‹ ŒuvresChapitre 58 sur 64 · Lclti e au général Dillon · texte numérisé non relu

Lclti e au général Dillon

3t4 ŒUVRES DE CAMILLE UESMOULINS.

révolution qui ne me paraît pas avoir ramené le sens commun dans le conseil de ceux qui gouvernent la République, et dans laquelle je ne vois guère que l'ambition à la place de l'ambition, et la cupidité à. la place de la cupidité. Il est vrai que la liberté de la presse est un grand remède dont nous devons le bienfait à la Révolution, et il y avait cet avantage dans le nouveau régime sur les fripons, qu'on peut les faire pendre; sur les intrigants et les ignorants, qu'on peut les livrer au ridicule. L'état des choses, tel qu'il est, est incomparablement mieux qu'il y a quatre ans, parce qu'il y a espoir de l'améliorer, espoir qui n'existe pas sous le despotisme dont les esclaves sont comme les damnés qui n'ont plus d'espérance ; mais c'est au prix de tant de sang versé, que je trouve qu'une si grande dépense de la nation en hommes devait lui apporter plus de bonheur. Embrassez pour moi ma mère, ma famille el tous mes amis.

A Lucile, son épouse, datée de la prison du Luxembourg.

Ma chère Lucile, ma Vcsla, mon ange.

Ma destinée ramène dans ma prison mes yeux sur ce jardin où je passai huit années de ma vie à le voir. Un coin de vue sur le Luxembourg me rappelle une foule de souvenirs de nos amours. Je suis au secrel, mais jamais je n'ai été par la -pensée, par l'imagination, presque par le toucher plus près de toi, de la mère, de mon petit Horace. Je ne t'écris ce premier billet que pour te demander les choses de première nécessité. Mais je vais passer tout le temps de ma pri-

correspo>;dance de camille desmoulins. 375

son à l'écrire, car je n'ai pas liesoin de prendre ma plume pour autre chose et pour ma défense. Ma jusli fication est tout entière dans mes huit volumes républicains. C'est un bon oreiller sur lequel ma conscience s'endort dans l'attente du tribunal et de la postérité. 0 ma bonne Lolotte, parlons d'autre chose. Je me jette à genoux, j'étends les bras pour t' embrasser, je ne trouve plus mon pauvre Loulou {ici l'on remarque la trace d'une larme) et cette pauvre Baronnet

Envoie-moi un pot à l'eau, le verre où il y a un C et un D, nos deux noms, une paire de draps, un livre in-12 que j'ai acheté il y a quelques jours à Charpentier, et dans lequel il y a des pages en blanc mises exprès pour recevoir des notes ; ce livre roule sur l'immortalité de l'âme. J'ai besoin de me persuader qu'il y a un Dieu plus juste que les hommes, et que je ne puis manquer de te revoir. Ne t'affecte pas trop de mes idées, ma chère amie, je ne désespère pas encore des hommes et de mon élargissement ; oui, ma bienaimée, nous pouvons nous revoir encore dans le jardin du Luxembourg ! 3Iais envoie-moi ce livre. Adieu Lucile, adieu Baronne, adieu Horace ! Je ne puis pas vous embrasser, mais aux larmes que je verse, il me semble que je vous tiens encore contre mon sein. {Ici se trouve la trace d'une seconde larme.)

Ton Camille.

I. C'était le nom familier donné par Camille à madame Duplessis, .«a belle-mère.

A la prison <\n Lnxcmljourpr.

l'riniiiii gcrniinal deuxième décado.

Un cluiiRlelier, de la cliandelle. Envoie-moi aussi ma grande robe de chambre. Envoie-moi à dîner, car je ne vois point de commissionnaire, personne. Je suis dans une chambre assez commode du reste, excepté que les fenêtres sont à mes pieds ; il me semble qu'on me fera faire Tapprentissage du tombeau par la solitude où l'on me laisse. J'écris à Robespierre, sans doute il le fera réponse.

A Liieiie^ de la prison du Luxemljourg.

Ma chère Lolotte,

Le chagrin de notre séparation m'a allumé le sang- Je n'ai point de chambre à feu ; il faut que tu m'envoies un fourneau, de la braise, un soufflet, une cafetière. Il me faudrait aussi une cuvette et une cruche d'eau. Adieu Lucile, adieu Horace, adieu Baronne, adieu mon vieux père. Écris-lui une lettre de consolation. Je suis malade, je n'ai mangé que ta soupe depuis hier. Le ciel a eu pitié de mon innocence; il m'a envoyé dans le sommeil un songe où je vous ai vus tous. Envoie-moi de tes cheveux et ton portrait : oh! je t'en prie, cnr je pense uniquement à toi, et jamais à l'alTaire qui m'a amené ici, et que je ne puis deviner.

CORRESPONDANCE DE CATULLE DESMOULINS. 377 Derniùro lettre de Camille Desmpulins à sa femme.

Duodi germinal, 5 heures du matin (f'' avril^.

Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre quand on dort ; on n'a point le scnlimenl de sa captivité ; le ciel a eu pillé de moi II n'y a qu'un moment, je te voyais en songe, je vous embrassais tour cà tour; toi, Horace et Baronne, qui élail à la maison; mais notre petit avait perdu un œil par une humeur qui venait de se jeter dessus, et la douleur de cet accident m'a réveillé. Je me suis retrouvé dans mon cachot. Il faisait un peu de jour. Ne pouvant plus le voir et entendre tes réponses, car toi et ta mère vous me parliez, je me suis levé au moins pour te parler et l'écrire. Mais, ouvrant mes fenêtres, la pensée de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me séparent de loi, ont vaincu toute ma fermeté d'Ame. J'ai fondu en larmes, ou plutôt j'ai sangloté en criant dans mon tombeau: Lucile ! Lucile ! 0 ma chère Lucile, où es-tu? {Ici on remarque la trace d'une larme.) Hier au soir j'ai eu un pareil moment, et mon cœur s'est également fendu quand j'ai aperçu dans le jardin ta mère. Un mouvement machinal m'a jeté à genoux contre les barreaux ; j'ai joint les mains comme implorant sa pitié, elle qui gémit, j'en suis bien sûr, dans ton sein. J'ai vu hier sa douleur [Ici encore une trace de larme), à son mouchoir et à son voile qu'elle a baissé ne pouvant tenir à ce spectacle. Quand vous viendrez, qu'elle s'asseye un peu plus près de toi, afin que je vous voie mieux. H n'y a pas de danger, à ce qu'il me .semble. Ma lunette n'est pas bien

37H iEUVRES de CAMILLE DESMOULINS.

bonne ; je voudrais que lu m'achetasses de ces lunettes comme j'en avais une paire il y a six mois, non pas d'argent, mais d'acier, qui ont deux branches qui s'attachent à la tête. Tu demanderais du numéro 15, le marchand sait ce que cela veut dire. Mais surtout, je t'en conjure, l.olotte, par nos amours éternelles, envoie-moi ton portrait; que ton peintre ait compassion de moi, qui ne soutïre que pour avoir eu trop compassion des autres ; qu'il te donne deux séances par jour. Dans l'horreur de ma prison, ce sera pour moi une fête, un jour d'ivresse el de ravissement, celui où je recevrai ce portrait. En attendant, envoie-moi de tes cheveux, que je les mette contre mon cœur, ma chère Lucile ; me voilà revenu au temps de mes premières amours, où quelqu'un m'intéressait par cela seul qu'il sortait de chez loi. Hier, quand le citoyen qui t'a porté ma lettre fut revenu : « Eh bien ! vous l'avez vue ! )> lui dis-je, comme je le disais aulrefois à cet abbé Landeville, et je me surprenais à le regarder comme s'il fût resté sur ses babils, sur toute sa personne, quelque chose de ta présence, quelque chose de toi. C'est une âme charitable, puisqu'il l'a remis ma lettre sans relard. Je le verrai à ce qu'il paraît deux fois par jour, le matin et le soir. Ce messager de nos douleurs me devient aussi cher que l'aurait été autrefois le messager de nos plaisirs. J'ai découvert une fente dans mon appartement ; j'ai appliqué mon oreille, j'ai entendu gémir, j'ai hasardé quelques pai'oles, j'ai entendu la voix d'un, malade qui souffrait. Il m'a demandé mon nom, je le lui ai dit : « 0 mon Dieu ! » s'est-il écrié à ce nom, en retombant sur son lit d'où il s'était levé, et j'ai reconnu distinctement la voix de Fabre d'Églanline. «Oui, je suis Fabre, m'a-l-il dit, mais toi ici ! la contre-révolution

est donc faite? » Nous n'osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous envie cette faible consolation et que, si on venait à nous entendre, nous ne fussions séparés et resserrés plus étroitement; car il a une chambre à feu, et la mienne serait assez belle si un cachot pouvait l'être. Mais, chère amie, tu ne t'imagines pas ce que c'est que d'être au secret sans savoir pour quelle raison, sans avoir été interrogé, sans recevoir un seul journal. C'est vivre et être mort tout ensemble, c'est n'exister que pour sentir qu'on est dans un cercueil. On dit que l'innocence est calme, courageuse. Ah ! ma chère Lucile, ma bien-aimée ! Souvent mon innocence est faible comme celle d'un mari, celle d'un père, celle d'un fils! Si c'était Pittou Cobourgqui me traitassent si durement, mais mes collègues, mais Robespierre, qui a signé l'ordre de mon cachot ! Mais la République ! après tout ce que j'ai fait pour elle. C'est là le prix que je reçois de tant de vertus et de sacritices ! En entrant ici j'ai vu Hérault- Séchelles, Simon, Fenoux, Chaumette ; ils sont moins malheureux : aucun n'est au secret. C'est moi qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de haines et de périls pour la République, moi qui ai conservé ma pauvreté au milieu de la révolution, moi qui n'ai de pardon à demander qu'à toi seule au monde, ma chère Lolotte, et à qui tu l'as accordé, parce que tu sais que mon cœur, malgré ses faiblesses, n'est pas indigne de toi ; c'est moi que des hommes qui se disaient mes amis, qui se disent républicains, jettent dans un cachot, au secret, comme un conspirateur. Socrate but la ciguë, mais au moins il voyait dans sa prison ses amis et sa femme. Combien il est plus dur d'être séparé de toi ! Le plus grand criminel serait trop puni s'il était arraché à une Lucile, autrement

(|iio p;ii- la mort, qui ne fait scntii- au moins qiriin moment la doulenr d'une telle séparation ; mais un coupable n'aurait point été ton époux, et tu ne m'as aimé que parce que je ne respirais que pour le bonheur de mes concitoyens.... On m'appelle.... Dans ce moment les commissaires du Tribunal lévolutionnaire viennent de m'intorroger. Il ne me fut fait que cette question : Si j'avais conspiré contre la République. Quelle dérision ! et peut-on insulter ainsi au républicanisme le plus pur! Je vois le sort qui m'attend. Adieu, ma Lucile, ma chère Lolotle, mon bon loup, dis adieu à mon père. Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de l'ingratitude des hommes. Mes derniers moments ne te déshonoreront point. Tu vois que ma crainte était fondée, que mes pressentiments furent toujours vrais. J'ai épousé une femme céleste par ses vertus ; j'ai été bon mari, bon fils ; j'aurais été aussi bon père. J'emporte l'estime et les regrets de tous les vrais républicains, de tous les hommes, la vertu et la liberté. Je meurs à trente-quatre ans ; mais c'est un phénomène que j'aie traversé depuis cinq ans tant de précipices de la révolution sans y tomber, et que j'existe encore, et j'appuie ma tête avec calme sur l'oreiller de mes écrits trop nombreux, mais qui respirent fous la même philanthropie, le même désir de rendre mes concitoyens heureux et libres, et que la hache des tyrans ne frappera pas. Je vois bien que la puissance enivre presque tous les hommes, que tous disent comme Denis de Syracuse : « la lyrannie est une belle épitaphe. » Mais, consoletoi, veuve désolée! l'épilaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse : c'est celle des Brulus et des Caton les tyrannicides. 0 ma chère Lucile, j'étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour

CORRESPONDANCK DE CAMILT-E DESMOULINS. 381

le rendre, heureuse, pour composer avec la mère et mon père un Olaïli. J'avais rêvé une république que lout le monde eût adorée. Je n'ai pu croire que les hommes fussent si féroces et si injustes. Comment penser que quelques plaisanteries dans mes écrils, contre des collègues qui m'avaient provoqué, effaceraient le souvenir de mes services! Je ne dissimule point que je meurs victime de ces plaisanteries et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes assassins de me faire mourir avec lui et Phélippeaux ; et puisque mes collègues ont été assez lâches pour nous abandonner et pour prêter l'oreille à des calomnies que je ne connais pas, mais à coup sûr les plus grossières, je puis dire que nous mourons victimes de notre courage à dénoncer les traîtres et de notre amour pour la vérité. Nous pouvons bien emporter avec nous ce témoignage que nous périssons les derniers des républicains. Pardon, chère amie, ma véritable vie que j'ai perdue du moment qu'on nous a séparés, je m'occupe de ma mémoire. Je devrais bien plutôt m'occuper de la faire oublier, ma Lucile, mon bon loulou, ma poule à Cachant'. Je t'en conjure, ne reste point sur la branche, ne m'appelle point par des cris; ils me déchireraient au fond du tombeau. Va gratter pour ton petit, vis pour mon Horace, parlelui de moi. Tu lui diras ce qu'il ne peut pas entendre, que je l'aurais bien aimé. Malgré mon supplice, je

1, Cachant est un pelit village qui se trouve près de Paris, sur le chemin de Bourg-la-Reine, où madame Dufilessis avait une maison de campagne. Camille et Lucile, en allant \oir madame Duplcssis, avaient souvent remarqué à (iachant une poule qui, inconsolatile d'avoir perdu son coq, restait jour et nuit sur la même Ijranche et poussait des cris qui déchiraient l'âme; elle ne voulait [ilus prendre de nourriture et demandait la mort. C'est à celte poule que Camille fait ici allusion.

crois qu'il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l'iiumanité ; et ce que j'ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté, Dieu le récompensera. Je te reverrai un jour, ô Lucile, ô Annette ! Sensible comme je l'étais, la mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes, est-elle un si grand malheur? Adieu Loulou, adieu ma vie, mon âme, ma divinité sur la terre ! Je te laisse de bons amis, tout ce qu'il y a d'hommes vertueux et sensibles. Adieu Lucile, ma Lucile! ma chère Lucile! Adieu, Horace, Annette', Adèle^! Adieu mon père. Je sens fuir devant moi le rivage de la vie. Je vois encore Lucile, je la vois, ma bien-aimée ! ma Lucile ! Mes mains liées t'embrassent, et ma tête séparée repose encore sur toi ses yeux mourants*.

1. Nom familier que donnait encore Camille à madame Duplessis.

9.. Sanir de Lucile; elle ne se maria point et vécut toujours avec sa mère, dont elle l'ut l'unique consolation après la mort de Camille, de Lucile et de M. Duplessis.

3. Cette lettre, imprimée en 1794, à la suite du Vieux Cordelier, a été collationnée avec soin sur l'original qui se trouve entre les mains de M. Matton aîné. Madame Duplessis et mademoiselle Desmoulins, sceur de Camille, lui avaient remis tout ce qu'elles possédaient de l'auteur et notamment ses manuscrits et son portrait. A Vervins, M. Matton possède encore la table de travail de Camille Desmoulins.

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