C'était le nom ifan de ses frères
3d2 ŒUVRES DE CAMILLE DESMOULINS.
velles d'Hénin et de Fontaine : j'ai toujours un peu sur le cœur le tour qu'ils m'ont joué ù Laon.
Plaide-t-onà Guise?
Voilà vos dîmes et vos matières bénéficiales et votre juridiction à vau l'eau.
Vous avez manqué de politique, quand l'année dernière vous n'avez plus voulu venir à Laon, et me recommander aux personnes de la Compagnie qui auraient pu me faire nommer. Je m'en moque aujourd'hui. J'ai écrit mon nom en plus grosses lettres dans l'histoire de la Révolution que celui de tous nos députés de la Picardie; mais la considération dont je jouis ici ne peut vous être bonne à rien, et j'aurais voulu vous être bon à quelque chose, et vous faire rendre justice.
Vous vous êtes aliéné M. Deviefville, qui, à son retour de l'Assemblée nationale, aurait pu vous soutenir par son crédit et entre nous par son parti, au lieu que je crois entrevoir qu'il y a deux partis à Guise, et que vous n'êt€s d'aucun. Vous croyez peutêtre que ma devise est audai- et edcix. Point du tout. Ce n'est point la faim qui m'a donné cette hardiesse. Vous pouvez vous souvenir que j'ai toujours eu les principes que je viens de professer; à ces principes s'est joint le plaisir de me mettre à ma place, de montrer ma force à ceux qui m'avaient méprisé, de me venger de la fortune qui m'a toujours poursuivi, enreplaçant au niveau ceux qu'elle avait placés au-dessus de moi. Ma devise est celle des honnêtes gens : Cœsar vi priorem; la devise des aristocrates est celle de Pompée : Pompeius vi parem. Légalité et point de supérieur comme César.
A son père, sur ses rapports avec Mirabeau.
22 septembre 1769.
Mon très-cher père, *
M. de Mirabeau, chez lequel je dînai hier à Versailles, m'apprit que le parlement de Toulouse venait de brûler ma France libre. J'attends le réquisitoire, que je suis curieux, de lire. Cela me vaudra une édition de plus, s'il n'y a pas eu de contrefaçon dans ce pays-là.
Mon discours de la Lanterne s'est vendu, et l'édition est à peu près épuisée. C'est la seule brochure qui se soit vendue ces jours-ci ; mais on est si las de toutes ces feuilles, que je crains d'en faire tirer une seconde édition. La demi-feuille que je vous ai envoyée par la poste, en faveur du marquis de Saint-Hu- Tuge, a fait beaucoup d'honneur à mes principes, et j'en ai reçu des compliments de tous côtés. Ce succès de mes brochures de l'année, si différent de celui qu'elles ont à Guise, me détermine à fixer mon domicile à Paris. J'ai pris un logement en face de l'hôtel de Nivernais , où je vais entrer à la Saint-Remy, Comme la dépense a absorbé bien au delà de mon dernier ouvrage, j'ai pensé que vous ne refuseriez pas de m'aider de cinq à six louis, et que vous prendrez en considération les friponneries de mes libraires. Je vous prie de ne pas me les refuser si c'est possible.
Je vous envoie le numéro 9 des Révolutions de Paris., à cause de la mention qu'il fait, page 14, des services que j'ai rendus à la patrie. J'ai pris le parti
de ne plus faire que des ouvrages soignés, el de retrancher sur ma dépense au profil de ma l'éputalion. M. de 31irabeau m'a offert de travailler à son journal. J'hésite et j'attends vos conseils. ,
A l'instant m'arrive une lettre de I\lii'a])eau, qui me mande sur-le-champ à Veisailles.La Chronique de Paris a fait hier le plus grand éloge de moi, à cause de ma réclamation pour M. de Sainl-Huruge. Adieu.
A son ijcru, sur fcs ouvrages lilléraircs cl ses raiiporls avec Mirabeau.
29 septembre 1789.
M. Gelli a dû vous passer, il y a quelques jours, deux France libre, une Lanterne ^ une trentaine de Réclamations en faveur du marquis de Saint-Hurucje^ et le numéro 9 des Révolutions de Paris. Est-ce que vous ne les auriez pas reçus? Je n'ai pas reçu de lettre de vous depuis huit jours. Vous pouvez toujours m'écrire à l'hôtel de Pologne. J'attends aussi votre réponse pour l'article des six louis que je vous demande pour ne pas manquer de parole à mon tapissier. Je vous écris ceci à Paris, où je viens d'arriver à l'hôtel de Pologne, pied-à-terre que j'ai gardé.
Depuis huit jours je suis à Versailles chez Mirabeau. Nous sommes devenus de grands amis; au moins m'appelle-t-il son cher ami. A chaque instant il me prend les mains, il me donne des coups de poing; il va ensuite à l'assemblée, i-eprcnd sa dignité en entrant dans le vestibule, et fait des merveilles ; après quoi, il revient dîner avec une excellente compagnie,
et parfois sa maîtresse, et nous buvons d'excellents vins. Je sens que sa table trop délicate et trop cbargée me corrompt. Ses vins de Bordeaux et son marasquin ont leur prix que je cberche vainement à me dissimuler, et j'ai toutes les peines du monde à reprendre mon austérité républicaine et à délester les aristocrates, dont le crime est de tenir à ces excellents dîners. Je prépare des motions, et Mirabeau appelle cela m'initier aux grandes affaires. Il semble que je devrais me trouver beureux, en me rappelant ma position à Guise, de me voir devenu le commensal et l'ami de Mirabeau, brûlé par le parlement de Toulouse, et avec la réputation d'excellent citoyen et de bon écrivain. Ma Lanterne fait à présent la même sensation que la France libre. Il y a trois jours, étant dans le vestibule des États-généraux, et quelqu'un m' ayant nommé, je vis tout le monde, et nombre de députés des trois ordres, me regarder avec celte cui-iosité qui flatte mon amour-propre ; ce qui ne m'empêche pas de n'être point très-heureux. Dans un moment, je trouve la vie une chose délicieuse, et le moment d'après je la trouve presque insupportable, et cela dix fois dans un jour. J'ai vingt courses à faire, une philippique dans la tête, une motion à l'imprimerie et une seconde édition de ma France libre. Mirabeau m'attend ce soir. Adieu. Portez-vous bien, et ne dites plus tant de mal de votre fils.
8 octobre 17S9.
Mon cher père,
J'ai passé deux semaines charmantes chez Mirabeau; mais voyant que je ne lui étais bon à rien, je
lui ai dit. adieu, et je suis revenu à Paris. Nous nous sommes quittés pour nous reprendre et bons amis; il m'a invité avenir passer huit jours avec lui toutes les fois que cela me ferait plaisir. Pendant mon séjour à Versailles, il m'a chargé de faire un mémoire pour la ville de Belesme contre son subdélégué et l'intendant d'Alençon; je l'ai fait
Je vous fais passer deux journaux, entre autres, où l'on m'a beaucoup loué. Ces éloges ne me sont parvenus que bien tard. Tous ou presque tous m'ont donné un coup d'encensoir, mais je n'en suis pas plus riche pour cela. L'autre jour, M. de Montmorency, M. de Castellan, M. l'abbé Sieyès, Target, me disaient les choses les plus agréables sur ma Lanterne. Cette célébrité ajoute encore à ma honte naturelle d'exposer mes besoins. Je n'ose même les découvrir à M. de Mirabeau. En vérité, vous êtes à mon égard d'une injustice extrême; vous voyez que malgré mes ennemis et mes calomniateurs, j'ai su me mettre à ma place parmi les écrivains, les patriotes et les hommes à caractère. Grâce au ciel, je suis content de ma petite réputation, je n'en ambitionne pas davantage. Il est autour de moi bien peu de personnes à qui je puisse porter envie, mais cela n'empêche pas que je n'aie retiré que 12 louis de ma Lanterne qui en a rapporté quarante ou cinquante au libraire ; que je n'aie retiré que 30 louis de ma France libre qui a rapporté mille écus au libraire. Le bruit qu'ont fait ces ouvrages m'a attiré sur le corps tous mes créanciers, qui ne m'ont rien laissé, parce que je n'ai pas voulu troubler de leurs clameurs la jouissance nouvelle de ma renommée éphémère. Me voilà donc presque sans créanciers, mais aussi sans argent. Je vous en supplie, puisque voilà le moment de loucher vos rentes, puis-
que \o prix du blé se soutient, envoyez-moi six louis. Voilà le roi et rAssemblée nationale à demeure ici, je veux demeurer à Paris, j'abandonne mon ingrat et injuste pays. Je veux profiter de ce moment de réputation pour me mettre dans mes meubles, pour m'immatriculer dans un district; aurez-vous la cruauté de me refuser un lit, une paire de draps? Suis-je sans avoir, sans famille? Est-il vrai que je n'aie ni père ni mère ? Mais, direz-vous, il fallait employer à avoir des meubles ces 30 ou 40 louis. Je vous répondrai : il fallait vivre; il fallait payer des dettes que vous m'avez forcé de contracter depuis six ans, je n'ai pas eu le nécessaire. Dites vrai, m'avez-vous jamais acheté des meubles? m'avez-vous jamais mis en état de n'avoir point à payer le loyer exorbitant des chambres garnies? 01a mauvaise politique que la vôtre de m'avoir envoyé deux louis à deux louis, avec lesquels je n'ai jamais pu trouver le secret d'avoir des meubles et un domicile. Et quand je pense que ma fortune a tenu à mon domicile ; qu'avec un domicile j'aurais été président, commandant de district, représentant de la commune de Paris; au lieu que je ne suis qu'un écrivain distingué : témoignage vivant qu'avec des vertus, des talents, l'amour du travail, un caractère et de grands services rendus, on ne peut arriver à rien. Mais, chose étonnante ! voilà dix ans que je me plains en ces termes, et il m'a été plus facile de faire une révolution, de bouleverser la France, que d'obtenir de mon père, une fois pour toutes, une cinquantaine de louis , et qu'il donnât les mains à me commencer un établissement ! Quel homme vous êtes! avec tout votre esprit, et toutes vos vertus, vous n'avez pas su même me connaître. Vous m'avez éternellement calomnié, vous m'avez appelé éternellement un prodigue, un dis-
sipateur, el je n'ai été rien moins (|ue tout cela. Toute ma vie, je n'ai soupiré qu'après un ilomicile, après un établissement, et après avoir quitté Guise et la maison paternelle, vous n'avez pas voulu qu'à Paris j'eusse un autre gîte qu'une hôtellerie, et voilcà que j'ai trente ans. Vous m'avez toujours dit que j'avais d'autres frères! oui, mais il y a cette difïérence que la nature m'avait donné des ailes et que mes frères ne pouvaient sentir comme moi la chaîne des besoins qui me retenait à la terre.
Vous avez appris sans doute la grande révolution qui s'est faite. Consiimmatum est. Le roi, la reine, le dauphin sont à Paris. Cinquante mille hommes, dix mille femmes ont été les chercher avec vingt- deux pièces de canon. Il y a eu sept gardes du corps tués, six gardes nationaux, une femme et six bourgeois. A l'arrivée de la famille royale, j'ai cru voir six familles de Persée derrière le char de Paul-Émile. Le roi et la reine devaient fondre en larmes. Ils ne sont entrés que là nuit. On criait : « Nous amenons le boulanger et la boulangère. )) Hier, aux Tuileries, la reine s'est montrée à la fenêtre; elle a causé avec les poissardes , elle en a invité à dîner ; il s'est tenu à la croisée des espèces de conférences entre les dames delà cour et les dames de la halle. La reine a demandé grâce pour le comte d'Artois et le prince de Condé. Les dames de la halle ont accordé la grâce, scène infiniment ridicule. Aujourd'hui elles sont allées chercher l'Assemblée nationale qui vient aussi à Paris. Adieu, car il faut que je fasse mille courses.
Aidez-moi dans ces circonstances et envoyez-moi un lit, si vous ne pouvez m'en acheter un ici. Est-ce que vous pouvez me refuser un lit? Je vous ai dit que je ne voulais plus entendre parler de Guise. Votre
CORHKSrONDAXCE DE CAMILLE DESMOULINS. 349
nullité dans ce pays, et à plus foric raison la mienne, m'en ont détaché. Faites donc quelque chose pour moi, pour votre 111s aine.
P. S. L'heure de la poste était passée, j'ai rouvert ma lettre pour insister encore sur mes besoins. Tout ce que j'apprends de Guise par les lettres du cousin Deviefville me confirme dans la pensée de renoncer à ce pays, les antipodes de la philosophie, du patriotisme et de l'égalité. J'ai à Paris une réputation, on me consulte sur les grandes affaires; on m'invite à diner; il n'y a aucun faiseur de brochures dont les feuilles se vendent mieux : il ne me manque qu'un domicile ; je vous en supplie, aidez-moi, envoyez-moi six louis, ou bien un lit.
A son père, relalivement ?i son journal des dévolutions de France et de Brabant.
4 décembre 17S9.
Mon cher père,
Je vous ai fait passer le numéro I" de mon journal; ne l'avez-vous point reçu? Je vous prie de m'en accuser la réception. Je vous envoie deux prospectus. Si faire se peut, car nul n'est prophète en son pays, envoyez-moi des souscriptions. Me voibà journaliste, et déterminé à user amplement de la liberté de la presse. On a trouvé mon premier numéro parfait; mais soutiendrai-je ce ton ? J'ai tant d'occupations que je vous écris ceci à deux heures après minuit. Je vous embrasse. Bonsoir.
P. S. Je vous souhaite la bonne fêle et un joyeux
Sainl-Nicolas. Deviniez-vous que je serais un Romain quand vous me baptisiez Lucius, Sulpicius^ Camillm? et prophétisiez-vous ?
A son père, à propos des Uevolulioiis de Frcnicc et de Brabunt.
31 décembre 1789.
Mon cher père,
Recevez mes souhails de', bonne année, vous, ma chère mère, mes frères et sœurs. La fortune s'est lassée de me poursuivre. Jugez du succès de mon journal. J'ai, dans la seule ville de Marseille, cent abonnés, et dans celle de Dunkerque cent quarante. Si j'avais prévu cette affluence d'abonnés, je n'aurais pas conclu avec mon libraire le marché de deux mille écuspar an; il est vrai qu'il m'en promet quatre mille quand je serai arrivé à trois mille souscripteurs (tant ces libraires sont juifs!). Au reste, ce n'est pas l'argent que j'ai en vue dans cette entreprise, mais la défense des principes. Quelles lettres ! quelles vérités flatteuses je reçois ! On m'avait dit que la reine avait chargé M. de Gouvion, major général, de demander ma détention. Ce bruit est venu aux oreilles de M. de Gouvion qui m'écrit pour me témoigner bien d'autres sentiments. Sur un mot de mon numéro 5, M. de Lafayette vient de me prier de lui écrire, si je n'ai pas le temps de passer chez lui pour m'expliquer avec lui sur les griefs que je lui reproche. L'un m'appelle le meilleur écrivain, l'autre le plus zélé défenseur de la liberté; mais il est facile d'être niodesle lorsque l'on
ne VOUS déprécie pas. Je suis devenu assez indifférent à ces élages, ^et autant je paraissais vain lorsqu'on se plaisait a m'iiumilier, autant je rabais aujourd'hui des choses flatteuses qu'on m'adresse. Ce qui me touche bien plus, ou plutôt la seule chose qui me touche, c'est l'ami lié des patriotes et les embrassements des républicains qui viennent me voir, et quelques-uns de fort loin. Adieu. Je vous embrasse mille fois. Peut-être dans peu pourrai-je vous demander mon frère.
A son père.
15 mars 1790.
Mon très-cher père,
Je vois bien qu'il est plus facile de vous passer de mes nouvelles que moi des vôtres. Mes occupations devraient être auprès de vous l'excuse de mon silence, et je ne m'attendais pas que vous me puniriez en ne m'écrivant plus, parce que je vous ai écrit par la voie de mon journal. Je succombe à la fatigue et aux chagrins; je n'enrichis que mon libraire. J'apprends qu'on me contrefait dans le Languedoc et la Provence, et je sens que de plus en plus mon entreprise est audessus de mes forces. Lorsque j'ai sacrifié depuis six mois tout mon argent à payer des dettes, à me donner un domicile, des meubles et des effets pour plus de cent louis, de grâce apprenez-moi du moins que vous n'êtes pas de mes ennemis, et joignez-vous à ceux qui m'encouragent. J'ai reçu quchiues lettres infiniment honorables des Linguet, des Lamclh, des d'Aiguillon
et (Je ce qu'il y a de plus illustre dans TAssemblée nationale. Je ne demande point des nouvelles de Guise, mais donnez-m'en de vous. Il y a bien des moments où, malgré les compliments d'une foule de gens qui me disent que j'ai les flèches d'Hercule, je me trouve aussi malheureux , aussi abandonné que Philoctèle dans l'île de Lemnos. Mon libraire m'assure qu'il vous a fait passer et à mon frère mes numéros. Je vous embrasse mille fois.
A son pÎTC.
fi décembre 1700.
Mon très-cher père,
. Je suis allé chez le nouveau garde des sceaux, qui m'a fait tant d'amitié et en particulier et publiquement, m'appelant son cher confrère, me serrant la main et me priant d'aller déjeuner avec lui toutes les fois que j'en aurais le moment, que, malgré la répugnance à demander rien pour moi, je l'ai sollicité de redresser à votre égard les torts de G... Je lui ai dit que le commissaire du roi nommé à Guise ne tenait pas cà ce district, et échangerait volontiers si on le plaçait ailleurs.
Je vous embrasse et toute ma famille. Voilà bien des fois que je vous demande du linge inutilement, une nappe, des serviettes et une paire de draps.
CORRESrONDAXCE DE CAMILLE BESMOULINS. 353
A son lèrc^ pour lui annoncer son mariage.
1 1 décembre 1790.
Aujoiiiirimi, M décembre, je me vois enfin au comble de mes vœux. Le bonheur pour moi s'est fait longtemps attendre, mais enfin il est arrivé, et je suis heureux autant qu'on peut Télre sur la terre. Cette charmante Lucile, dont je vous ai tant parlé, que j'aime depuis huit ans, enfin ses parents me la donnent et elle ne me refuse pas. Tout à l'heure sa mère vient de m'apprendre cette nouvelle en pleurant de joie. L'inégalité de fortune, M. Duplessis ayant vingt mille livres de rente, avait jusqu'ici retardé mon bonheur ; le père était ébloui par les offres qu'on lui faisait. 11 a congédié un prétendant qui venait avec cent mille-francs; Lucile, qui avait déjà refusé vingtcinq mille livres de rente, n'a pas eu de peine à lui donner son congé. Vous allez la connaître par ce seul trait. Quand sa mère me l'a eu donnée, il n'y a qu'un moment, elle m'a conduit dans sa chambre: je me jette aux genoux de Lucile ; surpris de l'entendre rire, je lève les yeux, les siens n'étaient pas en meilleur état que les miens; elle était tout en larmes, elle pleurait même abondamment et cependant elle riait encore. Jamais je n'ai vu de spectacle aussi ravissant, et je n'aurais pas imaginé que la nature et la sensibilité pussent réunir ces deux contrastes. Son père m'a dit qu'il ne différait plus de nous marier que parce qu'il voulait me donner auparavant les cent mille francs qu'il a promis à sa fille, et que je pouvais venir avec lui chez le notaire quand je voudrais. Je lui ai répondu : «Vous êtes un capitaliste, vous avez remué de
l'espèce pendant toute votre vie, je ne me mêle point du contrat et tant d'argent m'embarrasserait; vous aimez trop votre fille pour que je stipule pour elle. Vous ne me demanderez rien, ainsi dressez le contrat comme vous voudrez. » Il me donne en outre la moitié de sa vaisselle d'argent, qui monte à dix mille francs. De grâce, n'allez pas faire sonner tout cela trop haut. Soyons modestes dans la prospérité. Envoyez-moi poste pour poste votre consentement et celui de ma mère; faites diligence à Laon pour les dispenses, et qu'il n'y ait qu'une seule publication de bans à Guise comme à Paris. Nous pourrons bien nous marier dans huit jours. Il tarde à ma chère Lucile autant qu'cà moi qu'on ne puisse plus nous séparer. N'attirez pas la haine de nos envieux par ces nouvelles, et comme moi renfermez votre joie dans votre cœur, ou épanchez-la tout au plus dans le sein de ma chère mère, de mes frères et sœurs. Je suis maintenant en état de venir à votre secours, et c'est là une grande partie de ma joie : ma maîtresse, ma femme, votre fille et toute sa famille vous embrassent.
A son père relativement à son mariage.
20 décembre 1790.
Mon très-cher père.
C'est la troisième lettre que je vous écris pour vous demander votre consentement à mon mariage avec une femme toute céleste, et vous avez laissé partir la poste sans m'envoyer votre acceptation; je ne m'attendais pas que les obstacles à ce mariage viendraient
de votre pari, ^ ous auriez dû prendre la posle et être venu me rapporter vous-même. Vous connaissez la vivacité de mon caractère et dans quelle situation violente vous m'auriez jeté si vous aviez opposé un veto absolu et même un veto suspensif.
M. Duplessis veut bien vous attester lui-même qu'il accorde sa fille à votre fils.
A son père après son mariage avec Liicile Duplessis.
3 jauvier 17!M.
Mon très-cher père,
Enfin j'ai été marié avec Lucile le mercredi 29 décembre. Mon cher Bérardier^ a foit la célébration à Saint-Sulpice, assisté de M. le curé qui avait presque sollicité l'honneur de la faire. J'ai eu bien des dilTicultés à l'évêché pour une dispense de l'Avent. Un M, Floirac, grand-vicaire, m'a dit que j'étais cause qu'on avait brûlé son château ; que je lui avais fait perdre vingt mille livres de rente, etc.. Des patriotes de l'Assemblée nationale n'ont pu obtenir cette dispense qu'ils sollicitaient pour moi; mais Bérardier a tant fait qu'il l'a enfin obtenue. J'ai eu aussi infiniment à me louer du curé de Saint-Sulpice, qui s'est employé pour moi avec bien de la chaleur. J'avais pour témoins Péthion et Bobespierre, l'élite de TAssemblée nationale, M. de Sillery, qui avait voulu en être, et mes deux confrères Brissot de Warville et Mercier, l'élite des journalistes, Bérardier a prononcé avant la
t. Proviseur du Ivcée Louis-Ie-Grantl.
célébration un discours touchant et cjui nous a fait bien pleurer, Lucile et moi. Nous n'étions pas seuls attendris; tout le monde avait les larmes aux yeux autour de nous. Le dîner s'est fait chez moi; il n'y avait que M. et madame Duplessis, leur demoiselle Adèle, maLucile, les témoins et le célébrant. M. Deviefville n'a pu s'y trouver, retenu, a-t-il dit, par une indisposition, mais il avait signé le contrat de mariage. S'il a pour vous une amitié aussi sincère et aussi désintéressée que vous le croyez, il a dû être fort content de la dot qui est de cent douze mille livres. Nombre de journaux ont parle de mon mariage; les patriotes s'en réjouissent, les aristocrates en enragent et injurient la famille qui m'a honoré de son alliance. Mais tous s'accordent à admirer ma femme comme une beauté parfaite, et je vous assure que cette beauté est son moindre mérite. Il ne tiendrait qu'à moi de faire condamner le Journal de la cour et de la ville h de grosses réparations envers ma femme et sa famille devant les nouveaux juges, pour avoir imprimé il y a trois jours : On dit que cette beauté est fille naturelle de l'abbé Terray^; mais c'est une folie si absurde, la mère a besoin de tant de vertu pour résister aux attaques auxquelles sa beauté l'a exposée et elle en a fait si souvent preuve ! Elle n'a même jamais vu l'abbé ïerray; son mari n'a été premier commis du contrôle général qu'après sa mort et sous M. de Clugny; sous l'abbé Terray, il était au trésor royal. Tout cela est si bien connu que cette famille respectable n'a fait que rire des calomnies des infâmes aristocrates, et m'a conseillé de les mépriser.
1. Réiif de la Bretonne a reproLluit ce bruit calomnieux etd'an- Ircs encore. (Voy. VAnnée des Daines nationales, Déceaibre 1794, page 3823.)
Il y a peu (]e femmes qui, après avoir élé idolâtrt'es, soiuiennent Tépreuve du mariage ; mais plus je connais Lucile et plus il faut me prosterner devant elle. Je n'ai pas eu le temps de vous écrire plus tôt parce que je me suis fait un point d'honneur de faire ce numéro de mon journal mieux que les précédents, et que je n'ai eu que deux jours pour le composer.
Ma femme vous embrasse, vous, ma chère mère et toute ma famille. Elle me charge de vous dire qu'elle n'a pas encore eu le temps de se reconnaître, qu'elle n'ose vous écrire de peur de ne pas soutenir l'opinion que je vous donne d'elle, et qu'elle remet sa lettre à quelques jours. Elle a été enchantée de votre lettre au sujet de mon mariage; elle l'a relue bien des fois avec[attendrissement.
Votre fils,
Camille Desmoulins ,
Le plus heureux des hommes et qui ne désire plus rien au monde.
Août 1791,
Cher et illustre frère,
Vousm'avez dit, dans notre dernière entrevue, qu'on répandait que le numéro 36 des Révolutions de Braèan^ n'était pas de moi, et vous aviez pu le croire parce que vous n'aviez pas encore lu le numéro; car ce n'est pas vous qui n'auriez pas tout de suite reconnu mon style. Je vous prie de prévenir ceux qui n'auraient pas ce discernement, que je ne suis point l'auteur du numéro 87 qui vient de paraître. Le numéro 87 m'a
expliqué pourquoi on avait publié que le précédent n'était pas de moi. Mon continuateur anonyme, en faisant croire que ce numéro qui avait réussi n'était point de Camille Desmoulins, cherchait à préparer le même succès et à conserver les mômes acheteurs aux numéros suivants qu'il alhxit publier. Je ne me plains point qu'il ait intitulé sa feuille Révolution de France et de Brabant, titre qui appartient à tout le monde, ni même numéro 87, quoi(iue ce titre semble n'appartenir qu'à moi, puisque j'ai fait les 86 autres. Je ne trouve pas mauvais non plus la petite usurpation de mon épigraphe : Quid novi? Je me réjouirais même de tout cela, puisque le continuateur semble patriote, si je pouvais croire à ce patriotisme. Mais il n'y a point de patriotisme sans probité, et la probité défendait au continuateur de tromper le public, en lui faisant lire en grosses lettres sur le frontispice du Journal : Par Camille Desmoulins, de la Société des Amis de la Constitution. Il est vrai qu'à la ligne précédente on lit : ci-devant; mais ce mot est en petites lettres et placé si ingénieusement, que personne ne l'a lu. Permettez, mon cher confrère, que je réclame dans votre journal contre toutes ces tromperies, qui ne sont pas dans ce genre les plus perfides dont j'ai à me plaindre.
de Marseille.
Monsieur,
J'ai toujours été trompé sur mes abonnés par les personnes que j'avais chargées d'expédier mon journal. Je n'ai reçu aucune lettre de vous, que je ne con-
naissais nullement pour un de mes souscripteurs de Marseille. J'en reçois une aujourd'hui en date du 20 juillet, où vous m'apprenez que je vous ai fait parvenir, jusqu'au numéro 68, i3 exemplaires démon journal. Je ne savais pas un mot de ces abonnements; je vous enverrais les huit que vous me demandez par numéro, si je continuais mon journal; mais les infidélités réunies pour moi de M. Gaillard et de la poste, et surtout l'anéantissement de la liberté de la presse dans la capitale, m'ont dégoûté de ce travail périodique, que je finis au numéro 86. Si vous le souhaitez, je vous expédierai, depuis le numéro 68 exclusivement, les numéros qui vous manquent pour compléter votre collection; mais, ayant cessé de travailler, et cette expédition de nouvelles surannées ayant perdu son principal intérêt qui est la nouveauté, avant de la mettre à la poste à votre adresse, j'ai cru devoir attendre de vous une nouvelle demande.
Rendez-moi le service de dire à M. Mossy que, pour remplir mes engagements avec mes abonnés, je leur ferai passer en un seul volume, je ne puis pas assigner l'époque, les 250 pages qu'il me restait à livrer en six numéros.
J'ai l'honneur d'être parfaitement, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Camille Desmoulins.
Si vous voyez l'abbé Rives, dites-lui que je me réjouis d'être électeur du département de Paris, dans l'espérance de venger son mérite trop méconnu, en l'appelant à la bibliothèque dite du roi, la seule digne de lui. Puisque la réputation ne se fait que de loin, que Marseille nomme Danton à la prochaine législa-
ture, et je lâcherai, si je ne puis le faire nommer à Paris, de faire nommer au moins l'abbé Rives. Alors nous aurions dans la seconde législature, en ces deux hommes seuls, l'éloquence de Marius ou du paysan du Danube, et la sci(?nce de Varron. Pour vous remercier de ces commissions dont je prends la liberté de vous charger, je vous fais passer huit exemplaires de mon numéro 86.
Liberté, prospérité et splendeur à Marseille qui nous envoie de si belles adresses.
A son père.
6 décembre 1791.
Mon très-cher père.
Notre cousin Deviefville a dû vous dire que je m'étais reproché plus d'une fois de ne point vous écrire; mes sentiments n'ontpoint changé pour vous. J'ai toujours cru réparer mes torts en vous rendant quelque grand service, mais je ne sais point intriguer, ni même demander. Voilà pourquoi j'ai vu tous mes cadets, dans la révohilion, me passer sur le corps. Malgré cela, comme je suis abondamment pourvu de philosophie, et que dans tout ce que j'ai fait et écrit depuis trois ans, je n'ai fait que suivre ma conscience et ma haine innée des abus, je me console aisément de l'ingratitude publique avec le témoignage de ma propre estime ; et après avoir tour à tour élevé, on a baissé Mirabeau, Lafayetle cl les Lametb, selon qu'ils se montraient amis ou ennemis de la nation: après avoir tant contribué à élever à la mairie et aux places
CORKESrONDANCE DE CAMILLE DKSMOULINS. 361
(ju'ils occupent, mon cher Pélion^ et tous nos féaux lîobespierre, llœderer, 3Ianuel, etc., je rentre, après la révolution, dans le barreau, où la révolution m'a trouvé quand elle a commencé, et je vais débuter par une cause contre d'André, qui vient d'assigner, en léparation de calomnie, la ville de Marseille, c'est-àdire la Société des Amis de la Constitution, dans celte ville où tout le monde est jacobin.
Je viens à la liquidation de votre office. Votre numéro enregistré du 8 avril 1791, n'étant que le 6836, j'ai cru inutile de presser votre liquidation, ou de faire passer la note de votre numéro 6836 au cousin Blin, qui ne m'a pas fait l'honneur de venir me voir lorsque j'ai entendu M. Clavière faire la très-sage motion de suspendre tous les payements d'office, et l'assemblée prendre sa motion en considération et la renvoyer à ses comités. Il est absurde, au suprême degré, qu'un débiteur, qui vend .ses biens, paye au fur et à mesure les premiers créanciers qui se présentent sans connaître \e quantum de sa dette; il est souverainement injuste que la nation qui vendait ses biens ait fait des créanciers privilégiés, qu'elle ait dit à ceux qui lui avaient prêté 10 ou 30,000 francs sur le parchemin d'un office : «Votre parchemin, je le convertis en assignats de la valeur de 10 ou oOOO francs, avec lesquels vous pourrez acheter des biens ; » et qu'elle ait osé dire à ceux qui lui avaient prêté aussi iO ou oO mille livres sur le parchemin d'un contrat : « Vous, votre remboursement n'est pas exigible. » Il ne faut pas être grand politique pour voir ce qui résultera de tout ceci, en admettant même le calcul de M, de Montesquieu, et en supposant qu'après avoir jugé les offi-