Tout à l'iieure Caniille écii\ail Peihion
cicrs, il reste ;i la nation un excédant de cent millions sur le produit de la vente des biens nationaux. Qu'estce que cent millions pour payer 150 millions de rentes annuelles sur la ville, qui lui resteront à payer, et qui ne seront plus hypothéqués que sur l'impôt? Pour moi (soit dit entre nous), je ne doute guère de la banqueroute ; et comme tout le bien de ma femme et de mon beau-père est sur la ville, vous jugez si je dois regarder d'un bon œil mon contrat au principal de cent mille francs à 4 pour cent de retenue; vous jugez si je puis convertir en assignats ce parchemin indivisible, à la différence du parchemin de mon office, A la vérité, il y aurait un moyen de diviser ce conti-at; ce serait de le vendre sur la place, et même il semble qu'on veut engager les défenseurs à s'en défaire, puisque jamais les contrats sur la ville n'ont haussé si prodigieusement, les contrats à cinq pour cent étant aujourd'hui au pair, et les contrats à quatre pour cent comme le mien valant 77 fr., ce qui est un grand bénéfice, puisque, dans le temps de baisse, mon beaupère a pu l'acheter seulement à 40 francs; je vous en dirais bien la raison politique ; mais le dessous de ce jeu serait trop long à expliquer, et ce que j'ai dit doit vous aider à le deviner. Mon intérêt serait donc clairement de m'en défaire, ainsi que mon beau-père, qui a peut-être 30,000 francs sur la ville; mais, c'est à quoi je n'ai pu le déterminer, non plus que ma femme, et quoique je ne dépense rien follement et qu'on me croie plus prèsdel'avarice que de la prodigalité, tel est mon mépris pour les richesses, que je ne crois pas que cent mille francs vaillent une querelle de ménage. Après avoir proposé mon plan de finance, j'abandonne le reste aux spéculateurs de mon beau-père et je ne contrarie point ma femm'^; je ne me courrouce que
contre les rois, les tyrans et les grands abus, comme s'il n'y avait que ces choses clignes de ma colère, qui jamais ne descend de ces liauteurs.
Adieu, mon très-cher père, portez-vous bien. Je vous souhaite une vie assez longue pour que (tout tenant état) mes concitoyens me rendent justice, et me mettent à portée de faire pour vous tout ce que je voudrais.
A .«on pèro.
3 avril 1792.
Mon très-cher père.
Si Diiport, ministre de la justice, ne vous a pas nommé commissaire du roi, votre tlls, sans y penser, vous a bien vengé; car, dans un écrit par lequel je répondais à Brissot, ayant publié contre lui et Condorcet un mot que m'avait ditDuport, et qu'il m'avait permis de divulguer, et Duport, interrogé ensuite par Brissot et Condorcet s'il m'avait tenu ce propos, ne l'ayant point désavoué, c'est là ce qui a excité contre lui cette grande tempête et lui a causé ce naufrage, où il a perdu les sceaux et cent mille livres de rentes, quoique ses commis se soient bien gardés de laisser pénétrer que ce fût là le motif de leur animosité; mais vous savez que dans tous les événements politiques, il y a toujours un ressort apparent qui n'est que pour la montre, et un ressort caché qui est toujours le véritable, et on n'envoie jamais un ministre à Orléans par la raison qui semble l'y faire aller.
.l'ai espéré deux jours que je parviendrais à faire nommer Danton, un camarade de collège que j'ai dans
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le parli opposé, et qui m'estime assez pour ne pas étendre jusqu'à moi la haine qu'il porte à mes opinions \ Je m'étais employé de mon mieux, et l'avais fortement recommandé à qui il appartient. Nous avons échoué.
Je vois bien que vous n'avez pas lu mon dernier imprimé, Brissot démasqué (je vous le ferai passer par la première occasion). Vous y auriez vu l'exposé naïf de l'état de ma fortune, et la proposition que vous me faites n'aurait pu vous venir à l'idée. J'ai reçu en dot iOOjOOO francs en contrats constitués sur la ville au denier 4, ce qui me fait 4,000 francs de rentes, et 12,000 francs en deniers convertis en trousseau, mobilier et acquittement de dettes. Comment voulez-vous que dans un moment où tout est renchéri plutôt de moitié que du tiers, avec 4,000 francs de rentes, je puisse acheter un bien de 30,000 francs? Votre maison, la maison natale, m'est chère; personne ne connaît mieux que moi le plaisir qu'éprouva Ulysse en voyant de loin la fumée d'Ithaque ; mais avec 4,000 fr., qui dans la circonstance présente ne valent guère plus de 2,000 livres de rentes, comment pourrais-je acheter une maison de 30,000 livres? Surtout quand je vais tout à l'heure avoir un enfant, et que je sens déjà la charge de la paternité par les frais de layette et la tendre sollicitude d'une mère, qui dès à présent s'inquiète des besoins de son fils, et l'aime presque à me rendre jaloux. Je n'ai plus de pécule depuis que j'ai cessé mon journal. C'est une grande sottise que j'ai faite, car mon journal était une puissance qui faisait trembler mes ennemis, qui aujourd'hui se jettent là-
1. La phrase el le jafienieîit sont assez curieux à rencontrer sous la plume de Camille Desiiioiilin^, <]ui deviendra, si je puis dire, le secrétaire du parti dantonistc.
cliement sur moi, me regardant comme le lion à qui Amaryllis a coupé les ongles. J'ai repris mon ancien métier d'homme de loi, auquel je consacre à peu près tout ce que me laissent de temps mes fonctions municipales ou électorales et les Jacobins, c'est-à-dire assez peu de moments. Il m'en coûte de déroger à plaider des causes bourgeoises, après avoir traité de si grands intérêts et la cause publique à la face de l'Europe. J'ai tenu la balance des grandeurs ; j'ai élevé ou abaissé les principaux personnages de la Révolulion. Celui que j'ai abaissé ne me pardonne point, et je n'éprouve qu'ingratitude de ceux que j'ai élevés; mais ils auront beau faire, celui qui lient la balance est toujours plus haut que ceux qu'il élève. Si f avais de l'argent, je reprendrais ma plume et je remettrais bien des gens à leur place, au lieu que, faute de fonds, je suis venu à me trouver à l'égard de la révolution comme à l'égard de ma famille.
Il parait que vous espérez pour moi. Puissiez- vous vivre assez longtemps pour voir ce que je commence à croire qu'on n'a jamais généralement vu, c'est-^-dire qu'après le tour de l'intrigue, soit venu le tour de la probité et des vertus, pour arriver aux places que personnellement j'ambitionne assez peu.
Ma femme et moi nous vous embrassons et toute ma famille.
Votre fils.
A son iière.
12 juillet 1792.
Mon cher père.
J'ai attendu que ma femme fût relevée de ses cou-
elles pour vous apprendre en même temps que lanière et l'enfant se portaient bien. Elle est accouchée le 6 de ce mois d'un garçon, qui a été présenté le surlendemain à la municipalité, et a ouvert le registre des naissances. Lecointre et Merlin de Tliionville, deux, députés fort de mes amis, étaient ses témoins. Je l'ai nommé Horace-Camille Desmoulins. Il est allé aussitôt en nourrice à l'Ile-Adam (Seine-et-Uise) avec le petit Danton. Un successeur ne pouvait me venir plus à propospour recueillir Fhéritagedema popularité, àla veille des dangers que présage aux principaux auteurs de la Révolution l'invasion prussienne et autrichienne. Il m'est impossible quelquefois de ne pas me décourager, et de ne pas avoir de mépris pour le parti du peuple que j'ai si bien et si inutilement servi. Je lui ai prédit depuis trois ans tout ce qui lui arrive. Mes derniers ouvrages, surtout depuis six mois, et les quatre numéros que je viens de publier d'un journal intitulé la Tribune des patriotes, ont montré combien je connaissais le cœur humain et les principaux pivots sur lesquels tournait laRévolution. Tout le monde dans mon parti semble me regarder en ce moment avec des yeux de surprise ; ils se disent ; nous n'aurions jamais cru qu'il eût dit vrai. Je n'ai eu que du sens commun, et il ne fallait pas autre chose ; mais ils sont obligés, en ce moment, de me supposer du génie pour s'excuser eu-x-mémes et se dissimuler qu'ils ont été imbéciles. Comment aurais-je été cru du peuple? Je n'ai pu seulement me faire croire de ma famille ici. Je n'ai cessé depuis deux ans de faire voir à mon beau-père et à ma femme que la banqueroute était inévitable; il ne m'a pas été difficile de leur montrer, comme un et un font deux, que ce qu'il y avait de mieux à faire était de convertir leurs rentes
CORRESPONDANCE DE CAMILLE DESMOULIXS. Ml
sur la ville eu liions nationaux. Combien jo me seinis estimé lieiireux si" avec des assignats, j'avais pu vous porter de (|uoi vous libérer de vos dettes! En ce moment vous seriez quitte enversvos créanciers, et vous ne resteriez débiteur que de ma femme et de mon fils. Au lieu de vous avoir à la fois rendu un si grand service, et en même temps d'avoir assuré à ma femme et à mon fils leurs biens, double plaisir, double avantage pour moi, je me vois à la veille de perdre en entier une dot considérable, placée sur le roi, c'est-àdire bypolhéquée sur l'indivisibilité des quatre-vingttrois départements. Telle est ma crainte d'attrister ma femme en la moindre cbose, que connaissant bien qu'elle ne consenlii-ail jamais à convertir ses contrats de rentes en d'autres contrats, je ne lui en ai même jamais parlé, parce que je regarde la paix du ménage et l'union conjugale comme un bien auquel il faut sacrifier même la fortune, et qu'il m'est plus aisé de vivre dans un tonneau que dans un palais, où je disputerais avec ma femme, dont les vertus et la tendresse pour moi mériteraient que je fisse (aire même ma i'aison.
J'embrasse ma famille.
A son père, sur la journée ilu 10 août.
la août 1792.
Mon cber père,
Vous avez appris par les journaux les nouvelles du 10 août. Il ne me reste qu'à vous faire part de ce (ini me l'ogarde. Mon ami Danton est devenu minisire de
la justice par la grâce du canon : celle journée sanglante devait finir, pour nous deux surtout, par être élevés ou hissés ensemble. Il l'a dii à l'Assemblée nationale :
« Si j'eusse été vaincu, je serais criminel. » La cause de la liberté a triomphé. Me voilà logé au palais des Maupeou et des Lamoignon. Malgré toutes vos prophéties que je ne ferais jamais rien, je me vois élevé à ce qui était le dernier échelon de l'élévation d'un homme de notre robe, et loin d'en être plus vain, je le suis beaucoup moins qu'il y a dix ans, parce que je vaux beaucoup moins qu'alors par l'imaginalion, la chaleur, le talent et le patriotisme que je ne distingue pas de la sensibilité, de l'humanité et de l'amour de ses semblables, que les années refroidissent. Elles n'ont point attiédi en moi l'amour filial, et votre fils, devenu secrétaire général du déparlement de lajustice et ce que l'on appelait secrétaire des sceaux, espère ne pas tarder à vous en donner des marques. Je crois la liberté affermie par la révolution du 10 août. Il nous reste à rendre la France heureuse et florissante autant que libre. C'est àquoije vais consacrer mes veilles. Si votre commissaire du roi a envie de troquer et de vous laisser sa place, il pleut depuis quinze jours des démissions de commissariats.
Camille Desmoultns,
Secrétaire général du départemeutde la justice.
La vésicule de vos gens de Guise, si pleins d'envie, de haine et de petites passions, va bien se gonfler de fiel contre moi, à la nouvelle de ce qu'ils vont appeler ma fortune et qui n'a fait que me rendre plus mélancolique, plus soucieux, et me faire sentir plus vive-
CORRESPONDANCE DE CAMILLE DES.MOULIX?. :iG'J
ment tous les maux de mes concitoyens et toutes les misères humaines.
J'ai appi'is que ma cousine Flore vient de se marier. Veuillez lui faire mes compliments et me rappeler ;\ la mémoire de toute ma famille. J'embrasse ma chère mère.
Nous sommes entrés ici, comme vous le voyez, par la brèche du château des Tuileries, et je ne vois guère que les hulans et les Tyroliens qui puissent nous chasser de la place Vendôme.
A son pî-re. Il lui fait espérer qu'il sera nommé membre de la Convenlion.
26 août f792.
J'ai remis l'affaire du cher cousin Ribauville à M. Perdrix pour la suivre au tribunal de cassation. Je vous envoie mes derniers écrits, qui vont probablement me déloger de la chancellerie, en me faisant passer à la Convention nationale. Il y a apparence que plusieurs départements me nommeront et surtout Danton, et il n'hésitera pas un moment à quitter le ministère pour être représentant du peuple. Vous pensez bien que je suivraiunexemplequeje lui aurais donné, si j'étais àsa place.Dantonn'est pas de Pai'is non plus que moi, et c'est une chose remarquable, que parmi tous les principaux auteurs de la Révolution et dans tous nos amis, nous n'en connaissons peut-être pas un .seul qui soit né à Paris. C'est aussi une chose remarquable, que ce soit Paris qui récompense presque toujours dans les citoyens des départements leurs ser-
vices et leurs lalenls méconnus de leurs compadioles. Envoyez-moi le nom de Dubucquoi. Dans quel régiment est-il? Dans quelle armée?
Votre fils.
A son père, sur la publicalioii de son Hialoire de.i lirissodnn.