PRONONCÉ SUR LA TOMBE DU COMTE BÉRENGER, ANCIEN PAIR DE FRANCE
A haute administration et la France viennent de perdre un des hommes qui, dans la première moitié de ce siècle, ont le plus marqué par la vertu et par le talent : M. le comte Bérenger n'est plus.
Fils d'un ministre protestant et né à Mens, petite ville du Dauphiné, il reçut, ou plutôt il se donna à luimême, une éducation forte. Pourvu, jeune encore, du grade de docteur en médecine, il allait en exercer la profession, quand il fut surpris par la Révolution de 1789. Sage partisan des principes de l'Assemblée cons-
* Le comte Bérenger était né à Mens, près de Grenoble, en 1767 ; il mourut à Paris en 1850.
tituante, il fut appelé, par le choix de ses concitoyens, à l'administration départementale de l'Isère; mais bientôt la Terreur l'arracha à cette position, et pour échapper à la proscription et à la mort, il vint, sous un nom supposé, se réfugier à l'Hôtel-Dieu de Paris, où, grâce à ses connaissances médicales, il put, en remplissant les plus modestes fonctions, rester inconnu jusqu'au 9 thermidor.
Lorsqu'un joug sanglant cessa de peser sur la France, élu député par le département de l'Isère, M. Bérenger vint siéger au Conseil des Cinq-Cents. Il s'y fit remarquer comme économiste, comme financier, et surtout comme homme de cœur.
Ennemi déclaré de l'anarchie, il prit une part très active au dix-huit brumaire, et, après la promulgation de la constitution de l'an VIII, il entra au Tribunat. Là, il fit au pouvoir une opposition extrêmement modérée, mais qui, pourtant, déplut. « Vous me résistez sans cesse, lui dit, à cette occasion, le chef du Gouvernement. — Citoyeîi Consul, dit-il, on ne s'appuie que sur ce qui résiste. » Ce mot, devenu célèbre, et faussement attribué à un autre personnage, concilia à M. Bérenger l'estime de Napoléon, qui, un peu plus tard, l'appela au Conseil d'État. Dans ce corps, le premier peut-être des corps délibérans, M. Bérenger occupa la place la plus élevée. Il prit une part glorieuse à l'organisation de la France et à l'élaboration de nos Codes.
M. de Cormenin, et tous les publicistes qui ont écrit sur cette époque, l'ont mis au rang des Portails, des Merlin, des Treilhard, des Berlier et des Cambacérès.
Ses plus illustres collègues, témoins de ses succès, lui disaient quelquefois : « Comment, vous qui n'avez point étudié la jurisprudence, pouvez-vous discuter avec nous les plus hautes questions? » Il leur répondait avec simplicité : « Le bon sens, qui, autrefois, a fait trouver les principes, fait qu'aujourd'hui je les retrouve. » L'Empereur, on le sait, présentait le même phénomène, qui peut donner lieu à la même explication.
Ce qui distinguait M. Bérenger à la tribune, c'était la netteté de son coup d'œil, la profondeur de ses vues, la finesse de sa dialectique; ce qui le distinguait dans le monde, c'était sa droiture, son esprit épigrammatique, son désintéressement et la parfaite indépendance de son caractère.
Premier Consul et Empereur, Napoléon n'a cessé de lui accorder toute sa confiance. Plusieurs fois, il l'enleva à ses fonctions de conseiller d'État pour lui donner les plus importantes missions. Il le chargea notamment de la liquidation de nos comptes avec le Piémont et avec la Suisse, et de l'organisation du royaume d'Italie. M. Bérenger s'acquitta de ces deux mandats avec une grande supériorité; et au retour, il reçut le titre de Directeur général de la caisse d'amortissement, position alors presque équivalente à un ministère, et qui n'était point incompatible avec celle de Conseiller d'Etat.
Ainsi comblé des faveurs du prince, M. Bérenger ne crut pouvoir mieux le reconnaître qu'en montrant le même zèle et surtout la même sincérité dans ses opi-
nions. Cette dernière vertu, rare à toutes les époques, n'était pas alors extrêmement goûtée.
A la fin de l'Empire, les caractères les plus fermes avaient fléchi, et la volonté du maître ne rencontrait plus guère de contradicteurs. Napoléon, qui avait au moins autant de bon sens que de despotisme, était quelquefois inquiet de cette situation. Un jour qu'il avait parlé au Conseil d'État et que tout le monde se taisait, il promena avec humeur ses regards sur l'assemblée, et dit d'un ton quelque peu bourru : « Il faut pourtant de l'opposition : M. Bcrenger, vous avez la parole. »
L'année qui suivit cet incident, l'Empereur fut renversé. M. Bérenger, qui ne l'avait point flatté dans ses grandeurs, ne le trahit point, comme tant d'autres, dans ses infortunes, 11 ne prit aucune part aux événemens de 1814, et ne consentit à devenir Directeur général des contributions indirectes que plusieurs mois après la Restauration. Le lendemain du jour où il fut installé, un auguste personnage, entraîné par son cœur, lui écrivit pour lui demander cinq directions importantes en faveur de cinq compagnons de son exil. M. Bérenger répondit que le quart environ de son personnel venait d'être supprimé, par suite de la réduction de nos frontières : que les premières places vacantes appartiendraient naturellement aux employés réformés, et qu'après eux viendraient les candidats recommandés avec tant d'instance. Le lendemain, nouveau message. On notifiait au Directeur général qu'il fallait des emplois aux personnes'indiquées, et qu'il leur en fallait sur-le-champ.