‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 11 sur 54 · L ÉCOLE NORMALE · texte numérisé non relu

L ÉCOLE NORMALE

Du moment où j'eus formé le projet de devenir un homme de lettres, mes yeux furent constamment dirigés sur Paris. Je compris que là seulement on pouvait s'occuper de littérature, et qu'il me fallait respirer cette atmosphère.

Deux causes en effet ne permettent pas de réussir ailleurs : l'absence de rivaux et la privation de conseils.

Une population faible, appauvrie encore de ses hommes les plus distingués, offre bien peu de secours à ceux qui exercent leur pensée. On a besoin, pour ce travail, d'être en contact avec des confrères, de s'animer par leur conversation, qui est une sorte d'électricité, de communiquer et de soutirer l'étincelle. En province, l'électricité ne circule pas, et l'intelligence est au repos. (Je parle de l'intelligence qui compose 1) Dans un tel isolement qu'arrive-t-il ? Qu'un écrivain ne se suffit point à lui-même. Donner

AUTOBIOGRAPHIE

toujours et ne jamais recevoir est une situation impossible; le feu qui n'est pas alimenté s'éteint.

Un autre inconvénient de cette position, c'est qu'un auteur ignore ce qu'il est et ce qu'il vaut. Il se contente naturellement d'être le premier parmi ceux qui l'environnent; son ambition ne va pas au delà. Et pourrait-il en être autrement? Il n'a pas, pour se juger, l'échelle comparative qui doit servir à nous mesurer tous. Cette modestie, ou, si l'on veut, cette défiance des écrivains de province, est aussi le partage du public qui les entoure. Sa faiblesse s'augmente par le sentiment qu'il en a; il hésite à rendre ses arrêts; il sait qu'il existe ailleurs une Cour d'appel qui pourrait les casser.

Ces vérités, dont j'avais le sentiment confus plutôt que la notion positive, me faisait- désirer vivement l'École normale. J'écrivis à Paris, et reçus du Grana Maître de l'Université une réponse qui me désespéra. Il me mandait que l'établissement n'existait pas encore, faute de local, et qu'il ne pouvait par conséquent acquiescer à ma demande. C'était une défaite ! Car, j'appris bientôt que l'École existait, mais d'une manière incomplète. Elle était l'humble pensionnaire d'un simple lycée, dont elle occupait une très petite partie, et son chef, M. Guéroult, ne pouvant admettre les deux cents élèves reçus, faisait un choix parmi ceux qui lui étaient personnellement recommandés. Malheureusement, je n'étais point dans ce cas! Et je me voyais condamné à végéter en province. Je n'avais aucun moyen d'en sortir ; le dévouement de mon père sut en trouver. Il quitta, dans mon intérêt, le mo-

AUTOBIOGRAPHIE

deste emploi qui le faisait vivre; il se perdit pour me sauver. Mais n'anticipons pas sur les événemens; revenons à Bruges.

Mon séjour n'y fut que de six mois; j'allai ensuite au lycée de Douai, où je restai un an. Je passai les dix-huit mois dont il s'agit et l'année précédente, à sentir la vie et à ne rien faire. Ce temps perdu fut très bien employé. Je continuai à digérer ma petite instruction, et, en regardant autour de moi, je fis, sans m'en douter, mes approvisionnemens intellectuels.

Sur ces entrefaites, mon père ayant, par ses démarches, fait constater mon âge et touché le cœur de M. Guéroult, je fus appelé enfin à l'École normale. Je vais retracer ici des impressions assez bizarres, qui n'ont été, je crois, décrites nulle part, et qui ne peuvent appartenir qu'à un état de civilisation extrêmement raffinée.

Quand on a toujours vécu en province, et qu'on est doué d'un peu d'imagination, on a tout naturellement beaucoup rêvé au grand foyer, on s'est préoccupé souvent de la grande ville. C'était mon histoire! J'avais lu une foule de descriptions de la capitale, je m'en étais fait faire de nombreux récits ; je savais par cœur les monumens, leur situation, leur forme et la topographie de Paris. Aussi, quand j'y vins, rien ne me parut étranger. A mesure que j'apercevais un édifice, je le désignais par son nom. Je disais : Voilà le Panthéon, le Louvre, les Tuileries, les Invalides. Je me promenais seul et goûtais un plaisir véritable à reconnaître des lieux que je n'avais jamais vus.

Ces impressions non éprouvées sans être inconnues,

AUTOBIOGRAPHIE

et nouvelles sans être vierges, que mon entrée à Paris fit naître en moi, je les eus, dans un autre genre, à mon entrée dans les Passions du cœur. Avant de les éprouver, je les connaissais de réputation, je les possédais en théorie; j'en avais lu tous les symptômes, j'en avais étudié tous les développemens et toutes les phases. Aussi, quand elles arrivèrent, je ne fus pas surpris. Je goûtais une jouissance en quelque sorte littéraire à les sentir germer en moi, je les saluais au passage à leur naissance, je les appelais par leur nom. Et qu'on ne croye pas que les émotions de mon cœur en fussent moins vives! Comme un autre, j'étais agité, comme un autre j'étais livré tout entier à ces tempêtes qui doivent nous ébranler au moins une fois; et si l'esprit chez moi se mêlait de la partie, c'était pour se rendre compte du tumulte et non pour l'empêcher. Jamais l'esprit n'a prévenu une sottise, au contraire, il y a bien souvent aidé. Mon érudition antidatée ne me préserva donc d'aucun naufrage; par fois, seulement, je succombais un peu plus vite, par la prévoyance où j'étais que je devais finir par succomber. Tels sont trop souvent les triomphes de la raison humaine; tels sont les résultats de ces beaux argumens dont la philosophie nous arme contre les passions ! Je n'en recueillis, quant à moi, qu'une chose: c'est que mes sensations étaient doubles. Elles se compliquaient du plaisir vif et singulier d'appliquer toute mon érudition et de vérifier toutes mes lectures.

Revenons à l'École normale où j'entrais vers le mois de janvier iSi'}. Ici, j'ai besoin de renouer le fil de

AUTOBIOGRAPHIE

mes souvenirs ; il s'agit de tracer l'esquisse d'un brillant tableau.

Ce fut une période vraiment mémorable, que celle des premières années de cette grande et belle institution. Deux motifs contribuèrent à l'entourer de tant d'éclat: le personnel des élèves et le mode d'administration que l'on suivit alors. Parlons d'abord de la première cause.

Dans les temps ordinaires, l'enseignement public offre peu d'avantages, et les prétendans aux chaires ne sont pas nombreux; mais à l'époque que je veux peindre, la redoutable conscription qui dévorait tout, et dont la faveur ni la fortune ne pouvaient racheter personne, donnait à l'École un prix infini. C'était le seul moyen d'exemption connu, et cela aidait à bien des vocations I Aussi les mères l'enviaient-elles pour leurs enfans; aussi les candidats affluaient-ils de toutes parts. Cette circonstance, et plus encore la supériorité des études classiques dans les lycées, nous expliquent suffisamment pourquoi un si grand nombre de sujets distingués se pressèrent alors dans le sanctuaire des lettres et du goût.

On y voyait assis ensemble Augustin Thierry, Charles Loyson, Cousin, Patin, Boismidon, Jouffroy, Damiron, Ozaneaux, Crognon, Renouard, Viguier, Dubois de la Loire, Guigniaud, qui tous ont brillé dans les chaires, dans la littérature et dans la politique, le physicien Pouilley, le chimiste Péclet, l'astronome NicoUet, et vingt autres qui ont marqué depuis dans diverses carrières. Jamais tant de jeunes et vigoureuses

AUTOBIOGRAPHIE

intelligences n'ont fermenté à la même époque sous le même toit!...

La nature de nos études et l'ordre établi dans notre intérieur contribuaient beaucoup au développement de ces belles facultés. Le système à cet égard consistait à n'en pas avoir, et l'autorité à ne jamais se faire sentir. On n'exigeait rien de nous, absolument rien; nous étions les maîtres de nos journées, et on ne nous imposait d'autre obligation que celle d'assister à certains cours et de ne point troubler les professeurs. Du reste, écoutait qui voulait, et travaillait qui en avait envie; le laisser-faire des économistes était pratiqué dans toute sa rigueur?...

Mais cette administration si douce, cette tolérance si paternelle avaient un admirable contre-poids; le résultat des études de tous passait régulièrement sous les yeux du chef, et chacun, à sa sortie de l'Ecole, était placé suivant ses mérites. Cet aiguillon et le sentiment du devoir n'étaient-ils pas plus que suffisants auprès d'hommes de notre âge? Ils stimulaient tous ceux d'entre nous qui avaient un peu d'âme et d'honneur. Quant aux autres, en très petit nombre, qu'aurait-on obtenu d'eux par les moyens coercitifs? Des recherches sans zèle, des travaux sans goût, des écrits sans inspiration; et, comme la règle eût été générale, pour arracher si peu des faibles, on aurait paralysé les forts. Dans le système de l'excellent M. Guéroult*,

* Membre du Conseil de l'Université, chef de l'École Normale, auteur d'une traduction de Pline et de plusieurs grammaires estimées.

AUTOBIOGRAPHIE

au contraire, chacun consultait sa vocation, prenait son heure, et suivait son allure. L'un s'occupait d'histoire, l'autre de philologie, celui-ci d'éloquence latine, celui-là de métaphysique; on traduisait, on composait des lieux communs de morale, on rédigeait des dialogues satiriques, on faisait des vers; et tout cela, momentanément ou d'une manière suivie, selon sa convenance ou son caprice.

Cette précieuse latitude qu'on nous laissait pour la direction de nos idées, on nous la donnait aussi pour le choix du temps de nos travaux. Chaque élève attendait qu'il fût en verve, et les compositions en étaient beaucoup meilleures. Ce qui ajoutait à l'émulation, ce qui décuplait le zèle, c'était la solennité du jugement qu'on portait sur nos ouvrages. Quand quelqu'un lisait un travail dans nos conférences, il était d'usage de ne l'examiner que huit jours après. Alors, il avait pour rapporteur un camarade et pour jury tout le monde. C'était un spectacle bien imposant, que cet aréopage de jeunes condisciples qui faisaient abstraction, en jugeant, des circonlocutions de la flatterie et des vains égards de la politesse. Le professeur se bornait aux fonctions de président, il mettait aux voix; et le prix consistait à voir arriver son ouvrage sous les yeux du chef et par fois sous ceux du Grand-Maître.

Tel était notre régime de liberté sous le despotisme de l'Empire; mais depuis que la Constitution a reconnu des droits à la France, l'École normale a perdu les siens.

Les élèves de ce bel établissement sont aujourd'hui

AUTOBIOGRAPH lE

traités comme ceux des collèges. Sans consulter leurs goûts, on les met tous sur le même terrain, on leur inflige les mêmes devoirs, on les condamne aux mêmes études. On exige, par exemple, que le matin ils s'occupent d'histoire, à midi de latin ou de grec, et l'aprèsdîner de métaphysique; en d'autres termes, on dit à ces malheureux : Vous aurez de l'inspiration à heure fixe sur un sujet que j'ai choisi pour vous.

Le règlement nouveau (qu'on doit à M. Royer-Collard) n'est pas, à coup sûr, une amélioration; et la preuve, c'est que la baisse de l'école a coïncidé avec ce changement. Avant lui, il y avait succès intellectuel et bien-être moral au plus haut degré!

Je ne jette jamais un regard sur le passé, sans regretter le temps qui s'est écoulé pour moi dans cette paisible enceinte. J'étais jeune, bien portant, et j'aimais l'étude. J'avais les plus habiles maîtres de l'univers et soixante camarades qui presque tous valaient des maîtres. De plus je comprenais tout ce qu'il y avait d'heureux dans cette position, et j'en goûtais les avantages avec délices. On ne nous accordait, il est vrai, que de bien rares sorties, et c'était là le mauvais côté pour moi qui n'avais jamais été pensionnaire; mais je trouvais à cela bien des compensations. Notre existence était calme, et nous savions la rendre fort agréable. Il y avait en nous un mélange de gravité et d'enfantillage, de raison et d'indiscipline qui nous procurait les jouissances les plus opposées. Nous travaillions comme des hommes, et nous jouions comme des lycéens. Depuis la balle jusqu'à la charade en action, et

AUTOBIOGRAPHIE

depuis les jeux innocens jusqu'au trictrac, aucun amusement ne nous était étranger. Mais ce qui entretenait le plus notre belle humeur, c'étaient nos surveillans. On nous les avait donnés les plus grotesques du monde, et, ne pouvant pas aller chercher notre plaisir au dehors, nous nous étions décidés, grâce à eux, à le prendre au dedans. Morisot, Deslandes, et vous, Fariau Saint-Ange, vous fîtes notre bonheur alors! Votre ignorance prétentieuse, vos airs gourmés, vos expressions burlesques excitaient chaque jour notre joyeuse admiration; et même aujourd'hui, aucun de nous ne revoit encore un camarade, sans que vos noms viennent égayer nos souvenirs!!!...

Page 1