DE SON INFLUENCE
RTANCn des mots est plus grande qu'on ne pense. L'auteur de l'Art poétique '':^\ avait dit :
« Le FrauCiiis, ni' malin, crcn le Vaudeville. »
Lorsqu'il y a quarante et un ans, le théâtre de la rue de Chartres fut établi, les trois directeurs firent adroitennent une fausse application de ce vers, en le prenant pour épigraphe; et les esprits peu réfléchis, c'est-à-dire presque tout le monde, s'imaginèrent que Boileau avait déclaré nationales les petites pièces à couplets. Il est bien évident que cet écrivain n'a pu parler d'un genre qui n'existait pas de son temps. Il
entendait, par vaudevilles, ces chansons satiriques dont on affubla les méchants et les sots à toutes les époques de notre histoire. Ce genre en effet est vraiment national parmi nous. Chez les autres peuples, il n'est qu'un accident; en France, c'est un besoin, une maladie, il y est, pour ainsi dire, endémique. Son pouvoir a été grand et l'est encore. Il a prévenu plus d'une mesure, cassé plus d'une loi, renversé plus d'un ministre; ce qui a fait dire jadis que la monarchie française était un gouvernement absolu tempéré par des chansons. Voilà le vaudeville qu'a loué le rigide Despréaux.
Certes, le législateur du Parnasse, qui a traité Quinault et l'opéra avec tant d'amertume, n'aurait pas épargné un genre dont la nature même est d'être invraisemblable. Le mélange de chant et de dialogue parlé, qui constitue essentiellement le vaudeville, aurait blessé son goût sévère. Dans l'opéra, qu'il avait tort de ne pas aimer, la musique est du moins perpétuelle. C'est une langue convenue comme la poésie; le public l'accepte une fois, et rien ensuite ne lui en rappelle l'invraisemblance, parce que c'est la seule dont on fasse usage. Dans le vaudeville, au contraire, la raison est choquée chaque fois que les personnages quittent le dialogue pour le chant ou le chant pour le dialogue. Notre opéra-comique partage avec lui ce ridicule; mais là du moins il est plus tolérable, il se trouve racheté par de vives jouissances. Les duos, les trios, les quators, les quintettes, le^ morceaux d'ensemble et le riche accompagnement de l'orchestre
peuvent servir de compensation. Dans les bluettes de nos boulevards, le plaisir fade et froid que le couplet donne vaut-il l'invraisemblance qu'il a coûtée? Le vaudeville actuel, il faut le dire, n'est ni l'opéra ni la comédie; mais il a la prétention de ressembler à l'un et à l'autre. Il semble avoir été inventé pour les gens qui croient aimer la littérature et la musique.
Les premiers ouvrages qui ont porté ce titre se trouvaient dans une route, je ne dirai pas meilleure, mais différente. C'étaient des pièces anecdotiques, où l'on faisait figurer les grands hommes de notre histoire, c'étaient des revues épigrammatiques, des cadres sans prétention où l'on montrait Colombine, Arlequin et des personnages allégoriques comme M. Public, M. Paris; c'étaient enfin de plus ou moins spirituelles parodies des productions du Théâtre-Français.
Plus tard, le vaudeville gagna; il devint ce qu'il devrait être encore, une espèce de succursale de la comédie. Cette dernière a pour mission de peindre à grands traits l'homme de tous les temps; le vaudeville venait à sa suite, et s'attachait à ridiculiser ce qu'il y avait d'éphémère dans les travers de l'époque. Il peignait le quart d'heure! Là aurait dû se borner son ambition, et telles étaient les conditions de son existence. Dans ces limites tout était en harmonie, tout était bien. Les Arlequins, les Colomblnes, les êtres fantastiques que d'ordinaire il mettait en scène, n'ayant point de types dans la nature, l'auteur pouvait les faire mouvoir à son gré, leur donner la physionomie qui
lui convenait, il n'avait d'autres bornes que son imagination. Le mélange du dialogue et du chant, la singularité des costumes, la bizarrerie des personnages, la folie des situations, on admettait tout. Rien n'était faux, parce que rien n'était vrai. Loin de moi l'idée de blâmer ce genre! Loin de moi le travers de borner le nombre des arts! Tous les genres sont bons, je n'en proscris aucun; mais je veux qu'ils soyent fidèles aux règles qu'ils tiennent de leur nature même. Je demande, par exemple, à l'histoire de n'être pas la fable, à la fable de n'être pas l'histoire.
C'est là le grief que j'ai contre les petites pièces de nos jours; c'est là ce qui les dénature à mes yeux. Je vais expliquer ma pensée.
Dans ces derniers temps, le vaudeville a beaucoup nui à la littérature de trois manières : en enlevant des acteurs à la Comédie, en détournant les auteurs de leur vocation, et en blasant le public. Ceci ex-ge quelques développemens. Commençons par les acteurs.
Les spectacles des boulevards, en s'emparant des jeunes artistes, n'en privent pas seulement pour un temps le théâtre français ; ils les mettent pour la plupart hors d'état d'y rentrer un jour avec succès. Pourquoi ? c'est qu'ils les empêchent d'être comédiens. J'appelle comédiens, dans l'acception large et véritable de ce mot, les artistes qui ont assez d'intelligence, de ressources et de flexibilité de talent, pour jouer tous les rôles d'un emploi, tel qu'il a été fait pour eux ou pour d'autres, (notez bien ce point-ci,) et quelle qu'en soit la diversité. Quant à ceux dont un auteur vient prendre
DU VAUDEVILLE MODERNE Ôf
la mesure et auxquels il fait un habit à leur taille, en tirant parti non seulement de leurs qualités, mais de leurs défauts, je veux bien leur accorder le nom d'acteurs, jamais celui de comédiens. On sent en effet toute la distance qui les sépare : il faut vingt ans pour faire un Fleury, un Michelot, une Mars; il suffit de deux ans pour faire un Gontier. Cette facilité doit nécessairement tenter les jeunes sujets qui se destinent au théâtre. Il est si doux d'improviser une réputation et de brusquer la fortune ! Comment résister à l'appât du gain? En vérité, quand j'y réfléchis, je m'étonne qu'il y ait des acteurs à la Comédie française.
J'en dis autant des écrivains. Le vaudeville est séduisant, car il est lucratif et facile. Par malheur, lorsqu'on s'y est exercé quelque temps, il est difficile de se livrer à des compositions plus élevées. On m'objectera peut-être que les auteurs de Turcan et de la Métromanie, en changeant de scène, ont bien su changer de manière. Cela est vrai; mais il y a entre ces deux écrivains et les vaudevillistes de nos jours, une différence très remarquable. Qu'on relise les petites pièces que Lesage et Piron ont données au théâtre de la foire; on verra qu'elles étaient, pour la plupart, tout à fait étrangères à la comédie, je dirai même à la littérature. En les faisant, ils ne contractaient pas d'habitudes, ils ne se gâtaient pas la main; c'était, pour eux, comme s'ils s'occupaient d'un travail mécanique.
Il n'en est pas de même à présent. Le tort des petits ouvrages de nos jours est de ressembler aux grands;
le vaudeville amélioré, c'est la comédie abâtardie. La différence de proportion qui existe entre une pièce en un acte et une pièce en cinq, est plus considérable que ne semble l'indiquer le chiffre qui les représente. Personne n'ignore que, dans nos manufactures de glaces, celles qui sont de dimensions médiocres se fabriquent aisément, et sont tarifées très bas. Pour les glaces, au contraire, qui passent certaines proportions, c'est une tout autre affaire. 11 est si difficile d'éviter les bulles d'air, les brisures, les aspérités, il y a enfin tant d'accidents possibles, que, sur vingt qu'on entreprend de couler, il en réussit à peine une ou deux. Aussi le prix en est-il très élevé; quelques pouces de plus suffisent pour le doubler ou le quadrupler. On peut en dire autant des ouvrages dramatiques. La distance qui sépare les grands des petits n'est pas appréciable par un calcul matériel; et l'on peut assurer hardiment qu'un acte n'est pas le tiers de trois, et que trois ne sont pas la moitié de cinq.
C'est ce qui explique comment les auteurs qui ont longtemps travaillé pour le boulevard, ne peuvent que difficilement se livrer à de grandes compositions. L'aptitude la plus forte, la plus réelle, pour la comédie, ne résiste pas à dix ans de vaudeville. Ce genre a enlevé et enlève tous les jours au théâtre de la rue Richelieu de jeunes écrivains d'un talent distingué, qui en auraient fait l'ornement; et l'on a malheureusement lieu de craindre qu'il ne les lui ait enlevés pour toujours. Mieux vaudrait peut-être n'avoir jamais écrit, que de s'être occupé de cette sorte d'ouvrages. On
prend, en s'y livrant, une allure, une manière, qu'on n'est pas maître ensuite d'abandonner. On s'accoutume à voir et à faire petit; on jette ses idées dans de petites formes, on dépense son esprit en petite monnaie; on devient incapable d'entreprendre quelque chose de large et de grand. Aussi, quand on veut s'élancer sur une scène plus élevée, le public, qui arrive sur la foi de votre talent, est tout surpris de trouver un mécompte, et de voir des figures d'Isabey dans le cadre d'un tableau d'histoire.
Ce n'est pas tout. Si dans un auteur des boulevards qui aborde le théâtre français, les qualités paraissent plus petites, les défauts au contraire paraissent plus grands. Et cela se conçoit! dans ma première enfance, je me suis fait à la poitrine une cicatrice de quelques lignes; elle a grandi avec moi, et elle est maintenant de quelques pouces. C'est ce qui arrive dans les ouvrages dont il s'agit. Les invraisemblances prennent les proportions du cadre ; elles sont cinq fois plus fortes dans une haute comédie que dans un petit acte, et le public a cinq fois plus de temps pour les apercevoir. La différence est donc de i à 25^; c'est ce que les mathématiciens appellent la seconde puissance.
Une circonstance qui empêche encore les vaudevillistes de réussir sur une scène plus élevée, c'est leur habitude de travailler vite. Il y a tel d'entre eux à qui il serait impossible, s'il choisissait un sujet de grande comédie, de ne pas le traiter en six semaines. Autre inconvénient du genre: ils s'accoutument aussi à faire trop peu de cas de la gloire. Comme ils sont toujours
au moins deux ou trois pour composer un ouvrage, l'honneur du succès est nécessairement collectif, il est à tous et par conséquent à aucun. L'argent qu'ils reçoivent a seul quelque chose de personnel. Il en est de même des chutes; tout le monde les décline, nul ne s'en trouve atteint, et la responsabilité des auteurs de vaudevilles est aussi illusoire que celle des ministres. Ajoutez à cela que la multiplicité des premières représentations est extrêmement nuisible. Elle émousse, elle affaiblit les sensations; on cesse bientôt, quand on est vaudevilliste, d'éprouver ces vives espérances, ces craintes, ces angoisses, qui font palpiter les cœurs généreux, qui les animent, qui les inspirent, qui leur donnent la force de supporter les déboires de la composition et de la correction, sans lesquelles enfin jamais un auteur ne consacrerait à son ouvrage le temps ni la patience qu'il réclame.
Mais le vaudeville ne nuit pas seulement aux écrivains qu'il enlève à leur vocation pour les grands ouvrages, il nuit à ceux qui y restent fidèles ; il leur rend la carrière plus laborieuse et plus pénible. Autrefois, dans les petits théâtres, on n'attaquait que de petits sujets. Aujourd'hui, on s'y empare de ceux qui pourraient fournir une grande comédie; on les resserre, on les étrangle, on les réduit aux mesquines proportions d'un acte. 11 est si commode en effet de nager en pleine eau, de tailler en plein drap!... Dans les productions dont il s'agit, point de ces larges développemens du cœur humain, point de ces belles peintures de caractères, que nous admirons dans les grands
maîtres, et qui constituent véritablement une œuvre dramatique. Des incidens, puis des incidens et encore des incidens ! Le tout sans naturel et sans vraisemblance; car, on n'a ni l'espace ni le temps nécessaires pour les amener convenablement. On élude une difficulté par une pointe, on couvre une absurdité par un couplet, on constate une situation par un mot et vite on passe à la suivante; on presse, on accumule les événemens; en termes de coulisses, on brûle les planches, et le bon parterre applaudit. Ce système abréviatif s'étend de jour en jour, et je n'y vois qu'un seul perfectionnement possible; un pas de plus et nous tombons dans la pantomime. 11 suffirait pour cela de supprimer le peu de mots qui restent, et souvent, en vérité, ce serait tout bénéfice pour le public. De bonne foi, est-ce là exercer un art? non, c'est faire un métier. Est-ce là traiter un sujet? non, c'est le déflorer. On traite un sujet quand on le saisit tout entier, quand on y entre profondément, qu'on le retourne, qu'on en extrait tout ce qu'il peut donner. Mais prendre à la surface deux ou trois idées, faire un mesquin petit acte de ce qui pouvait, de ce qui devait s'étendre aux grandes proportions de l'art; c'est une jonglerie misérable, c'est surtout un aveu d'impuissance. Ces mutilateurs de sujets ressemblent aux premiers habitans du Brésil, qui, ne sachant pas féconder la terre par leur travail, incendiaient de vastes forêts pour la fertiliser, recueillaient quelques gerbes sur un immense espace, et allaient ensuite plus loin incendier d'autres forêts.
yO MÉLANGES
Cette tactique nouvelle des vaudevillistes est véritablement destructive de l'art. Elle use d'avance les plus beaux sujets, et les enlève à ceux qui pourraient les traiter. De plus, elle gâte le public qu'elle accoutume à l'impatience, et qui refuse d'écouter les développemens. C'est aujourd'hui la grande plaie de l'art dramatique.
Je terminerai par une considération que je crois juste. Dans l'art intellectuel de la France, le grand succès du genre frivole que j'attaque me paraît un contresens. Il n'est en harmonie ni avec la gravité des idées ni avec la maturité des esprits. Deux circonstances cependant peuvent l'expliquer, les perfectionnemens apparens qu'il a reçus, et le talent très réel de plusieurs des écrivains qui l'exploitent. Quoiqu'il en soit, cette prospérité ne saurait être durable. Chaque chose reprendra sa place, et le public ne peut pas manquer de dire bientôt avec nous que le vaudeville amélioré, c'est la comédie abâtardie.