‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 33 sur 54 · DÉPART · texte numérisé non relu

DÉPART

L'abbé Daniel n'avait de revenu que celui de la Cure, et c'était alors un mince revenu. Cinq cents francs

d'appointemens fixes et un casuel extrêmement faible, que son désintéressement rendait plus faible encore. Comment réclamer de celui qui n'a pas? disait ce bon vieillard. Dans sa charité évangélique, il avait pour principe de ne jamais demander ; et les villageois ayant pour principe de ne jamais offrir, le total de l'année se réduisait à peu de chose. Aussi, l'ordinaire de la cure était-il plus que frugal : des légumes filandreux pendant la semaine, et le dimanche un maigre pot-au-feu.

C'est pourtant ce régime que Victor trouva excellent, délicat, sensuel!... Son début dans la vie l'avait rendu peu exigeant; et ce qui pour un autre eût été de la soufi^rance, était du bonheur pour lui. Or, en arrivant au presbytère il remplaçait l'eau par la piquette, le pain de sarrasin par le pain de seigle, et il déjeunait et dînait tous les jours! Il y avait donc amélioration réelle.

Ce qui le charmait le plus dans sa nouvelle existence, c'est la facilité qu'il y trouvait pour s'instruire, 11 en profita avec ardeur; et au bout de quelques mois, il avait atteint, ce qui n'est pas peu dire, le savoir entier du magister... L'aimable enfant s'aperçut, avec chagrin, de cet état de choses : et le curé, qui s'en aperçut comme lui, se chargea de continuer son éducation, en lui enseignant les langues anciennes. Victor y réussit merveilleusement. L'excellent prêtre et sa gouvernante l'y aidaient de tout leur pouvoir, l'un en lui montrant ce qu'il n'avait lui-même jamais bien su, l'autre en l'embrassant et en lui parlant de son père... Dans son zèle maternel, madame Laforêt fit plus; elle

apprit de Victor à lire le latin et le grec, et dérobait un moment chaque jour aux soins du ménage, pour lui faire réciter ses leçons.

La bonne dame n'était pas tout-à-fait sans culture. Sa première enfance s'était écoulée près d'une vieille tante, qui avait reçu elle-même une sorte de demi-éducation, et qui passait à lire les jours et les nuits. Brigite Doucet (c'est le nom de fille de la mère de Victor) servait de lectrice à cette vieille parente, qui lui causa, pendant cinq ou six ans, de cruelles insomnies. Mais il s'y trouvait du moins une compensation! Molière a fait dire à l'un de ses personnages* qu'il avait appris le DROIT dans les romans. C'est là aussi que madame Laforêt s'était instruite; c'est là qu'elle avait pris des notions superficielles sur une foule de choses; c'est là surtout qu'elle avait puisé une certaine exaltation d'idées que sa vie simple et régulière ne détruisit jamais entièrement, et qu'elle communiqua même à son fils, ainsi que nous aurons occasion de le voir plus tard.

L'abbé Daniel était fier de son élève, et s'admirait dans ce qu'il regardait comme son ouvrage. Le digne homme se croyait la cause de progrès dont il n'était que l'occasion. Victor, en effet, ne devait rien qu'à lui; il était entré dans la science par la vraie porte; il s'était enseigné lui-même. Aussi au bout de deux ans se trouvait-il plus avancé qu'on ne l'est dans les collèges au bout de quatre; et ce qu'il savait il ne devait pas l'oublier, car il l'avait appris avec peine. Quand on

* M. Je Pourceauarnac.

voyage accompagné d'un guide, on ne fait nul effort pour s'orienter, nulle attention aux détails du chemin ; et s'il fallait le parcourir de nouveau, on ne pourrait pas le reconnaître. Pour qui a voyagé seul, au contraire, il est aisé de retrouver la route; elle est jalonnée de souvenirs.

Notre petit orphelin et sa mère s'estimaient heureux, et l'étaient en effet, quand un événement affreux vint bouleverser cette douce existence; l'abbé Daniel mourut. Q^uel coup pour Victor et pour la pauvre veuve ! Ils restèrent quelques jours anéantis sous le poids de la douleur. Mais enfin leurs larmes s'épuisèrent, et ce fut seulement alors qu'ils s'aperçurent qu'ils étaient sans asile et sans pain !

Cette découverte les mit au désespoir. La nuit fut cruelle, et personne ne dormit. Au petit jour, Victor entre brusquement chez madame Laforêt, l'embrasse et lui dit avec feu : Ma mère! ma mère! nous sommes sauvés !

Avez-vous rencontré de ces marchands ambulans qui vont de village en village, offrant à bas prix des eustaches, des ciseaux, des rubans, des épingles, et portant leur magasin suspendu à leur cou ? Victor en avait vu souvent. Il les avait remarqués; car il avait désiré chaque fois leur acheter quelques objets à l'usage de sa mère. Leur souvenir lui revint dans sa longue insomnie, et il se décida à embrasser leur profession. Tel était le motif de sa brusque entrée. Il fit part à sa mère du projet qu'il avait formé. Madame Laforêt, en louant son zèle, ne partagea pas son enthousiasme;

elle trouvait au plan de son fils de sérieuses difficultés d'exécution. Il lui manquait, suivant elle, l'âge, la force et les fonds nécessaires pour le succès... Mais l'aimable enfant avait réponse à tout. L'âge? dit-il, j'ai quatorze ans. La force? je la trouverai dans mon cœur. Et quant aux fonds, n'avons-nous pas vingt-quatre francs?

Il fallut céder à de si bonnes raisons; il fallut retirer le petit capital de l'armoire poudreuse où il dormait depuis deux ans. Madame Laforêt bénit la pièce d'or, bénit leur bienfaiteur inconnu; puis Victor s'agenouilla et partit chargé lui-même des bénédictions et des baisers maternels.

Prends courage, noble enfant! ta généreuse ambition, tes facultés, ta droiture, seront tes bons génies dans une rude carrière. Un peu d'or semé par mégarde peut devenir un germe fécond dans tes mains actives. Ton point de départ est bien faible; mais Samuel Bernard et Rothschild n'ont-ils pas ainsi commencé?

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