‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 35 sur 54 · LE PETIT CLOS · texte numérisé non relu

LE PETIT CLOS

Chaque jour amenait pour Victor un peu plus de bénéfice et beaucoup plus de peine; chaque jour agrandissait le cercle de ses modestes opérations. Après deux ans de ces progrès pénibles, le négociant de Châlons, chez lequel il se fournissait, lui fit une proposition. Mon correspondant de Caen, lui dit-il, me demande un jeune homme intelligent, qui puisse occuper une petite place dans ses bureaux; cela vous convient-il?

Victor accepta sans hésiter. A son âge, on ne craint pas de se déplacer, on voit toujours une amélioration dans un changement. Il avait, lui, un autre motif. Le tems et les livres lui manquaient; il espérait en trouver dans l'ancienne capitale de la basse Normandie.

Le voilà parti avec sa mère, le voilà installé chez son nouveau chef. Il eut beaucoup à faire, surtout dans les premiers tems; néanmoins il fut un peu plus libre que dans la position qu'il venait de quitter. 11 pouvait, d'ordinaire, travailler pour lui tout le dimanche, et dans la semaine, une heure ou deux chaque

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jour. Il fit un excellent emploi de ces courts loisirs, et devint en quelques années un homme remarquable,

Victor avait peu lu; mais il avait lu souvent la même chose, et il en résultait pour lui une grande netteté d'idées. Il ne pliait pas, comme tant de gens, sous le bagage de science qu'on leur fait porter. Il n'est donné qu'à un très-petit nombre d'hommes d'être fort instruits et d'avoir le sens commun; et généralement on n'apprécie pas assez l'avantage qu'il y a à savoir peu. Je le trouve immense, depuis que j'ai vu de près certains savans ; et si quelque jour j'en ai le tems, je composerai un gros livre en faveur de l'ignorance.

Victor avait le bonheur que je loue tant ici; mais il l'avait malgré lui, et il fit tout son possible pour le perdre. Il y réussit assez vite, mais sans éprouver les inconvéniens de son succès. Sa tête était bonne, et il sut maintenir l'équilibre entre la science et la raison.

Au milieu de ses travaux littéraires, il avait trouvé le moyen d'apprendre aussi la tenue des livres, et cela le servit merveilleusement. D'abord garçon de caisse, après six mois il devint commis. Plus tard, il vit augmenter son traitement; plus tard, son patron voulut bien faire valoir ses économies; plus tard enfin, c'està-dire au bout de trois ans, on l'intéressa. Cette circonstance changea complètement sa situation. Six mois après, en rassemblant toutes ses ressources, il se trouva à la tête de quelques mille francs de capital; cela lui fit naître une idée! Comme sa mère était souffrante, il résolut, dans l'intérêt de sa santé, de consacrer cette petite fortune à l'acquisition d'un immeuble,

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si l'on peut appeler ainsi l'espèce d'ermitage dont il s'agissait. C'était une très-mince dépendance d'une très-riche propriété, dont le possesseur obéré se défaisait par petites parties. Victor acheta la plus faible, et y installa sa mère.

Cet événement marqua une nouvelle ère dans la vie du jeune Laforêt. Jusque-là, tout entier au travail, il était resté étranger aux beautés de la nature; les sites, la verdure, lui étaient complètement indifFérens. Lorsqu'il eut fait cette acquisition, un sens nouveau s'éveilla en lui. Voici à quelle occasion.

Sa mère établie à Mondeville, au milieu des poules et des occupations champêtres, il revint à Caen, où ses affaires le rappelaient. Mais quel changement, lorsqu'un mois après il retourna près d'elle! Le printems, avait tout rajeuni, donnait à tout un air de fête. Le soleil lui semblait plus pur, les objets plus colorés, la verdure plus fraîche; il allait d'un lieu à l'autre avec admiration, avec transport. Pour des yeux impartiaux, le jardin était triste, les arbres chétifs, l'habitation inélégante. Pour Victor, quelle différence! tout cela était à lui. Il comptait les feuilles de sa vigne, les bourgeons de son pêcher! 11 écoutait germer ses plantes; il regardait s'épanouir ses fleurs!... Ceci est à moi, disait-il; et il s'extasiait devant un rosier! Ceci est à moi; et il baisait un arbre avec effusion! C'était du délire, c'était de l'ivresse; il riait, il bondissait, il versait des larmes; et sa mère, sa bonne mère, qui suivait lentement sa marche rapide, était heureuse de son bonheur, et pleurait de le voir pleurerl...

ET LE BONHEUR DU PAUVRE Iff

Pendant cette scène si vive et si touchante, deux hommes étaient entrés sans bruit, par la porte entr'ouverte, et regardaient, immobiles d'étonnement. C'étaient un jeune élégant d'une tournure charmante, et un vieillard en habit râpé, qui avait dans les yeux quelque chose de Diogène et quelque chose de Socrate.

Ces deux hommes demeurèrent silencieux jusqu'au moment où Victor tourna les yeux de leur côté, et poussa un cri de surprise. Le plus jeune des inconnus s'approcha alors : — Je suis, dit-il, l'ancien propriétaire de cet enclos; et je venais, comme voisin, vous faire une petite visite, quand j'ai été témoin d'un spectacle qui m'a confondu et charmé. Comment se fait-il, monsieur, que vous soyez plus heureux de vos quarante francs de rente que je ne l'ai jamais été de deux cent mille?

— 11 les a gagnés, répondit le vieillard.

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