M. SIMONET
la place, il garda la chambre. Il la garda même longtemps! On lui avait offert l'hospitalité pour huit jours; il en usa cinquante-deux ans.
Son traitement fut de mille écus. Dès lors, Simonet fit une convention avec lui-même : il se promit de le mettre de côté tout entier, et il se tint parole.
Il fallait vivre pourtant, il fallait s'entretenir! Il trouva le moyen de remplir à peu près gratis ces deux obligations. D'abord, il eut l'adresse de se faire donner à déjeuner dans la maison de Saint-Fresne, et à dîner chez des amis qu'il acquit bientôt. Quant à l'entretien, il y pourvut. Premièrement, il prit le petit collet, c'està-dire l'habit ecclésiastique séculier. Sans être abbés, nombre de gens de lettres le portaient par convenance; Simonet le porta par économie. Mais encore fallait-il en avoir un et faire de menues dépenses. Il y subvint par des gratifications qu'il eut le talent d'obtenir. Je dois dire aussi qu'il était aimé, et qu'on se mit sur le pied, dans la famille, de lui donner des chemises à sa fête et des culottes pour ses étrennes.
Sa consommation la plus forte était celle du bois, qu'il n'achetait pas. Un chapeau lui durait six ans, et les malveillans prétendent que, comme il avait la vue basse, au bout de six ans, il se trompait de chapeau et en prenait un neuf.
Comme, d'ailleurs, ses relations étaient brillantes, et qu'il obligeait par état, on lui envoyait des bourriches de toutes parts. Mais jamais il n'en donna une seule dans les maisons où il dînait : il s'était arrangé avec un marchand de comestibles.
Simonet était un homme d'esprit, de sens et de savoir. 11 est l'auteur d'une définition assez curieuse de la moderne secte littéraire. Une jeune fille lui ayant un jour demandé quelle différence il y a entre les classiques et les romantiques, il lui répondit : « Mon enfant, les classiques sont ceux qui ont fait leurs classes, et les romantiques ceux qui auraient besoin de les faire. » Quelques mémoires lus par Simonet à l'Académie des Inscriptions l'y firent admettre. Dès ce moment, on observa deux choses : c'est que pendant trente ans qu'il appartint à l'Institut, il ne manqua pas un jeton de présence, et qu'il ne passa pas une seule fois sur le pont des Arts. *
Une autre particularité très remarquable en lui, c'est sa figure : elle était affreuse! Mais sous ce rapport, il était de bonne composition. Quand on a le malheur de lui ressembler, d'ordinaire on se soigne, on cherche à dissimuler son défaut. Simonet faisait le contraire. Sa tenue inculte, son air de malpropreté dénotaient presque une intention, un calcul; il mettait de la coquetterie à être laid. Il voulait sans doute qu'on dît de lui : « Vous voyez bien cet homme hideux, mal vêtu, et qui se tient si gauchement? C'est M. Simonet, membre de l'Institut. »
L'abbé (car c'est ainsi qu'on le nommait, quoiqu'il ne le fût pas), l'abbé brillait surtout dans les salons. Là, tout le monde le choyait, tout le monde voulait l'avoir. Il resta néanmoins fidèle à ses bienfaiteurs. Sa
* A cette époque, le droit de péage existait encore.
gaîté et l'habitude l'ayant rendu nécessaire à cette famille, on se le transmit de père en fils, et il traversa ainsi trois générations. C'était le plus ancien meuble de l'hôtel Saint-Fresne. La troisième génération ne fut pas heureuse : en peu d'années, elle perdit les deux tiers de sa fortune. Cette réduction en amena une dans l'état de maison; alors, les rangs des habitués s'éclaircirent; à chaque suppression, on perdait un ami. Nous rendrons cette justice à Simonet qu'il demeura fidèle. Outre que la table était restée excellente, notre académicien ressentait pour Saint-Fresne quelque chose qui ressemblait à de l'amitié. Simonet n'avait pas, en général, une grande capacité d'affection; mais il ne l'éparpillait pas et en faisait une sage répartition. Il la concentrait tout entière sur trois individus : lui d'abord, ensuite un bel angora, et Saint-Fresne. Il s'aimait lui-même par esprit de justice; il aimait son chat à cause de la ressemblance des caractères : il aimait Jules parce qu'il l'avait vu naître.
Mais, excepté pour ces trois êtres, son cœur était muet. Si quelquefois il avait voulu parler, Simonet s'était hâté de lui imposer silence. « Pierre, disait-il un jour au portier, je crois que M. X... doit venir ce matin. Vous lui répondrez que je ne suis pas à la maison. Il est mon ami, il est malheureux, il me demanderait de l'argent! Je me connais... je le refuserais, et cela me ferait de la peine. »
Notre philosophe n'aimait pas, comme on le voit, les mauvaises sensations. Avec cette disposition d'esprit, les catastrophes de ses bienfaiteurs devinrent
pour lui une source de chagrins réels. Il s'écriait à cette occasion, en s'attendrissant et en versant des larmes : « Les disgrâces du pauvre enfant ne font que m'attacher davantage. Du temps de sa prospérité, je dinais chez lui trois fois par semaine : depuis ses malheurs, j'y dîne tous les jours ! »
M. Simonet n'avait de proche parent qu'une nièce, orpheline et élevée par sa grand'mère. Cette dernière, en mourant, la légua à son fils. Il accepta par respect et s'engagea à lui donner une dot de quatre mille francs. Quatre mille francs ! que ce sacrifice lui coûta ! Le jour où il eut la douleur de le consommer, il rencontra un groupe de curieux en contemplation devant des caricatures. Mêlé malgré lui à cette foule, il croit sentir qu'on lui dérobe quelque chose. Il reconnaît son voleur, le suit dans une allée et le saisit à la gorge. L'homme arrêté tombe à genoux : « Monsieur, monsieur, c'est une première faute, ne me perdez pas ! Voici votre portefeuille. »
Rentré chez lui, quelle n'est pas la surprise de notre honorable académicien! Ce n'est pas quatre mille francs en billets de la Banque de France, qui lui ont été rendus; c'est cinquante mille francs en bank-notes; le voleur éperdu s'était trompé de portefeuille.
Simonet fit des recherches; personne n'ayant répondu, il se résigna à garder l'argent. Dans sa joie, et conformément à un proverbe trop connu pour que je le cite, il eut alors un accès de libéralité. « Eh bien! dit-il, puisque le Ciel nous vient en aide, je serai grand et Adèle sera heureuse!... »
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En conséquence il se remboursa d'abord de ses
quatre mille francs; puis il donna quarante-six mille francs gratis à sa nièce; c'est la seule fois qu'il ait été généreux.
Cependant, Simonet vieillissait, et deux incidens vinrent aggraver ses infirmités. Premièrement, il perdit un riche financier, dont il fréquentait beaucoup la table. Il avait espéré se voir couché sur le testament; il n'en fut rien.
« L'ingrat, s'écria-t-il; concevez-vous un pareil procédé? Il y a trente ans que je le connais, trente ans
que je dîne chez lui, une et deux fois par semaine
Eh bien ! il ne m'a pas laissé cela ' »
Cependant, son jeune ami continuait de se ruiner avec ardeur. Bientôt il fut forcé de vendre son hôtel. Cette dernière circonstance causa à Simonet un chagrin que l'on doit comprendre : il se vit obligé de chercher gîte ailleurs.
Il lui parut bien dur de demeurer chez lui, après avoir demeuré si longtemps chez les autres !
Le jour où on lui signifia de partir, il en devint malade. Quelques plaisans, témoins des sanglots de son départ, proposèrent de mettre à la porte de l'hôtel l'affiche suivante :
Maison à vendre ou à louer, avec ou sans Simonet.
De si vives impressions ne pouvaient manquer de lui devenir funestes ; il mourut six mois après les avoir éprouvées. Et ce fut seulement alors que l'on connut la situation de ses affaires. Ses jérémiades n'avaient convaincu personne, et on lui croyait généralement
de l'aisance, c'est-à-dire un millier d'ëcus de revenu annuel. A l'inventaire, quelle ne fut pas la surprise, et des héritiers, et des gens de loi ! Ils trouvèrent, dans le coin poudreux d'un vieux meuble, une seule inscription, il est vrai, mais elle était, le croirait-on?... de trente mille francs de rente sur le grand livre!!!... C'est avec son traitement de mille écus, économisé et placé de mois en mois, qu'il était parvenu à se créer cette fortune. Effet puissant d'une faible cause! Immense résultat d'épargnes imperceptibles de tous les instants! Intérêt composé et économie; on ne connaît pas assez la valeur de ces deux mots.
Bien que jamais il n'eijt dépensé une parcelle de son capital, Simonet en avait joui à sa manière. Il avait eu le bonheur de posséder une très jolie fortune, assaisonné du plaisir de la cacher. Il ne se donnait pas les jouissances, mais il en avait le signe représentatif; et la félicité de sa vie entière était résumée par ces paroles : // avait pu et n'avait pas voulu.
On hasarda, sur les causes de son décès, beaucoup de conjectures. Généralement, on l'attribua au chagrin du déménagement, combiné avec celui d'avoir doté sa nièce. D'autres en firent honneur à plusieurs indigestions successives. D'autres enfin prétendirent que le froid y fut pour quelque chose; opinion qui n'est pas dénuée d'une sorte de vraisemblance, attendu que, dans les derniers temps, c'est à ses dépens qu'il se chauffait.
Chargé de prononcer entre ces assertions si différentes, je prendrai la liberté de n'en admettre aucune.
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Le travers commun est de ne vouloir pas que les grands hommes aient une mort simple et naturelle; ce fut pourtant celle de Simonet.
Il s'était élevé, entre ses médecins, une controverse sur le siège du mal; et celui qui le plaçait au cœur était resté maître du champ de bataille. Il le traita dans cette hypothèse, et Simonet mourut.
Lorsque ensuite l'autopsie vint apprendre que la région du cœur était intacte, loin de se déconcerter, le docteur s'en félicita, et dit d'un air de triomphe :
« Il est mort, c'est vrai ; mais il est mort guéri. »
LES SAINT-SIMONIENS, LES FEMiMES, LA PATERNITE
^ N nous appelle sur le terrain du raisonnement ! Nous avons quelque temps dédaigné d'y descendre, jugeant que l'ensemble des e^^ doctrines Saint-Simoniennes ne méritaient pas une sérieuse réfutation. Nous aurions pensé tout au plus à faire de ces sophismes le texte de nos plaisanteries, si la totalité de nos colonnes n'avait pas été alors absorbée par des intérêts plus graves et plus actuels. Aujourd'hui, il n'en est pas ainsi. La question de principes est devenue pour Messieurs du Globe une question de faits; ils gèrent des fonds, ils administrent, et cela change complètement la position. Si les novateurs que nous combattons avaient- établi entre l'argent et eux une ligne de démarcation, si, se tenant
LES S'-SIMONIENS, LES FEMMES, LA PATERNITÉ lOf
dans les hauteurs de leurs nébuleuses théories, ils avaient refusé de recevoir des legs, nous aurions pu ne voir en eux que des fondateurs d'une religion ou des rêveurs. Mais ils font des emprunts, ils provoquent des donations et ils les acceptent : nous ne voyons en eux que des spéculateurs. C'est sous ce point de vue que nous voulons envisager la chose.
Journal du Commerce, nous devons traiter une question d'industrie; défenseurs des intérêts de la classe laborieuse, nous devons chercher si on lui propose un bon placement. En nous élançant dans l'arène, ce n'est donc point aux bo7is Pères que nous nous adressons, c'est à ceux qu'ils veulent séduire. Mais ici le point de vue est forcé et nous ne sommes pas les maîtres d'en prendre un autre. Les emprunteurs de la rue Monsigny, en faisant un appel à nos bourses, donnent pour hypothèque leur moralité et leurs doctrines : nous allons examiner la valeur du gage. Leur moralité, il ne nous appartient pas d'en douter, et nous y croyons. Il y a cependant une objection à faire. Nous concevons qu'on s'en rapporte à la bonne foi d'un ou de plusieurs individus; mais à celle d'un corps, nous ne l'admettons pas. Sait-on en effet quels seront les successeurs du Père Enfantin et du Père Rodrigue? Ce sujet nous paraît grave, mais nous l'abandonnons aux légistes. Passons maintenant à la seconde hypothèque, nous voulons parler des principes Saint-Simoniens.
Puisqu'une question pécuniaire est en même temps unequestion de dogmes, il faut nécessairementque nous l'envisagions ainsi. Nous entrons donc en matière et
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nous traitons des dogmes de la Religion nouvelle, ou pour mieux dire de l'État nouveau.
On l'a dit il y a bien longtemps, les meilleures lois sont celles qui conviennent le mieux aux mœurs et aux habitudes d'un peuple. Sous peine de déraison, tout législateur doit se conformer à cette maxime. Mais, s'il faut avoir égard à la situation d'un pays en particulier, à plus forte raison faut-il tenir compte de l'homme en général, des penchans humains, des rapports de sexe, et des formes invariables que le Créateur nous a imprimées. Les Saint-Simoniens méconnaissent cette vérité. Ils prétendent manier l'homme comme on manierait une cire molle; ils font abstraction de ses goûts, de ses besoins; ils oublient qu'il a reçu en naissant une manière de sentir, une manière d'être, indépendante d'eux, indépendante de lui-même; ils veulent ' en un mot anéantir ce qui est, et briser la nature des choses. Prenons un exemple.
Leur première prétention (et c'est sur elle qu'ils fondent leur plus grand espoir de succès) est, comme ils le disent, d'émanciper la femme, de la relever, de la mettre au niveau de l'homme.
Émanciper, relever la femme! Dans quel pays tiennent-ils un pareil langage? Dans celui de l'univers où elle a le plus de pouvoir, dans celui où elle a été l'objet d'un culte, et où elle est restée l'objet de tous les hommages. Cette idée ne soutient pas l'examen; les femmes, que je sache, ne se plaignent pas de leur condition sociale. Passons à ce qui suit.
Mettre la femme au niveau de l'homme, l'associer à