MA PREMIÈRE BONNE FORTUNE 181I
Quitter le lieu natal, voir des hommes nouveaux, des sites, des campagnes, des villes nouvelles; quel plaisir à seize ans! Mon sang circulait plus actif, mon
AUTOBIOGRAPHIE XXVII
cœur battait, je croyais à l'amour, à la gloire; l'air, le tems, l'espace, l'univers m'appartenaient!,.. Et pourtant, y avait-il rien dans ma position qui justifiât ces rêves brillans? Possesseur de soixante francs... que j'avais empruntés, j'allais dans une ville inconnue occuper le modeste emploi de maître d'études.
Comme c'était l'usage alors, je voyageais en patache, et faisais, bien cahoté, jusqu'à huit lieues par jour. Le cinquième, je couchai à Lille, d'où je partis le lendemain avant l'aurore.
Je me trouvai, dans la diligence, à côté d'une personne qu'à ses vêtements, dans les ténèbres, je reconnus pour une femme ; et là-dessus, mon imagination de seize ans se mit à travailler. Je décidai d'abord qu'elle était charmante! Puis, à la faveur du crépuscule naissant, je cherchai à deviner sa figure, ou plutôt je lui en composai une, que je vérifiais à mesure que le soleil se montrait. L'épreuve ne lui fut pas défavorable! Elle me charma, mes yeux le lui dirent, les siens acceptèrent, et, au bout d'une heure, nous étions extrêmement liés. Je lui racontai qui j'étais, où j'allais, et à son tour, elle me fit des confidences. Je dois ajouter, fidèle historien, que tout cela avait lieu en pleine diligence et à la face d'Israël. J'oubliais complètement que nous n'étions pas seuls dans la voiture; à force de naïveté, j'avais de l'effronterie.
Après quelques heures de cette conversation si douce, de cet à-parté en présence de témoins, il vint à la jeune femme une pensée que je trouvai sublime. Vous allez à Bruges, et moi à Gand, me dit-elle; faisons
AUTOBIOGRAPHIE
un arrangement. Un jour de plus n'est pas une affaire; voulez-vous m'accompagner? Demain j'irai à Bruges, J'acceptai avec ardeur une aussi bonne idée, et ce petit traité fut passé, en plein jour, et tout haut, devant les six personnes de la diligence!
Cependant, la voiture roulait toujours, nous approchions de Gand, et l'on ne parlait plus français. Cet idiome inconnu me rendit rêveur, et la nuit, qui survint, me rendit triste.
En ce moment, des paroles étranges et retentissantes vinrent me tirer de ma rêverie. Jeu?ie homme, me dit tout à coup une voix tonnante, jeune homme, savez-vous le latin? k cette brusque apostrophe, je me retourne, et j'aperçois un vieillard en bonnet de coton, qui était, depuis le matin, dans la voiture, et qui, depuis le matin, n'avait pas articulé un mot. Frappé de l'air à la fois digne et burlesque de cet homme, et de sa vive allocution après un long silence, je lui réponds en rougissant : Oui, monsieur. — Eh! bien, reprit-il, si Deum Jion times, time aliud!
La nuit, du latin, une voix sépulchrale, un bonnet de coton, une menace; qu'on juge de l'effet que tout cela produisit sur moi! — Je pâlis, je devins agité, tremblant, et il me semblait déjà que la prophétie s'accomplissait!...
Au relai suivant, ma gracieuse voisine me demanda mon bras comme à l'ordinaire, et, contre l'ordinaire, je la laissai descendre seule. Aussitôt, l'homme au bonnet de coton se mit à me prêcher; une bonne femme se joignit à lui, me parla de Dieu et de ma
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mère. Elle pleura, je pleurai, et fis toutes les promesses qu'elle me demanda. Arrivé à Gand quelques heures après, je profitai du moment où ma jolie compagne réglait ses comptes de voiture, et, sans lui parler, je m'enfuis comme un voleur.
Telle fut ma première bonne fortune.