‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 19 sur 54 · PENDANT QU'ILS COMPOSENT · texte numérisé non relu

PENDANT QU'ILS COMPOSENT

(Morceau extrait d'un ouvrage inédit)

A poésie et la littérature, qui sont le pays \^ de l'imagination, doivent être par cela ^^1 même celui des bizarreries; car la pensée ne peut être active sans que le corps y réponde par de vives secousses, par des effets galvaniques. L'homme qui abuse longtemps de ses facultés intellectuelles (et tous les écrivains en sont là), finit par contracter les manies les plus extraordinaires, par se livrer aux habitudes physiques les plus étranges. Aussi, n'est-il point d'enfants gâtés, point de femmes à vapeurs point de petites maîtresses musquées, qui.

SOUS ce rapport, puissent seulement approcher de ces machines nerveuses qu'on nomme poètes.

Je ne parlerai point de la distraction : chez eux, c'est la maladie commune, c'est la règle; mais tous v joignent une ou plusieurs singularités. Ce qui réjouit la foule, assez souvent les afflige, ce qui l'afflige, les réjouit. Ils sont capricieux ou opiniâtres, gais ou moroses, négligés ou coquets, bruyans ou taciturnes; chacun d'eux, en un mot, se distingue par un travers particulier. Il en est même quelques-uns qui poussent l'originalité... jusqu'à ressembler à tout le monde !

Les manies que nous signalons éclatent principalement quand les auteurs composent, et cela doit être. Toutes les fibres alors sont en mouvement, tous les ressorts tendus, tous les nerfs contractés. C'est le moment, d'ailleurs, où ils échappent aux regards; c'est celui où ils peuvent être bizarres sans témoins et extravagans sans contrôle.

Il nous a semblé curieux, pour un observateur, de jeter un coup d'œil sur ces misères de l'humanité, d'examiner de quelle façon l'âme est clouée à la matière, quelle espèce de tiraillemens la pensée exerce sur nos organes, et comment les tics du corps sont l'accompagnement obligé de l'excès des qualités de l'esprit.

Voici plusieurs des faits de ce genre que nous avons recueillis.

Jean Lafontaine fut un jour aperçu assis sous un arbre, par une pluie battante, à six heures du matin; il fut trouvé, à huit heures du soir, au même endroit et

avec la même pluie, n'ayant ni bu ni mangé... 11 composait.

Rien ne ressemble moins au grand fabuliste que l'auteur de l'Histoire naturelle; rien aussi de plus différent que leur manière d'être. Q^aand Buffon rédigeait ces belles et nobles pages qui seront l'éternelle admiration des gens de goût, il avait devant lui un magnifique secrétaire en acajou; il portait l'habit de cour, l'épée horizontale, des manchettes et un jabot à dentelles. Il existait, comme on le voit, un accord parfait entre sa tenue grave et la majesté de son style.

J.-J. Rousseau, en composant, aimait à voir la nature; il avait besoin de l'air des bois, de l'aspect des champs. La marche avive mes idées, et ma tête ne va pas sa7is mes pieds, a-t-il dit dans ses Confessions.

Pendant qu'il s'occupait, à Ferney, de sa tragédie de Catilina, Voltaire, pour mieux s'inspirer, s'était affublé d'une toge, et déclamait ses vers avec de grands gestes au milieu de ses allées. A la vue de cet étrange costume, le jardinier s'étant permis un éclat de rire, son maître le chassa. Le lendemain, M"* Denis et tous les commensaux intervinrent, mais le seigneur de Ferney fut inflexible. On eut beau objecter que ce malheureux était père de famille; on obtint une pension, mais jamais Voltaire ne reprit à son service un homme qui, disait-il, avait ri au nez de Cicéron.

M"" de Staël ne pouvait trouver une idée si elle ne roulait rapidement dans ses doigts une petite branche d'arbre ou une boulette de mie de pain. Cette boulette

OU cette branche lui était indispensable; sans branche ou sans boulette point d'inspiration.

L'illustre auteur de la Mécanique Céleste, le géomètre Laplace, qui était aussi un écrivain distingué, jouait perpétuellement avec un écheveau de fil; sa puissante intelligence se serait arrêtée faute de cet écheveau; et son valet de chambre, soigneux de sa gloire, venait tous les matins le lui glisser dans les doigts.

Diderot, quand il travaillait, ressemblait à un hiérophante, à une pythonisse échevelée. Il s'agitait, transpirait, gesticulait. Il se promenait à pas pressés, et sa perruque jouait surtout un grand rôle. Il la jetait en l'air, il la ramassait, s'en couvrait, la jetait encore; il poussait des cris étouffés et ressentait presque des attaques de nerfs. Un de ses confrères le surprit un jour tout inondé de larmes. « Mon Dieu, lui dit-il, que vous est-il donc arrivé? qu'avez-vous? — Je pleure d'un conte que je me fais. »

Lorsque le célèbre Kant professait à Kœnisberg, il avait, pendant la durée de sa classe, contracté l'habitude de fixer les yeux sur l'habit d'un de ses auditeurs, A cet habit manquait un bouton, et c'est l'endroit inoccupé qui avait le privilège de concentrer les regards et d'attirer l'attention du maître. Des fils imperceptibles, partant de cet endroit, allaient remuer son cerveau et animer son improvisation. Il y avait six mois que duraient ces relations intimes entre une place vide et le cerveau d'un grand philosophe, quand l'étudiant dont il s'agit eut la fantaisie de faire remettre son bouton. On n'imagine pas la consternation du pauvre

Kant, lorsqu'à son entrée dans la chaire il aperçut le morceau de métal!... Il fut atterré, il rougit, il pâlit, la chaîne de ses idées se brisa, et sa leçon fut détestable!...

Un de mes bons amis, homme de talent, enlevé trop tôt à la littérature, avait un travers bien singulier. Brault, dont j'ai fait jouer en 1829, après sa mort, une remarquable tragédie, Christine, ne pouvait versifier s'il n'avait sur lui certains habits qu'il gardait précieusement pour cet usage. « Hier, je me suis senti inspiré, disait-il quelquefois; je suis vite revenu à la maison, j'ai mis mes vêtemens de poète, et je suis allé au Bois de Boulogne, où j'ai travaillé toute la journée. » Ses vêtemens de poète se composaient d'une redingote râpée, d'un pantalon délabré, d'un chapeau et d'un gilet à l'avenant. Tout cela tenait à peine ensemble, et l'infortuné s'effrayait sérieusement de l'idée que ce costume allait bientôt lui échapper. « Que deviendraije alors ? s'écriait-il avec douleur. Je serai donc obligé de renoncer à la carrière?... » Hélas! il a moins duré que ses haillons!...

Au lieu de s'habiller d'une certaine façon, il est des écrivains qui éprouvent le besoin de se déshabiller; témoin Picard, témoin mon honorable ami Etienne. Quand l'auteur des Deux Gendres se sent en verve, il rentre précipitamment chez lui ; il éloigne femme, enfant, domestique, il ferme porte, fenêtre, volets, et lorsqu'il a ainsi obtenu le silence le plus profond, la solitude la plus complète, il se met au lit et fait des vers. Si un seul de ces détails lui manque, son inspira-

tion est paralysée!... Par une opposition curieuse, lorsqu'il écrit en prose, il aime à être entouré; il a rédigé les plus spirituelles pages de la Minerve au milieu du bruit et des conversations.

De toutes les organisations d'artiste, la plus étrange peut-être a été celle de Lesage, auteur de Gil Blas et de Turcaret. Ses facultés, surtout dans les derniers temps de sa vie, se réglaient sur le soleil. Engourdies pendant les ténèbres, elles s'éveillaient avec cet astre; elles s'élevaient graduellement à mesure qu'il s'élevait lui-même, puis, par degrés encore, elles décroissaient et disparaissaient avec lui. Si ce fait n'était pas récent et constaté par mille témoignages, ne serait-on pas tenté d'y voir un des plus ingénieux emblèmes que la Mythologie grecque nous ait transmis?

Il y a toujours des contrastes dans la nature, et nous pouvons en opposer un au premier de nos romanciers; c'est l'exemple du premier peut-être de nos historiens. Mézerai, pour s'inspirer, avait besoin des ténèbres, et, même pendant le jour, il ne composait qu'à la bougie. Tous ses appartemens étaient clos, toutes ses pièces obscures, et lorsque ses amis le visitaient, il avait l'habitude, en plein midi, de les reconduire jusqu'à la rue, une lampe à la main.

Le peintre Girodet, que la littérature réclame parce qu'il versifiait et qu'il y a d'ailleurs de la poésie dans sa peinture, était aussi un artiste de nuit : c'est la nuit surtout que la fièvre inspiratrice le saisissait. Alors il se levait en sursaut, il faisait placdr dans son atelier des lustres suspendus, se coiffait lui-même d'un vaste

chapeau surmonté de bougies allumées, et c'est dans cet attirail qu'il travaillait. Le Déluge, Gubthée et plusieurs chefs-d'œuvres ont été composés à la lueur des flambeaux.

Le spirituel ermite de la Chaussée-d'Antin est constitué d'une autre façon, et se signale par une autre manie. Plein de mémoire pour les ouvrages d'autrui, il en est complètement dépourvu pour les siens. 11 sait par cœur tous nos poètes, principalement Voltaire, et oublie ses propres vers à mesure qu'il les fait. C'est son château de la reine Blanche qui a vu naître une partie de ses tragédies, et ce fut dans la même allée qu'il les composa. A chaque extrémité de cette allée se trouvait un banc, et sur chaque banc un crayon et du papier. Il y avait le banc de la première rime et le banc de la seconde; car l'auteur de Syllu n'aurait pu, sans écrire, atteindre la fin d'un seul dystique!... Cette absence de mémoire pour lui-même donna lieu à une assez curieuse anecdote. Un jour, chez M"" Contât, un homme d'esprit, M. Chazet, chanta, devant Jouy, une chanson en dix-huit couplets de la composition de Jouy lui-même; et ce père dénaturé ne reconnut pas ses enfans !!!... Il loua successivement et gravement tous les couplets, comme s'ils n'étaient pas de lui; et M"' Contât lui dit, au milieu des éclats de rire universels : « Grosse bête, vous ne savez donc pas que cette charmante chanson est de vous? »

Le chantre de Philippe-Auguste, le bon Parseval- Grandmaison, de l'Académiefrançaise, versifiait comme beaucoup d'autres en se promenant; mais il lui fallait,

yS MÉLANGES

à lui, les plus rudes promenades, et c'est seulement quand son corps était bien las que ses idées devenaient bien fraîches. Un jour qu'il était sorti pour aller dîner chez un confrère, une pensée poétique l'assaillit en route. Il passa en conséquence devant la maison de son ami sans la voir, se dirigea machinalement vers les Tuileries, et y fit des vers jusqu'à la nuit close, c'està-dire jusqu'à neuf heures du soir. Alors il rentra chez lui et se coucha. A peine endormi, des tiraillements d'estomac le réveillent. « Allons, s'écria-t-il avec humeur, voilà ma diable de gastrite qui me reprend? Du thé, vite du thé ! » Et il sonna sa gouvernante. Mais plus il buvait de thé, plus il sentait de tiraillemens. Après quelques heures de ce manège : « Vous avez donc bien dîné? lui demanda Julie. Qu'avez-vous mangé? — Je n'en sais rien... Mais où ai-je donc dîné? — Chez M. Lacretelle. — Non, je n'ai pas dîné chez Lacretelle... Mais peut-être que je n'ai pas dîné? »

En effet, il soupa à quatre heures du matin, et la gastrite disparut.

Après avoir peint les habitudes bizarres de beaucoup d'hommes fort distingués dans les lettres, il y a bien de l'orgueil, ou bien de la modestie, à me mettre moimême en scène. Pourtant, comme je suis le sujet de ce livre, il faut bien un peu parler de moi. Il s'agit d'ailleurs ici de travers et non de talens; et si je me compare à des hommes célèbres, c'est parle mauvais côté.

Je suis de ceux qui ne trouvent point d'idées dans leur écritoire, et chez qui la vue d''une plume para-

lyse l'intelligence : je travaille partout, excepté dans mon cabinet. Quand j'étais commis au Trésor, je m'échappais du bureau pendant la séance, et j'allais, sans chapeau, composer sous les arbres du Palais-Royal. Malheur alors à celui de mes amis que je rencontrais ! Je lui récitais mes vers sans miséricorde, et je les complétais en les récitant. Ce que je faisais jadis au Palais-Royal, je le fais ailleurs aujourd'hui. Je travaille dans les rues, dans les places, au milieu du mouvement des fêtes publiques. Loin de me gêner, cette agitation extérieure me plaît, et le bruit de la foule m'anime sans me distraire.

Une circonstance m'a rendu cette habitude aisée. Je n'écris jamais, je confie tout à ma mémoire; et lorsque j'ai fait des corrections, je pourrais successivement indiquer toutes les variantes. Ce n'est pas tout. Quand je compose cinq actes, par exemple, j'élabore mes cinq actes à la fois, et même chacune des cinq parties de mes cinq actes. Pour agir ainsi, voici mes raisons. Les dispositions de l'esprit sont capricieuses et fort indépendantes de notre volonté. Si un auteur commence par la première scène, et qu'il arrive par ordre à la dernière, il travaille souvent sans être prêt. Il est gai lorsqu'il lui faut des détails sérieux, sérieux lorsqu'il lui en faut de gais. Mon système prévient ce danger. Je porte dans ma tête mon plan général et mes plans partiels; je me promène en y pensant; j'évoque tour à tour à ma mémoire chaque acte, chaque scène; j'essaie mes dispositions, et je m'occupe du détail pour lequel je me sens inspiré.

8o MÉLANGES

J'ai assez ordinairement débuté par le dernier acte et fini par le premier. Ma méthode est, j'ose le dire, très avantageuse, mais aussi très fatigante. Qu'on se figure un ouvrage fort long, partout entamé, achevé nulle part; ici un hémistiche suspendu ; là une rime blanche, et plus loin un récit à moitié fait. Il faut se rappeler ce salmigondis et coordonner ce désordre. J'y suis parvenu; j'ai suffi à ce travail bizarre, et j'y ai suffi sans recourir au papier.

Un jour, je me présente au comité de lecture du Théâtre-Français, et les vingt comédiens qui le composaient alors me demandent où est mon manuscrit. « Je n'en ai point. — Et pourquoi donc nous avezvous réunis ? — Soyez tranquilles, messieurs, la séance ne sera pas perdue... » Et je leur récitai mes cinq actes.

Les comédiens furent confondus ! Ils prétendirent d'abord qu'il n'y avait pas d'exemple de ce tour de force ; mais le vieux Lemazurier, leur secrétaire, trouva dans les registres que cela était arrivé une fois à Crébillon.

^ E mot politesse est grec d'origine, Il vient

(g^vM de mXi;, qui veut dire cité, et signifie rriii-

nières de la ville, par opposition à rusticité,

<£^'^ manières de la campagne.

La politesse est, peut-être, de toutes les qualités

humaines, celle qui contribue le plus à l'agrément de

la vie.

On est poli dans l'aiTection, dans l'indifférence, dans la haine; on l'est pour tous les sexes, pour tous les âges; on l'est à l'égard de ses chefs, de ses inférieurs, de ses égaux. La politesse est une application constante de l'amour de ses semblables, c'en est une peut-être de l'amour de soi ; c'est le développement de la bienveillance, dans ses nuances les plus fines, dans ses plus exquises délicatesses. La politesse adoucit les aspérités du caractère, ajoute à l'amitié, tempère la

haine, prévient les mauvais procédés et orne les bons; on peut dire avec vérité que, si l'affection fait le bonheur de la vie, la politesse en fait le charme.

Elle s'est toujours développée sous l'influence d'une doiible cause : la culture de l'intelligence et le mélange des sexes. Partout où les arts ont prospéré, partout où les femmes ont occupé le rang qui leur est dû, la politesse est venue répandre et multiplier ses bienfaits. Nous allons la suivre à la trace, et nous la verrons jeter un éclat plus ou moins vif, suivant que ces deux motifs ont agi beaucoup ou peu, ensemble ou séparément.

Nous nous occuperons d'abord des Grecs; c'est chez eux que la politesse semble avoir apparu pour la première fois. Athènes fut son séjour de prédilection, Athènes, la ville de Minerve, la capitale du goût, des sciences et des arts. Si la politesse était uniquement fille du développement intellectuel, elle eût dès lors atteint son apogée. Mais, chez les Athéniens, une condition manquait; les femmes n'y étaient point honorées. Placées en dehors de la vie commune, leurs fonctions se bornaient à donner des enfants à leurs maris et à surveiller la domesticité. Cette dégradante position eut sur les mœurs publiques une action funeste ; tout ordre social où les deux sexes n'occupent point un rang à peu près parallèle, est un ordre social imparfait et boiteux. La place des femmes doit être grande ! Ce sont elles qui polissent les formes, qui donnent de l'aménité aux caractères; elles ont sur le cœur de l'homme l'influence que les beaux-arts ont sur son

esprit; et, sans elles, il ne peut exister qu'une demicivilisation.

La remarque que nous faisons ici sur les Grecs, on peut l'appliquer aux Romains. Pour amener une amélioration, il fallait une crise de l'espèce humaine ; cette crise arriva, quand le christianisme apparut.

C'est lui qui effaça toute distinction injurieuse, et éleva la condition de la femme ; grâce à lui, elle devint ce qu'elle doit toujours être, l'égale, l'amie, la compagne, de l'homme. Elle fut la mère, non la nourrice, de ses enfans; et sa douceur communicative apprit au sexe le plus fort que le bonheur est dans l'intimité.

Vers l'époque des croisades, une nouvelle crise eut lieu dans notre vieille Europe. Alors la politesse venait de passer avec les sciences d'une religion à une autre; alors, les chrétiens Grecs avaient civilisé les Arabes musulmans. Elevés à l'école des vaincus, les sectateurs de Mahomet y avaient puisé cette courtoisie exaltée, ces formes séduisantes, qui répandent tant de charme sur l'histoire des premiers califes. Conduits en Orient par un élan religieux, nos vaillans et grossiers ancêtres furent ravis d'y trouver une civilisation si brillante, et reçurent de Saladin et de ses Arabes des leçons de bon goût, de galanterie et de savoirvivre.

L'imitation fut prompte et les succès rapides ! Ces heureuses semences furent rapportées dans notre Europe, et, un peu plus tard, elles y furent encore fécondées par la domination en Espagne des Arabes et des Maures. C'est grâce à cette série d'événemens.

grâce à ces enseignemens d'un peuple à l'autre, que nos mœurs un peu rudes se sont adoucies; et c'est ainsi que la politesse a fait le tour du monde à la suite des arts et du respect pour les femmes. Cette dernière cause, il faut le dire, fut parmi nous, durant plusieurs siècles, la cause unique. L'instruction y fleurissait peu. Chez nos bons aïeux, on eut des Cours d'amours avant d'avoir des Collèges, et l'on chanta su Dame et son Roi longtemps avant de savoir lire.

Une troisième circonstance a dû augmenter parmi nous ces égards mutuels qui constituent la politesse; cette circonstance, c'était l'habitude de porter l'épée et la fréquence des duels. Quelque vaillant qu'on soit, on ne se soucie point de prodiguer tous les jours sa vie; et nos pères étaient polis pour rendre plus rares les occasions d'être braves.

C'est à l'action combinée de ces trois causes que l'Europe a dû ses mœurs, et notre pays sa prééminence. Aussi galans que les Espagnols, aussi instruits que les Anglais, aussi duellistes que tout le monde, nous devions nécessairement obtenir la première place. C'est chez nous que toutes les noblesses venaient faire autrefois l'apprentissage des belles manières; c'est nous qui étions les arbitres du goût et des convenances. Pendant le dernier siècle, une phrase avait cours dans les salons de l'aristocratie européenne; cette phrase la voici : « 11 faut se rendre en Angleterre pour y penser, en Allemagne pour y passer, en Italie pour y séjourner, en France pour y vivre. » Cette idée est vraie, cet éloge était mérité. Monar-

LA POLITESSE Sf

ques, gentilshommes et bourgeois, tout le monde se piquait d'avoir des formes, et chez nous la politesse était devenue une qualité du sol. De tous nos rois, le plus remarquable en ce genre, ce fut le grand roi Louis XIV; Louis XIV, qui se faisait un point d'honneur de rester découvert devant toutes les femmes sans exception; Louis XIV, qui régna soixante ans par le goût, par les arts, par les bonnes manières; Louis XIV enfin, qui, dans toutes les phases de sa longue carrière, enveloppé des plis de son manteau royal, put toujours défier les regards et être admiré.

L'impulsion était donnée, et la conduite licencieuse de son successeur ne put arrêter le mouvement des mœurs publiques et en altérer l'élégance. Un fait historique constatera, beaucoup mieux que tous les récits, jusqu'où l'on poussait alors les égards réciproques. Il y a, dans l'anecdote très-connue que nous allons citer, un côté grotesque sans doute, mais elle n'en peint que mieux les habitudes de l'époque et l'exagération d'une qualité.

A la bataille de Fontenoy, où la France et l'Angleterre se trouvèrent en présence, on s'attendit mutuellement quelques minutes avant d'en venir aux mains. Les officiers des deux armées se découvrirent et se saluèrent : A vous, messieurs les Anglais, disaient les uns; A vous, messieurs les Français, répondaient les autres. Cette lutte courtoise dura plusieurs instants; mais là encore, la politesse française eut le dessus; c'est nous qui essuyâmes le premier feu.

Ainsi, comme nous l'avons dit déjà, c'est dans notre heureuse patrie que la politesse et la bonne grâce, sa soeur, se sont... ou plutôt s'étaient fixées. On y trouvait, pour me servir de l'expression de J.-J. Rousseau, « ces manières élégantes et simples, également éloignées de la rusticité tudesque et de la pantomime ultramontaine. » Un éloge si brillant de nous par l'un des nôtres serait contestable, si nos rivaux ne l'avaient ratifié en nous imitant. L'imitation est un aveu, et le meilleur de tous. Les étrangers y ont joint des louanges écrites! On trouve ce qui suit dans la correspondance, imprimée à Londres, du célèbre lord Chesterfield avec son fils :

« Il faut convenir que les grâces ne sont pas originaires de la Grande-Bretagne, et que nous tenons ici du diamant brut beaucoup plus que du diamant poli. Depuis que la barbarie les exila de la Grèce et de Rome, elles semblent avoir choisi un refuge en France, où leurs temples sont nombreux et où leur culte domine. »

Ce qui donne un prix infini aux paroles que nous venons de rapporter, c'est qu'il n'a jamais existé peut-être un juge plus compétent en pareille matière, que lord Chesterfield. Écrivain, diplomate et grand seigneur, il était un des hommes les plus spirituels, les plus gracieux, les plus éminens de son siècle. J'ajoute qu'il était grand patriote! Ailleurs, il s'exprime ainsi sur le même sujet : « J'ai souvent dit et je pense qu'un Français, qui, avec un fond de vertu, de savoir et de bon sens, possède les manières et la po-

litesse de son pays, est la perfection de la nature humaine. »

Telle était l'opinion exprimée par un illustre personnage et partagée par l'Europe entière, à une époque peu éloignée de la nôtre. Avons-nous conservé pure et sans tache cette aimable qualité? Avons-nous recueilli ce glorieux patrimoine ? Je n'ose répondre affirmativement. Une révolution a eu lieu parmi nous, il y a cinquante années, et cette révolution a bouleversé nos mœurs et modifié profondément nos habitudes. Le Code civil, qui en est l'expression, a divisé, subdivisé le sol, et les gens de loisirs sont devenus trèsrares. Ce sont eux pourtant, ce sont les grands propriétaires, qui donnent naturellement l'impulsion en ce genre. La politesse commande une foule de soins délicats, d'attentions fines, qui réclament chaque jour de nombreux instans. Aujourd'hui, presque tout le monde travaille, et les gens occupés n'ont pas le temps d'être polis.

Ce n'est pas tout! Ici, je vais me placer sur un terrain plus glissant. Loin de moi la pensée d'attaquer jamais le gouvernement représentatif ! Ses bienfaits sont inappréciables; mais tout avantage a ses inconvéniens, toute qualité a ses défauts. La constitution fait parfois arriver au timon de l'Etat des gens qui connaissent les affaires et ignorent le monde, qui ont la science du budget et n'ont pas celle des bonnes manières. Or, ce sont ces hommes-là qu'on lit, qu'on regarde et qu'on imite. Ajoutez à cela les discussions passionnées de la tribune et des journaux ; tenez

compte du cynisme, qui, en 1793, envahit tous les rangs, des habitudes militaires sous l'Empire et du mélange avec les étrangers sous la Restauration ; vous vous expliquerez alors la rapide transformation de nos moeurs; vous comprendrez que la décadence était inévitable.

Osons le dire avec franchise, la politesse n'est plus chez nous qu'un souvenir. Ce que la chevalerie, Louis XIV et les arts avaient lentement amené, nous l'avons perdu rapidement; et lord Chesterneld, j'en suis certain, aurait quelque peine à nous reconnaître.

Je me rappelle, à ce sujet, un fait qui m'a beaucoup frappé :

Un Américain, homme d'esprit et propriétairerédacteur de la Revue de Philadelphie, a fait à Paris un premier voyage en 1800 et un second en 1836. Il était, vu les distances, beaucoup plus en état de nous juger qu'un autre. Je lui demandai tout récemment quel était, des changements opérés dans nos mœurs, celui qui l'avait le plus frappé. Il me répondit sans hésiter : la disparition de la politesse.

Quelques personnages haut placés ont lutté, dans ces derniers temps, contre une si déplorable tendance : parmi eux nous citerons Napoléon. Il savait tout ce qu'un grand roi peut devoir d'éclat auxformes sociales, à l'élégance exquise des manières. Il aimait la politesse, et y voyait avec raison un indice de civilisation élevée. Un matin qu'il était à la parade, un homme à cheveux poudrés et à ailes de pigeon, se mit sur son passage, et lui offrit avec grâce une lettre posée à plat sur

son tricorne. Le premier Consul, étonné, se tourne vers M. de Ségur; et celui-ci lui apprend que, sous l'ancien régime, on présentait ainsi les placets au roi, et que le pétitionnaire actuel était le comte de Narbonne. Aussitôt, Napoléon charmé rendit au grandseigneur les bois confisqués qu'il réclamait ; plus tard, il l'attira aux Tuileries, et finit par le nommer son ambassadeur à Vienne.

M""' de Flahaut, comtesse de Souza, m'a raconté l'anecdote suivante, qui contribua, dit-on, à la brillante fortune d'une personne de sa famille : L'auteur d'/ldèle de Sénanges possédait à l'Opéra une loge à l'année, parallèle à celle du Premier Consul. Un soir, qu'elle occupait la première banquette avec son fils. Napoléon apparut dans la loge opposée. Aussitôt le jeune Flahaut eut la modestie de se retirer sur le second rang. Ce trait de bon goût fit dire au Premier Consul : « On voit bien que ce jeune homme a été élevé par une femme. » Quelques jours après, il témoigna le désir qu'on le lui présentât. Les qualités personnelles de M. de Flahaut ont fait le reste.

Les vives passions qui ont toujours agité l'Empereur, et sa présence habituelle dans les camps l'ont quelquefois empêché de joindre, en fait de politesse, la pratique à la théorie. Mais généralement il s'en est mal trouvé; en voici deux exemples.

Un soir qu'il était face à face avec une vieille marquise qu'il détestait, il s'oublia au point de lui dire assez durement :

« Oh ! que vous êtes laide! — Votre Majesté devrait

savoir que, lorsqu'une femme est laide, c'est qu'elle ne peut pas faire autrement. »

Et Napoléon de se mordre les lèvres.

Une autre fois, rencontrant une femme qui avait la réputation de préférer la conversation de notre sexe à celle du sien, il lui dit sans détour aucun :

« Aimez-vous toujours les hommes?

— Oui, Sire... quand ils sont polis. »

Et Napoléon se mordit encore les lèvres.

La partie de la politesse la plus difficile, la plus savante et la plus rare, est peut-être ce qu'on pourrait appeler l'art de refuser. C'est-là qu'il faut user de toutes les ressources de la bonne grâce, de toutes les séductions du sourire. Un homme qui joua, au début de ce siècle, le rôle le plus éclatant, oublia un jour de tempérer par la forme ce qu'un refus a de désobligeant par le fond. Il en fut assez rudement puni, et la personne offensée eut soin de mettre, dans la défense, la grâce et le bon goût qui manquaient à l'attaque. Le coupable était Fouché, duc d'Otrante; sa partie adverse, la marquise de Coislin, une de ces femmes qui ont le secret de tout dire en restant dans les convenances, et qui possèdent le talent d'être audacieuses avec mesure et mordantes avec agrément.

La marquise demanda un jour une audience au ministre de la Police générale; c'était sous le Consulat. L'audience fut accordée; mais le haut fonctionnaire, qui n'avait point adopté encore le système de caresser l'aristocratie et de faire les yeux doux au faubourg Saint-Germain, était bien décidé à refuser M'"' de Cois-

LA POLITESSE Çl

lin, quelque chose qu'elle réclamât. L'ex-conventionnel la reçut, en conséquence, debout, le coude sur la cheminée, et sans lui proposer de s'asseoir.

« Citoyen ministre, je viens vous demander pour quel crime M""^ d'Avaray, ma sœur, est exilée?

— C'est qu'elle est une ennemie du gouvernement; c'est qu'elle a l'audace de le braver.

— Elle, audacieuse? Elle, braver le Premier Consul ? Que vous la jugez mal ! Elle est si douce, si timide qu'elle n'oserait jamais vous dire : Citoyen ministre, avancez-moi donc un fauteuil? »

A ces mots, Fouché rougit. Quelques instants après, M°"^ de Coislin eut un fauteuil, et M""' d'Avaray la permission de revenir à Paris.

Après avoir cité un personnage moderne qui ne savait pas adoucir un refus, nous allons en citer un autre qui savait embellir une concession. Pour être plus aisé, ce talent est encore assez rare; trop de gens se persuadent qu'un bienfait peut se passer d'ornement.

Un jour, le vicaire d'une petite commune de province se présente chez son neveu, le général Savary, duc de Rovigo, ministre de Napoléon, et lui dit en tremblant :

« La cure de mon canton étant vacante, une idée ambitieuse s'est emparée de moi, et j'ai fait le voyage de Paris pour vous demander cette place.

— Une cure! dit le grand seigneur impérial.

— Si vous trouvez la chose impossible, je n'insiste pas, répondit le modeste ecclésiastique.

— Mon oncle, je ne dis pas cela! voyons, réfléchissons un peu. A quel diocèse appartenez-vous?

— A celui de Meaux.

— Attendez donc!... j'y suis! venez ce soir dîner chez moi; je compte avoir votre évêque.

— Moi, dîner avec monseigneur? Moi, pauvre desservant de village? Je n'oserai jamais.

— Un oncle, ce me semble, peut bien dîner chez son neveu; je compte sur vous pour cinq heures. »

A cinq heures, en effet, le timide vicaire arrivait dans le salon ministériel, où il cherchait des yeux son supérieur ecclésiastique. Quelques minutes après : « Monseigneur ne vient pas! dit le duc. Nous allons toujours nous mettre à table; mon oncle, voulez-vous bien me précéder?»

Pendant tout le dîner, le pauvre desservant avait les yeux sur la porte, ne mangeait pas et ne disait mot : il attendait.

Enfin, au dessert, il éleva faiblement la voix et demanda si Monseigneur ne viendrait point.

« Monseigneur est venu.

— Où est-il donc? dit l'oncle pâlissant.

— Le voilà.

— Que signifient ces paroles?

— Elles signifient que l'évêché était vacant, que je l'ai demandé, et que l'Empereur vous a nommé. »

C'est ainsi que M. Faudoas, oncle de M'"^ la duchesse de Rovigo, fut promu, jeune encore, au siège de Meaux, qu'il occupa fort longtemps. Le général Savary montra, dans cette circonstance, une délicatesse de bonne

compagnie que l'on n'attendait pas d'un soldat parvenu; et ici, le nouveau régime fut au moins égal à l'ancien.

Pourquoi faut-il que de pareils exemples deviennent tous les jours si rares? Pourquoi faut-il qu'un sansfaçon que je n'ose qualifier, ait remplacé l'urbanité de nos pères?

Une femme du faubourg Saint-Germain m'a raconté que, récemment, par un froid très-vif, elle se trouvait en voiture avec un jeune marquis, et que, le voyant le chapeau à la main, elle lui avait dit obligeamment : «Pourquoi donc ne vous couvrez-vous pas ? — Pardon, madame, c'est une distraction, » répondit le jeune aristocrate; et il se couvrit aussitôt.

C'est par distraction qu'il avait été poli !

Une chose qui a dû contribuer puissamment à cette altération de nos moeurs, c'est que les femmes ont perdu, j'allais dire volontairement, une partie de leur influence.

Dans les réunions, autrefois si douces, où les deux sexes se confondaient, elles ont laissé prendre une habitude funeste; elles se rangent d'un côté, les hommes de l'autre, et il y a aujourd'hui deux camps dans nos salons. Si j'osais donner un conseil au sexe, qui, pour notre avantage, nous en donne si souvent de très-heureux, je lui dirais que, dans cette occurrence, il n'a point montré son habileté connue. La politique l'ennuie et l'odeur du cigare lui déplaît; à la bonne heure! Mais était-ce une raison pour tout abandonner? 11 fallait lutter et entrer en campagne; il

fallait attaquer bravement l'ennemi ou capituler avec lui. Les femmes n'ont su adopter ni l'une ni l'autre tactique; elles ont partout donné leur démission.

Qu'elles y prennent garde! Pour elles et pour nous, cette conduite est dangereuse. Elles ont été jusqu'ici des instrumens de civilisation, et c'est par elles que nous sommes devenus des hommes. Si elles nous délaissent, nous serons avant peu des sauvages.

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