aussi la cocarde. On fit halte devant le Palais-Royal et devant le garde-franraise sur le phaélon de M. de Launey, dont la ville lui avait fait présent, ainsi que des chevaux superflus du gouverneur décapité. Il avait une couronne civique sur la tête. Il donnait la main à tous les députés. Je marchais l'épée nue à côté de Target, avec qui je causais. Il était d'une joie inexprimable. Elle brillait dans tous les yeux et je n'ai rien vu de pareil. Il est impossible que le triomphe de Paul-Émile ait été plus beau. J'avais

1. « Le Roi, dit le Procès-verbal, s'est rendu à pied au cliâteau, nymit l'amour de la Nation pour garde et ses représentants pour cortège, w (Mémoires de Baiily, t. II, p. 7.) Tous les députés, mêlés et confondus sans distinction d'Ordres, l'entourèrent et le reconduisirent jusqu'au château, en formant de leurs bras une chaîne vivante qui l'assurait contre la trop grande alïluence.

pourtant eu plus de joie encore la veille, lorsque je montai sur la brèche de la Bastille rendue, et qu'on y arbora le pavillon des Gardes et des milices bourgeoises. Là étaient la plupart des zélés patriotes. Nous nous embrassions, nous baisions les mains des gardesfrançaises en pleurant de joie et d'ivresse.

Votre fils, Desmoulixs.

P. S. Hier, à l'Hôtel de Ville, les cent cinquante députés et les électeurs ont proclamé la paix. Le marquis de Lafayette est nommé général des seize légions des milices de Paris, les gardes-françaises et les gardes-suisses sont déclarées troupes nationales et désormais à la solde de la nation, aussi bien que les deux premières de nos seize légions.

M. Bailly est nommé maire de Paris. En ce moment on rase la Bastille' ; M. Necker est rappelé; les nouveaux ministres ont remercié ou sont remerciés; FouUon est mort de peur' ; l'abbé Roy est pendu; le

1. Dès le IG, leComilé permanent arrcta que ta Baslilie serait démolie, sans perdre de temps et jusque dans ses fondements, sous la direction de deux arcliitectes. L'Assemblée générale des Électeurs approuva et confirma cet arrêté, qui fut proclamé par les trompettes de la ville, dans la cour de l'Hôtel, au nom de Lafayette, commandant général. (Mémoires de Bailly, t. II, p. iO, 49.)

2. L'émigration commença dans la journée du IC. Le comte d'Arlois et ses deux fds, le prince de Condé, le duc de Bourbon et le duc d'Enghien, le prince de Conli partirent en même temps que les troupes. Le duc et la duchesse Jules de Polignac, leur fille, et la comtesse Diane, sœur du duc, quittèrent Versailles dans la nuit du 16 au 17, avec l'abbé de Balivière. Le 17 et les jours suivants, les princes de Lambesc et de Vaudemont, le vieux maréchal de Broglie, le duc de la Vauguyon, Barenlin, Villedeuil et le baron de Breteuil parvinrent à s'échapper. Mais FouUon, son gendre Bertier et Besenval n'y réussirent pas. Celui-ci fut arrêté àVillenauve. FouUon fit lui-même répandre le bruil qu'il était mort. Réfugié à

gouverneur et le sous-gouverneur de la Baslille et le prévôt des marchands sont décapilcs; cinq voleurs ont été accrochés au réverbère; une centaine d'hommes ont été tués à la Bastille de part et d'autre. On a remarqué la clôture des spectacles depuis dimanche, chose inouïe !

A son iière, à propos de ses ouvrages lilléraires.

20 septembre 1789i

La meilleure réponse à votre lettre pleine de reproches est de vous envoyer les trois ouvrages. J'ai donc préparé un très-gros paquet où vous trouverez quatre exemplaires de la France libre, de la Lanterne, et nombre d'exemplaires d'une petite feuille qui vient de me faire inllniment d'honneur, et dont je reçois des compliments partout [Réclamation en faveur du 7narquis de Saint-Hiiruge). En attendant, je joins à cette lettre un numéro de la Chronique de Paris, le journal de la capitale qui passe pour le mieux fait. Je ne connais point l'auteur, et même je lui en veux de son article, comme citoyen. Cependant comme écrivain, mon amour-propre en est content; ainsi je vous l'envoie, pour que vous le joigniez à la correspondance du Palais -Royal que je vous ai déjà fait passer. Opposez ces suffrages imprimés et publiés d'écrivains que je ne connais point, et dont je ne suis pas assez riche pour payer l'encens, aux injures de

Viry, près de Paris, il y fut découvert. Son gendre Bertier fut arrêté à Compiègne. Transférés à Paris, ils y périrent, le même jour 22 juillet, d'une mort épouvantable.

nos Gutsai^ds et à ce que vous appelez l'indignation publique. J'ai peine à croii'e ([ue j'ai encouru l'indignation de mes chers compatriotes, et il ne peut y avoir que des ignorants, que des imbéciles ou des envieux qui décrient une brochure qui me fait tant d'honneur, et qui m'a attiré les compliments les plus flatteurs de la part d'un homme qui ne m'avait jamais loué, de M. Target. Au reste, quand je vous envoie le témoignage des journaux et que je vous raconte, comme j'ai fait dans ma dernière lettre, les choses infiniment flatteuses que j'ai entendues au sujet de la France libre, je vous fais part de tout cela pour vous seul, afin que vous ne rougissiez point de moi, et non pour exciter l'envie en le redisant à mes compatriotes ; je sais que dans son pays personne n'est prophète, et il ne faut pas affecter d'ouvrir les yeux de ceux que la lumière blesse. Si vous entendez dire du mal de moi, consolez-vous par le souvenir du témoignage que m'ont rendu MM. de Mirabeau, Target, M. de Robespierre, Gleizen, et plus de deux cents députés. Pensez qu'une grande partie de la capitale me nomme parmi les principaux auteurs de la Révolution. Beaucoup même vont jusqu'à dire que j'en suis l'auteur. Je rencontrai, il y a trois jours, chez mon libraire, un Picard, vice-président du district des Feuillants. « Ah ! mon cher compatriote, me ditil, combien j'ai souffert que notre paroisse fût si mal représentée ! Du moins, vous en avez soutenu l'honneur, puisque l'auteur de la France libre est du Vermandois. » Il n'a plus voulu me quitter qu'il ne m'eût emmené souper avec lui, et nous avons lié connaissance. Mais le témoignage qui m'a flatté le plus, c'est . celui de ma conscience, c'est le sentiment intérieur que ce que j'ai fait est bien. J'ai contribué à affranchir

ma pairie, je me suis fait un nom el je commence à entendre dire : Il y n ttne brochure de Desmoulins ; on ne dit plus: iCun auteur appelé Dtsmoulins ; mais Desnionlins vient de défendre le marquis de Saint-Huruge. Plusieurs femmes m'ont invité à venir dans leur société, et M. Mercier^ doit me présenter encore dans deux ou trois maisons où on l'en a prié. Mais rien ne pouvait me procurer un moment aussi heureux que l'a été pour moi celui où le l!2juillet j'ai été, je nedispas applaudi par dix mille personnes, mais étouffé d'embrassements mêlés de larmes. Peut-être alors ai-je sauvé Paris d'une ruine entière, et la nation de la plus horrible servitude. Et les cris de quelques dévotes, de quelques imbéciles, me feraient repentir de ma gloire et de ma vertu !

Non, ceux qui disent du mal de moi vous trompent; ils se mentent à eux-mêmes ; et au fond de leur cœur ils voudraient avoir un fils qui me ressemblât. Ils ont l'air de venir vous consoler, et il n'y a qu'eux qui vous aftligent. On ne dit du mal de moi que celui qu'ils disent. Ce sont les frères de Joseph qui viennent consoler Jacob, dont une bête, disent-ils, a déchiré les membres. Eux-mêmes sont cette bête qui les a déchirés. J'oppose de longues louanges à vos longues doléances sur ma folie.

L'ouvrage de la Lanterne ne vaut pas l'autre, et m'aurait fait déchoir dans l'opinion, si j'y avois mis mon nom. Cependant, j'en ai entendu dire du bien, et si le libraire ne me trompe pas, personne n'en a dit de mal.

Ce que vous me dites de Guise achève de me fixer à Paris, pour lequel je commençois déjà à avoir une

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