LES LAMPIONS DE L EMPIRE
Ma pauvre mère s'occupait depuis quelque temps, de me chercher une existence fort peu littéraire. Je le savais, et j'avais le cœur bien grosl...
Sur ces entrefaites, un écolier de dix-huit ans, qui venait de finir ses classes sous un précepteur, et qui passait à Pvheims le temps des vacances, eut, j'ignore comment, occasion de m'apercevoir. Mon air éveillé lui plut. J'avais besoin de m'épancher; je lui racontai, avec toute la naïveté de l'enfance et avec toute l'ardeur de mon caractère, mon désir, mon chagrin, ma préoccupation de tous les instans. Il fut frappé du ton animé que je prenais, crut me trouver de l'intelligence, et pour assouvir un moment ma soif d'apprendre, il s'amusa à m'enseigner les premiers élémens de la langue latine. J'étudiai avec passion, et en un mois, déclinaisons, conjugaisons, syntaxes, j'avais tout dévoré. J'en étais là, quand il m'annonça son départ... Qu'on juge de mon désespoir! Il en fut touché et voulut achever son ouvrage. Mon jeune bienfaiteur, que j'ai connu sous le nom de Charles, était parent d'un des principaux magistrats de la ville; il lui parla
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de moi avec une chaleur qu'il lui fit partager. On invita à dîner le Proviseur; on me fit babiller; et, grâce à cette intervention bienveillante, je fus exempté des charges qui pesaient sur l'éducation. Cette difficulté tranchée, il en restait de bien graves, notamment la question des livres. Elle fut résolue en famille; ma mère se dévoua, et acheta pour moi un rudiment. C'est le seul sacrifice qu'elle ait pu faire pendant toute la durée de mes études.
Le croira-t-on? Je les ai terminées avec ce seul livre. Depuis la huitième jusqu'à la rhétorique, je n'ai jamais eu à moi ni auteurs français, grecs ou latins, ni dictionnaires, ni lexique, ni gradus!!... Mon zèle, mon enthousiasme d'enfant et surtout mon industrie suppléaient à tout.
Au dedans, c'est-à-dire en classe, je suivais l'explication sur le livre de mon voisin. Mais au dehors il n'en était plus de même. Chacun emportait ce qui était à lui, et je me trouvais au dépourvu. Pour y porter remède voici ce que j'imaginai. 11 existe toujours des paresseux dans un collège; toutes les classes en fournissent. La paresse vint au secours de mon activité. Au commencement de chaque année, je me liais avec l'un d'eux, et par suite d'un traité que nous passions ensemble, je l'aidais dans ses devoirs et il me prêtait ses livres. Je m'arrangeais aux mêmes conditions avec un second élève pour les plumes, avec un troisième pour le papier; je devins ainsi marchand de thèmes et de versions, je tins bureau ouvert, les chalands accoururent et je nageai bientôt dans l'abondance!...
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Cette difficulté levée, il en surgit une autre; la mauvaise saison survint. J'étais externe, et par conséquent, dans l'intervalle des classes, je travaillais à la maison. Tant que les jours furent longs et la température douce, tout alla pour le mieux. Mais arriva la nécessité de se chauffer et d'écrire à la lumière. Ma mère avait contracté, par économie, l'habitude d'aller tous les soirs à la veillée chez de bons amis. Le moyen de penser et d'écrire au milieu du dialogue croisé de tant de bonnes femmes? J'aurais été gênant et gêné : mes études étaient fort compromises. Par bonheur, mon imagination s'était mise en quête, et à force de méditations, elle avait trouvé, elle avait exécuté d'avance un expédient qui me servit pendant toute la durée de mes études. Cet expédient, le voici.
Nous étions sous l'Empire, et les guerres ne manquaient pas alors. Chaque bataille amenait un succès, chaque succès une fête, chaque fête des illuminations. C'est précisément là-dessus que je fondai mon espoir. Toutes les fois que ces sortes de réjouissances avaient lieu, je sortais seul le soir et me mettais en campagne. Je parcourais toute la ville, et, saisissant l'instant où je n'étais pas vu, je soufflais çà et là quelques lampions. Cela passait sur le compte du vent; et le lendemain, au petit jour, je venais chercher ma récolte, que je cachais dans un coin jusqu'à l'arrière-saison. — C'est ainsi que j'épargnais à ma mère une dépense qui l'aurait ruinée; c'est ainsi que, tous les ans, je faisais l'été mes petites provisions d'hiver. Mon lampion bien aimé me servait à deux fins : il m'éclairait quand je
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travaillais à mes devoirs; et lorsque mes mains étaient engourdies par le froid, c'est à lui que je les réchauffais.