LES DEUX NOUVEAUX PERSONNAGES
En 179Ç, une famille normande traversait la Loire dans un bac. Pour éviter les retards, elle n'avait pas quitté sa voiture. Le mari, la femme et les deux fils aînés occupaient l'intérieur; sur le siège, auprès du
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cocher, était le troisième fils, et sur le derrière, un heyduque.
Le tems étant gros, le câble se rompit. Emporté par le courant, le bac chavira, et tout le monde fut noyé, excepté les deux valets et le dernier né des enfans, que leur position sauva. Telle fut la catastrophe qui rendit Jules de Saint-Fresne propriétaire, à dix ans, de deux cent mille francs de rente.
Très peu de fortunes en France s'élevaient alors jusque-là, Jules eut pour tuteur un vieil oncle qui surveilla de loin son éducation, et le plaça dans un pensionnat à la mode. Comme tous les jeunes gens qui connaissent leur richesse, il dépensa le plus et travailla le moins qu'il lui fut possible. Il apprit fort peu de chose, et le peu de chose qu'il apprit, ce fut à grand renfort de maîtres et de répétiteurs. 11 en avait le matin, le soir, dans la journée! On le poursuivait de soins, on le harcelait d'explications; il semblait qu'on voulut lui épargner non seulement la fatigue d'étudier, mais celle de comprendre; et on aurait cru tout perdu, s'il s'était donné la moindre peine.
Cette méthode porta ses fruits. Le meilleur résultat des leçons du professeur est d'apprendre à s'en passer, et personne n'y devint moins propre que Saint- Fresne. En quittant le pensionnat, toute contention d'esprit lui était une gêne, tout assemblage d'idées une impossibilité. J'ai connu à Paris une créole de douze ans qui ne savait pas marcher, parce qu'on l'avait portée jusqu'à cet âge, et qui poussait des cris d'épouvante quand son institutrice cessait de lui donner le
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bras. Tel était, au moral, Jules de Saint-Fresne. Il possédait, en revanche, ce qu'on veut bien appeler des talens d'agrément, et semblait destiné à être, dans le monde, un joli homme, et à obtenir tous les succès. Il ignorait le latin, le grec, le français, les mathématiques et l'orthographe; mais il dansait comme Vestris, et mettait sa cravate avec une rare perfection.
On l'émancipa à dix-huit ans. Jusque-là, ses intendans avaient eu la bride sur le cou, et en avaient si bien profité, que sa fortune se trouvait réduite d'un tiers à l'époque actuelle. On pense bien que, majeur, ce ne fut pas lui qui leur fit obstacle. Il aimait beaucoup mieux être volé que de surveiller les voleurs. Au lieu de lutter contre le désordre, il y prit part, et il s'établit entre eux et lui une véritable émulation. Dans ce tems de plaisirs et de folies renouvelées de la Régence, on avait toutes sortes de facilités pour dissiper son patrimoine. Jules en usa largement; et les régisseurs, le jeu, les bons amis et les actrices l'aidant à qui mieux mieux, il n'eut bientôt plus que cent mille francs de rente, et encore très-embrouillés.
Le gros personnage entré avec lui dans l'enclos était un bas-normand nommé Simonet. Quelques mots le feront connaître.
Fils d'un pauvre fermier que la famille de Saint- Fresne avait dans les environs de Falaise, suivant toute apparence, il serait resté dans l'état de son père, si une sorte d'entraînement et des circonstances heureuses ne l'en avaient fait sortir. Son aptitude naturelle pour les arts se manifesta des l'enfance, et éclata
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malgré sa position, malgré ses parens, malgré tout le monde. 11 commença ses études sans maîtres et presque sans livres. Un brave religieux, témoin de ses progrès, le prit en affection, et obtint pour lui une bourse dans un séminaire. Plein d'ardeur pour le travail, Simonet se méprit alors sur ses sentimens. Tant qu'il eut ses classes à faire, il se crut de très bonne foi appelé à la prêtrise; mais le jour où il eut fini sa rhétorique, il s'aperçut tout à coup que la vocation lui manquait.
Il retourna donc à la ferme; mais bientôt il lui fallut la quitter. Il était trop bien élevé pour conduire une charrue, et son père trop pauvre pour le nourrir dans l'oisiveté. On proposa à notre jeune rhétoricien d'aller à Paris, et il accepta. Pour un jeune homme, Paris, c'est l'inconnu, c'est l'espérance, c'est tout un avenir!
11 partitgaîment de Falaise, possédant pour ressources uniques celles qu'il s'était créées lui-même, c'est-à-dire le montant des semaines qu'il avait reçues au séminaire pendant six ans. Pendant six ans, le pauvre enfant avait eu le courage de n'y jamais toucher, et l'on put prévoir, dès lors, qu'il ne serait pas prodigue. Chacune de ces semaines se composait de la modique somme de deux sous; mais, accumulées pendant toute la durée de ses études, elles formaient, au moment actuel, un capital d'environ trente francs. C'est avec cette somme qu'il se mit en chemin. A son arrivée à Paris, elle était presque intacte; car, durant la route entière, il avait peu mangé et toujours marché.
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Il fit son entrée dans la grande ville vers 1760, apportant avec lui de l'ardeur, des habitudes d'ordre et une lettre de recommandation pour le grand-père de Saint-Fresne, alors fermier-général. Ce brave homme l'accueillit à merveille; et, en attendant qu'il lui découvrît un emploi, il lui proposa une chambre. Mais Simonet n'était pas homme à abandonner une position prise; en obtenant la place, il garda la chambre. On lui avait offert l'hospitalité pour huit jours; il en usa cinquante-deux ans.
Son traitement fut de mille écus. Simonet convint avec lui-même qu'il le mettrait de côté tout entier, et il se tint parole. Il fallait vivre pourtant, il fallait s'entretenir! Pour atteindre le premier but, il eut l'adresse de se faire donner à déjeuner dans la maison, et à dîner chez des amis qu'il acquit bientôt. Quant à l'entretien, il prit le petit collet. Sans être abbés, nombre de gens de lettres du tems le portaient par convenance; Simonet le porta par économie. Mais encore fallait-il en avoir un et faire quelques menues dépenses. Il y subvint par des gratifications qu'il obtenait de loin en loin. De plus, il était aimé, et on se mit sur le pied, dans la famille, de lui donner des chemises à sa fête et des culottes pour ses étrennes. Sa consommation la plus forte était celle du bois qu'il n'achetait pas. Un chapeau lui durait six ans, et les malveillans prétendent qu'au bout de six ans il se trompait de chapeau et en prenait un neuf; mais c'est sans doute une calomnie.
11 avait une ressource encore dont il faut bien par-
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1er. Comme ses relations étaient brillantes et qu'il obligeait par état, on lui envoyait des bourriches de toutes parts. Mais jamais il n'en donna une seule; il s'était arrangé avec un marchand de comestibles.
C'était du reste un homme d'esprit, de raison et de savoir. Quelques mémoires lus par lui à l'Académie des inscriptions l'y firent admettre. Dès ce moment, on observa deux choses : c'est que, pendant les trente ans qu'il appartint à l'Institut, il ne manqua jamais un jeton de présence, et ne passa pas une fois sur le Pont-des-Arts*.
Une autre particularité très remarquable en lui, c'est la figure qu'il avait affreuse. Mais, sous ce rapport, il était de bonne composition, trop peut-être! Quand on a le malheur de lui ressembler, d'ordinaire on se soigne, on cherche à dissimuler son défaut; lui, point du tout, il le chargeait au contraire. Sa tenue inculte, son air de malpropreté, dénotaient presque une intention, un calcul; il mettait de la coquetterie à être laid, il en faisait une spéculation! 11 voulait qu'on dît de lui : « Vous voyez bien cet homme hideux, mal vêtu et qui se tient si gauchement, c'est M. Simonet, membre de l'Institut. »
Il n'est pas bien de profiter, pour se faire louer, d'une qualité étrangère à son talent. Cela ressemble à du charlatanisme ; il est bon d'être laid, mais il ne faut pas en abuser.
L'abbé (car c'est ainsi qu'on le nommait, bien qu'il
* A cette époque, le droit de péage cxis'.ait encore.
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ne le fût pas) Tabbé brillait surtout dans les salons. Là, tout le monde le choyait, tout le monde voulait l'avoir. 11 resta néanmoins fidèle à ses bienfaiteurs. Sa gaîté et l'habitude l'ayant rendu nécessaire à cette famille, on se le transmit de père en fils, et il traversa ainsi trois générations. C'était le plus ancien meuble de l'hôtel Saint-Fresne.