‹ ŒuvresChapitre 57 sur 64 · juillet · texte numérisé non relu

juillet

Mon très-cher père,

Vousvous plaignez de ce que je ne vous écrispoinl; je devrais plutôt vous adresser ce reproche, à vousqui avez toujours la plume à la main. Pour moi, je ne la prends qu'à la dernière extrémi té, comme vous avezpu voir par le dernier écrit dont je vous ai adressé deux exemplaires, et dont il s'est débité ici 4,000, mon Histoire des Brissotins. Je m'étonne que vous ne m'en ayez pas parlé dans le billet que j'ai reçu de vous.

Je souffre de ne pouvoir aller revoir ma famille pendant quelques jours; mais je ne puis faire partager à ma femme ce genre d'afïections, et je ne saurais vous rendre combien elle a de répugnance pour le voyage le plus court, même ajourné après la clôture de la Convention et à la paix. Elle a tellement peur qu'il ne me prenne fantaisie d'aller vous embrasser, qu'elle s'inquiéterait si elle me voyait vous écrire, et je profite de la réorganisation de l'Assemblée et du cabinet que me procure le comilé de la guerre dont on m'a fait secrétaire, pour vous écrire en liberté, sans qu'elle vienne lire derrière mon épaule si je n'écris point à Guise. J'imagine que ce qui lui donne

CORRESrONDANCK DE CAMILLE DESMOULINS. ^71

celte sollicitude, c'est le souvenir de quelque cousine dont on lui avait parlé, outre qu'elle ne se trouve pas assez riche pour voyager comme elle le souhaiterait dans une famille avec qui elle sent que je partagerais volonliei's ma fortune si j'en avais acquis. Mais je me félicite à chaque instant de sortir de la Convention et de la Révolution comme j'y suis entré, et sans avoir arrondi mon patrimoine du bourg de l'Égalité. Aussi ai-je échappé à toutes les satires contre l'opulence subite de quelques patriotes, et on ne pourra pas m'accuser d'avoir fait une spéculation delà République. Comptez que dès que les affaires me permettront de m'échapper pendant quelques jours et que la nation, qui dans ce moment fait notre distribution de prix, nous couvre de fleurs et nous assiège de fanfares tous les jours à la Montagne, nous aura mis en vacances, j'irai vous embrasser.

Il y a tant de gens à la Convention pour qui c'est une volupté de se trouver à la tribune et d'y enfiler des paroles, que je me fais un plaisir de leur laisser ce régal ; voilà pourquoi vous n'entendez pas parler de moi dans les journaux, et je me suis fait député consultant. Mais n'allez pas me croire dans les jardins d'Armide, et mon dernier ouvrage, précurseur de la ]-évolution du 31 mai, dont il a élé véritablement le manifeste, ainsi que la circulaire des Jacobins sur celte révolution dont j'ai été le rédacteur, n'ont pas peu contribué à éventer la grande mine des Brissotins, qui était un chef-d'œuvre de travail souterrain depuis Amiens jusqu'à Marseille. Je ne vous parle point du citoyen Verrière; j'étais malade dans le temps où j'aurais pu lui être utile, et n'étant pas d'ailleurs du comité de surveillance, tout ce que j'ai pu faire était de le recommander, ce que j'ai fait. Je vous

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embrasse, et souhaite que vous viviez aussi longtemps que la République, qui commence à se porter assez bien. J'embrasse également ma chère mère, mes sœurs et ceu\ de ma famille qui se souviennent de moi avec amitié.

A son père, sur la mort de son IVère Seniery, sur la marche qu'il a toujours suivie pendant la révolution et sur la situation politique de la France à cette époque.

10 août 1793.

Mon cher père,

Je suis bien fâché de vous avoir paiié de mon frère Semery, mort en combattant pour la patrie ; je n'avais d'autre certitude d'une perte si affligeante pour vous que l'indice de son long silence, et je saisis avec avidité vos doutes sur sa mort pour y rattacher mes espérances. Puisse-t-il vous être rendu par les ennemis entre les mains desquels il est peut-être tombé prisonnier! J'ai éprouvé encore plus tout à l'heure, en voyant mon fils, combien ce coup avait dû être sensible à votre cœur. Ma femme et moi avons été touchés vivement de l'intérêt que vous témoignez pour cet enfant si aimable et que nous aimons tant, que j'ai une crainte horrible de le perdi^e. La vie est si mêlée de maux et de biens en proportion, et depuis quelques années le mal se déborde tellement autour de moi sans m'atteindre, qu'il me semble toujours que mon tour va arriver d'en être submergé.

Si nous avons la paix et du temps plus calme, comptez que nous irons vous embrasser, ma femme

CORRESPONDANCE DK CAMILLE DESiMUULlNS. 373

et moi ; je vous fais passer une brochure^ que je viens de publier. Son succès prodigieux depuis deux jours me fait craindre que je me sois trop vengé. J'ai besoin de descendre au fond de mon cœur et d'y ti-ouver toujours le même patriotisme, pour m'excuser à mes yeux, envoyant rire ainsi les aristocrates; aussi pourquoi m'attaquait-on avec cette indignité. Je me redis avec Hoi'ace : Si quis atra dente me petiverit, Inuitus ut flebopuer.

On a dit qu'en tout pays absolu, c'était un grand moyen pour réussir que d'être médiocre. Je vois que cela est peut-être vrai des pays républicains. Que m'importerait de réussir? Mais je ne puis soutenir la vue des injustices, de l'ingratitude, des maux qui s'amoncellent .Qu'est-ce que la peste, sinon une mortalité épouvantable? Que ne puis-je être aussi obscur que je suis connu? 0 u/n campi Guisiaque. Où est l'asile, le souterrain qui me cacherait à tous les regards avec ma femme, mon enfant, et mes livres. Je ne saurais m'empêcber de penser sans cesse que ces hommes qu'on lue par milliers ont des enfants, ont aussi leurs pères. Au moins, je n'ai aucun de ces meurtres à me reprocher, ni aucune de ces guerres contre lesquelles j'ai toujours opiné, ni cette multitude de maux, fruits de l'ignorance et de l'ambition aveugles, assises ensemble au gouvernail. Adieu. Je vous embrasse. Ménagez votre santé, pour que je puisse vous serrer contre ma poitrine si je dois survivre à cette révolution; quoiqu'il y ait des moments où je suis tenté d'aller m'écrier comme le lord Falkland et d'aller me faire tuer en Vendée ou aux frontières pour me délivrer du spectacle de tant de maux, et d'une

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