LE PETIT PORTE-BALLE ■ — L APPARITION. LA MONTRE
Notre ami Laforêt ne perdit pas de tems. Le lendemain il était à Châlons pour ses emplettes; le surlendemain, il parcourait gaîment les environs. Quoiqu'elle
fut peu chargée de marchandises, sa boutique ambulante était un peu lourde pour lui. Il s'en aperçut principalement dans les premiers jours. Souvent il s'arrêtait, souvent il versait des larmes; mais le courage et la réflexion venaient bientôt à son secours. Faible enfant, il faisait alors ce qu'à peine auraient fait des hommes.
A la première sortie de notre jeune porte-balle, il avait passé, sur le soir, près d'un antique et sombre château. Le donjon, les ifs, les créneaux, les charmilles excitèrent vivement sa curiosité, et il resta long-tems en contemplation devant ce spectacle. Il n'osa élever ses désirs jusqu'à convoiter le vieux domaine, mais il dit tout bas en le regardant : Que ne puis-je vivre avec ma mère dans la ferme de ce château ! Et un gros soupir acheva ce voeu modeste.
Pendant qu'il se livrait ainsi à son admiration et à ses pensées, un objet nouveau vint en changer le cours. Il vit, ou plutôt il crut voir une femme, aux vêtemens blancs et aux formes aériennes, se glisser dans l'ombre à travers le feuillage, où tout-à-coup elle disparut. Ce que cette vision eut de plus étrange, c'est qu'il pensa, en suivant de l'œil la fugitive, reconnaître en elle la jolie petite fille que, deux années auparavant, il avait aperçue dans une calèche!... Mais c'était sans doute une illusion. Il faisait nuit, et les costumes de la ville étaient peu familiers à Victor. Cela suffit pour expliquer sa méprise; la ressemblance d'habits se confondait peut-être avec la ressemblance de figures. Quoi qu'il en soit, avant de se remettre en route, il demeura
quelque tems muet et pensif. Le vieux manoir et l'apparition pouvaient-ils ne pas produire une vive impression sur lui? C'était le premier château qu'il voyait, et c'était la première jeune fille.
Néanmoins, ce double souvenir s'effaça bientôt de son esprit. La vie active et dure qu'il menait ne laissait pas à son imagination le tems de se donner carrière; et si un reflet éloigné de ce petit incident se reproduisit plus tard à sa pensée, ce fut un effet dont il n'aperçut pas la cause, un trait lumineux dont le point de départ lui échappa. Mais n'anticipons pas sur l'avenir.
Notre jeune commerçant se livra avec ardeur à ses fonctions nouvelles;'et, au bout de quinze jours, l'arrondissement d'Arcis et celui de Châlons-sur-Marne avaient été sillonnés par lui dans tous les sens. Pas un bourg, un village, un hameau, une ferme, où il ne fût allé offrir ses services. Il était connu partout et partout accueilli. Son intelligence, sa gaîté, son extrême jeunesse, intéressaient généralement à lui; il était choyé par toutes les femmes, il était l'ami de tous les enfans. On savait ses jours et ses heures, on l'attendait, sa vue était le signal de la joie ; et à dix lieues à la ronde, on se serait fait un scrupule d'acheter à d'autres qu'au petit marchand.
Comme il vivait de peu et que sa mère vivait de rien, la mise de fonds fut bientôt doublée, décuplée ! Madame Laforêt était son caissier; il avait toute confiance en elle; il rendait des comptes et n'en demandait pas. La bonne dan^e géra avec adresse, et, de nouvelles
ET LE BONHEUR DU PAUVRE Ifl
affaires nécessitant de nouveaux mo\ens de transport, on fit, après six mois, l'acquisition d'un âne, et, après un an, d'un cheval.
Ainsi, la prospérité augmentait, et les besoins n'augmentaient pas. La jouissance de Victor consistait à accroître son petit capital de marchandises, et à songer que sa mère aurait quelques ressources pour ses vieux jours. Touchée, comme on peut le croire, de tant de dévouement et de raison, madame Laforèt voulut récompenser son fils par un cadeau à la fois utile et agréable. A force de privations, et par ces petites combinaisons secrètes que les femmes savent si bien trouver dans leur cœur, elle mit de côté vingt francs à l'insu de Victor. Avec cette somme, elle put acheter, de hasard, une montre d'argent, et la lui offrir le jour de sa fête...
Qu'on juge de l'effet de ce joyau sur le pauvre enfant ! Une montre ! une montre ! . . . Le voilà riche enfin ; car ce n'est plus le nécessaire, c'est du superflu qu'il possède! Il ouvre, il admire, il baise mille fois sa montre; et le soir il n'en peut fermer l'œil. Il passa la nuit à l'écouter marcher; et quand, au petit jour, la fatigue fut la plus forte, il s'endormit en rêvant au bonheur d'avoir une montre ! . . .
If2 LE MALHEUR DU RICHE