‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 10 sur 54 · IDÉE FIXE · texte numérisé non relu

IDÉE FIXE

Espagnole par les édifices, hollandaise par la propreté, française par la conquête, la ville de Bruges, qui, à une certaine période du Moyen-Age, avait été la capitale des Flandres, se trouvait bien déchue, en 1811, de son antique prospérité. Elle n'était point dépeuplée, il est vrai, mais solitaire, point malheureuse, mais triste. Beaucoup d'aisance accumulée par les siècles, aucune industrie actuelle! C'était le lieu de l'Europe où l'on travaillait le moins et celui où l'on fumait le plus. Napoléon s'était efforcé de l'incorporer à l'Empire par l'éducation et par les mœurs, et c'est pour ce motif qu'il y avait fondé un Lycée. Efforts infructueux! on repoussa le bienfait, on dédaigna l'instruction supérieure. On consentit à savoir lire; rien au delà, et la jeunesse brugeoise continua

AUTOBIOGRAPHIE

à fréquenter les cafés et à haïr la France. Je faillis être lapidé à cette époque, pour avoir composé les vers suivants, qu'une indiscrétion détacha de leur cadre:

Le lourd faiiiand sur la terre végète.

Travailler, penser, ha déplaît; Son esprit est dans sa caiietle * Sa demeure à l'eslaunnet.

Pourtant, il venait de s'organiser, à Bruges, une société connue dans la ville sous le nom de Société des gens d'esprit; ils étaient trois!... Et sur ces trois, deux se trouvaient français. MM. Deserret et Liénard y représentaient notre patrie, et Menher Van-Praent** la Belgique. C'est alors que j'eus occasion de juger cette population flamande, dont les qualités sont si peu en rapport avec le sol admirable qu'elle habite; population inquiète, turbulente, inhospitalière, pleine d'estime pour elle-même et de mépris pour tout le monde, fière des talents et des succès qu'elle n'a pas; ne connaissant de la civilisation que la mode et des beaux arts que les machines à vapeur; n'ayant jamais su ni former un état indépendant ni se donner à ses puissants voisins. A tous les défauts des nations limitrophes, les Belges ajoutent des défauts particuliers; fanfarons et grossiers, ce sont des Suisses moins le courage, et des Gascons moins l'esprit.

Je voyais tout cela, je dois le dire, à travers les airs

* Pot de bière. »

** Frère du célèbre bibliothécaire de Paris.

AUTOBIOGRAPHIE XXXI

évaporés, la légèreté et la pétulance de caractère qui m'emportaient en ce moment. Car, il se passait en moi, à cette époque, une révolution bien singulière, une sorte de bouleversement de mon existence. Jusqu'alors contenue ou occupée par l'étude, ma vivacité fit explosion tout à coup, et produisit l'effet d'un ressort longtemps comprimé.

A dater de ma sortie de Rheims, je déployai une gaîté nerveuse, une agitation, une effervescence, qui contrastaient merveilleusement avec le caractère pacifique et lourd des bons flamands qui m'entouraient. Cette métamorphose m'étonna moi-même, tant elle était subite, et tant la veille ressemblait peu au lendemain ! Rien ne peut, en effet, donner une idée de la bizarrerie de ce changement. A une maturité précoce succédait une folie retardataire; j'allais et venais sans cesse, je faisais des vers et les récitais à tout le monde ; j'étais toujours sur un pied, toujours sautillant, je riais, je chantais, je tourbillonnais sur moi-même! J'avais été homme à dix ans, et je devins enfant à seize.

Cette révolution, hâtons-nous de l'ajouter, eut lieu dans mon caractère et non dans mon esprit, qui dut beaucoup au déplacement, et se développa par ma position nouvelle. J'avais eu jusqu'alors des parens, qui pensaient et prévoyaient pour moi; il me fallut maintenant prévoir et penser pour moi-même. Je passai subitement de la théorie à la pratique, du monde des héros à celui de la réalité; après avoir vécu six ans avec les Grecs et les Romains, je commcn^^ai enfin à vivre avec des Français. Je dis des Français, et c'est

AUTOBIOGRAPHIE

avec intention; car, il y en avait, à Bruges, une petite colonie; j'aurais été trop malheureux sans cela!

C'est dans cette colonie que je connus un homme dont l'amitié m'a été bien douce et a tenu beaucoup de place dans ma vie, M. Muron. Il était comme moi dans l'enseignement, et comme moi il aimait la poésie. Sans changer totalement de carrière, il a, depuis, changé de direction. Chef d'institution à Paris, il y a formé de brillans élèves, en quoi il a bien mérité de la littérature, et s'est retiré, jeune encore, avec une très belle existence.

A l'époque dont je parle il avait dix-huit ans, était grave et devint mon mentor. 11 me préserva, à ce titre, d'une multitude de faux-pas. Tous les moments que nous avions de libres, nous les passions ensemble. Combien de fois, dans le magnifique verger du lycée, couchés sur la verdure, le long du canal limpide qui le traverse, n'avons-nous pas employé de douces heures à lire de bons livres et à réciter des vers? Ce fut dans ce temps et grâce à lui que j'appris à me connaître et à choisir ma carrière. Depuis deux ans, je manquais de but et d'ardeur. Je m'étais fait professeur pour être quelque chose, mais je n'aimais point cet état; je cherchais ma vocation; M. Muron la trouva. « Sois homme de lettres », me dit-il un jour; et ce mot me révéla à moi-même!... Je me compris, je vis clair dans mes pensées. Alors disparut le vague de mon existence, alors ma vie s'anima, mes journées furent pleines, et une puissante volonté présida à tous mes actes.

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Que m'était-il donc survenu, et qui m'avait changé à ce point? Une idée fixe. Je n'en ai eu que trois; celle-ci fut la deuxième.

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