‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 37 sur 54 · SUITE DU PRÉCÉDENT · texte numérisé non relu

SUITE DU PRÉCÉDENT

Tels étaient les personnages dont la brusque apparition arracha Victor aux élans de sa joie naïve. Les relations que ces deux hommes avaient entre eux, dataient de la naissance du plus jeune, et n'étaient pas néanmoins ce qu'on aurait pu le penser au premier aspect. Quoique supérieur à Jules par l'esprit, par le jugement, par l'âge, Simonet n'exerçait aucun ascendant sur lui. Il était beaucoup son ami, et fort peu son Mentor.

Les gens les plus spirituels et les plus sensés ont parfois un côté grotesque, qui nuit, chez eux, même à la raison. Le pauvre abbé était dans ce cas. Sa tenue indisposait contre son caractère, ses manières déconsidéraient ses discours, A qui possède un physique comme le sien, on permet d'amuser, mais non d'être influent; aussitôt qu'on le regarde, on ne l'écoute plus.

Pourtant le brave Simonet faisait tout au monde pour signaler les écueils à son jeune ami. A la campagne, en ville, chaque fois enfin qu'ils se trouvaient seuls, il tâchait de l'éclairer sur sa position.

— Prenez garde à vous, lui disait-il, nous avons un diable de Code civil qui vous perdra!... Dans l'ancien régime, on avait fort habilement inventé les substitutions pour protéger les fils de famille. Ils avaient beau faire alors, ils ne pouvaient pas se ruiner; leur fortune était inféodée à leur personne, ils ne compromettaient jamais que le revenu. Cela était bien commode!... Ils avaient une autre ressource : c'était de battre ou d'emprisonner leurs créanciers. Malheureusement pour vous, tout cela a été détruit, et on ne l'a pas rétabli encore. Sous les lois de fer qui nous régissent, plus de ressources pour les gens qui vous ressemblent. On se ruine à volonté, les créanciers ne vont plus à la Bastille, et les débiteurs vont à Sainte-Pélagie!... Veillez donc sur vous, mon pauvre Jules! évitez les saisies, les contraintes; et conservez-nous une fortune que vos pères ont eu tant de peine à amasser.

Ces raisonnemens, que le bon abbé présentait quelquefois sous une forme plus grave, ne produisaient aucun effet sur le jeune insensé. Quand cette conversation commençait, ou il s'éloignait avec un sourire, ou il répondait par des épigrammes. Et le patrimoine s'amoindrissait de plus en plus.

Un événement vint réparer un peu ces pertes successives, et ralentir la chute du pauvre Saint-Fresne. Sa tante maternelle mourut, et il hérita. C'était une

vieille fille assez riche, qui avait bonne table. On juge, d'après cela, que Simonet était un ami de la maison. Il y passait une partie de sa vie, et regretta l'excellente dame, bien qu'il eût un grief contre elle. Concevez-vous cette femme? disait-il quelquefois. U y a trente ans que je la connais, trente ans que je dîne chez elle une et deux fois par semaine; eh bien! elle ne m'a jamais donné cela!... Et il faisait claquer ses dents avec son ongle.

Cette succession, au reste, eut bientôt disparu dans le gouffre où s'engloutissait la fortune de Jules; au bout de six mois, il n'en était plus question. Les choses en étaient là, quand les médecins ordonnèrent à Saint- Fresne d'aller respirer l'air de la Normandie. 11 proposa à son vieil ami de l'accompagner, et celui-ci accepta volontiers une occasion de visiter gratis le pays qui l'avait vu naître.

Je viens de raconter comment ils connurent Victor. Simonet se prit tout d'abord d'affection pour lui, et s'aperçut avec plaisir qu'une liaison allait s'établir entre les deux jeunes gens. Saint-Fresne était Comte; mais, élevé au milieu du pêle-mêle des mœurs du Directoire, il ne tenait nullement à son titre. De plus, il avait l'humeur très facile, et il existait entre Victor et lui des différences de caractère qui les rapprochaient. L'amitié, comme on sait, naît souvent moins des analogies que des contrastes. Aussi, au bout de quinze jours, ils furent très-liés; au bout de deux mois, ils furent intimes.

Durant cet intervalle, les affaires des deux amis

avaient de nouveau marché en sens inverse. Même absence de besoins d'un côté, même prodigalité irréfléchie de l'autre. A mesure que Laforêt améliorait sa position, Jules gâtait la sienne; à mesure que l'un faisait des ventes, l'autre faisait des acquisitions. 11 y a plus! comme le dernier se trouvait toujours en fonds, c'était d'ordinaire avec lui que le premier traitait; et les deux opérations n'en faisaient qu'une.

Le malheureux Saint-Fresne ne s'apercevait pas du chemin qu'il faisait vers le précipice. Apathique et blasé, il ne se rendait compte de rien. Sa position pécuniaire lui était toujours et complètement inconnue. Il ignorait en quoi consistait sa fortune; il ignorait où elle était située, et ce fut seulement en les vendant qu'il apprit le nom de ses terres.

Malgré sa légèreté, il arriva un moment où tant de pertes successives produisirent un peu d'impression sur lui. Il avait beau vouloir se donner le change, la triste vérité lui apparaissait parfois. — Je ne suis pas heureux, dit-il un jour en soupirant à son ami : je n'ai pas eu le plaisir de posséder, et j'ai la douleur de perdre !...

RÊVES d'amour.

Cependant le tems marchait, et les mois, pour Victor, s'écoulaient rapides comme des heures. Il était

ET LE BONHEUR DU PAUVRE l6f

heureux, quant au caractère; car il aimait les hommes, et était facilement satisfait des choses. Il était heureux, quant à la fortune; car le bonheur, en ce genre, n'est pas dans la somme des richesses, mais dans l'amélioration graduelle de ce qu'on a, de manière que chaque jour amène sa joie.

Sous d'autres rapports aussi, on pouvait lui porter envie. Quoiqu'il fût bien constitué et d'une nature ardente, il n'était point tourmenté par les passions; elles sommeillaient complètement en lui. Jamais un désir, jamais une pensée qui ne fût pas chaste, n'avaient souillé son imagination; et à dix-neuf ans, son esprit était aussi pur que son cœur.

Bien des gens vont se récrier peut-être, et élever des doutes sur cette circonstance, beaucoup plus commune, en effet, dans les romans que dans le monde réel. Mais ici plusieurs causes se réunissaient pour motiver une exception. Occupé tout le jour de ses affaires, Victor se retirait le soir fatigué, et succombait bientôt à un sommeil nécessaire et profond. Rien n'avait éveillé ses sens avant le tems, comme il arrive pour les jeunes gens des villes et des collèges. D'où auraient pu provenir en lui ces idées prématurées? Des sociétés? Il ne connaissait que celle de sa mère. Des livres? Il n'en lisait que de graves; et si parfois il en rencontrait un où fût prononcé le nom d'amour, c'était un de ces ouvrages mesurés qu'on pourrait offrir même à une jeune fille, parce qu'ils n'apprennent rien qu'à ceux qui savent.

Ajoutez à cela qu'il avait dans l'esprit des idées de

I 66 t E M A L H F U R D IJ R I C H E

délicatesse et d'élégance, auxquelles répondaient fort peu les femmes qu'il voyait. C'étaient, dans les premiers tems, des paysannes au teint basané et aux rudes manières, et, plus tard, des bourgeoises ignorantes et prétentieuses, qui avaient tous les défauts des villes, sans en posséder la grâce et l'urbanité. Son affection pour sa mère était un préservatif encore. Il passait ses loisirs auprès d'elle, et l'amour filial tenait en lui la place de l'autre amour. Telle fut la série de circonstances qui garantit Victor de la contagion, et prolongea jusqu'à dix-sept ans son enfance morale. A cet âge, un motif nouveau vint fortifier les autres, ou plutôt les remplacer tous.

Rêver, c'est se souvenir; car les mensonges de la nuit ne sont que l'image décolorée et sans suite des réalités du jour. Imaginer une montagne d'or serait impossible, pour qui ne saurait pas d'avance ce que c'est que montagne et or. Conformément à ce principe, quand Victor quittait son cabinet pour se livrer au repos, à peine avait-il la tête sur l'oreiller, qu'il rêvait carnet, grand-livre, acceptations et lettres de change ! . . . Si parfois un visage humain lui apparaissait dans son sommeil, c'était toujours ou la mine rébarbative de quelque correspondant, ou la douce figure de sa mère.

Un soir pourtant (ce qui l'étonna fort), un objet de toute autre nature vint s'offrir à son âme et porter le trouble dans son imagination. Il aperçut en songe une jeune fille de quinze ans, à la taille élancée, au maintien élégant, à la physionomie délicate et fine. Rien de

terrestre en elle. Elle était fort jolie; mais l'agrément de ses traits disparaissait sous leur pureté! Elle était ravissante! et les sens se taisaient! Quelque chose d'idéal, d'immatériel se répandait sur toute sa personne. Il y avait, dans chaque partie de son visage, une pensée; dans chaque ligne, un sentiment; et, en la voyant, ce n'était pas un corps, c'était une âme qu'on voyait !

Cette apparition produisit sur notre jeune Champenois une impression extraordinaire. Il se demandait où était le modèle dont il venait d'apercevoir un si angélique portrait. Agé de seize ans au plus, et ne connaissant que les pauvres environs d'Arcis-sur-Aube, il consultait ses souvenirs; et rien ne lui reproduisait même une image affaiblie de ce qui venait de charmer ses yeux.

Si, dès la première fois, ses impressions furent vives, elles le furent bien davantage lorsque cette vision se renouvela. Elle revint d'abord de loin en loin ; puis les intervalles se rapprochèrent; puis enfin elle eut lieu tous les soirs. Tous les soirs, la même figure, la même gracieuse et céleste figure, venait s'offrir au trop heureux Victor. 11 finit ainsi par avoir deux existences : l'une de jour, toute aux affaires; l'autre de nuit, toute à l'idéal, au bonheur!

Ces relations fictives, intellectuelles, outre la félicité qu'elles répandaient sur sa vie, avaient un résultat fort heureux. Il comparait les autres femmes à l'objet de son culte, et il les regardait en pitié. Pour lui, le sexe féminin se composait d'une seule personne. C'é-

l68 LE MALHEUR DU RICHE

tait un modèle, un type qu'il avait devant les yeux; c'était une rivale que les plus séduisantes ne pouvaient atteindre; et sa fidélité à cet être imaginaire le garantissait des dangers qu'auraient pu lui faire courir des êtres plus réels.

Pourtant, une pensée moins flatteuse était venue une fois ou deux tempérer ce bonheur. Il se demandait si celle dont il était épris existait ailleurs que dans sa tête; et il s'effrayait du dénouement que cette liaison mystique pouvait avoir. Ma vie, disait-il quelquefois, ma vie est un heureux songe, et j'ai bien peur de m'éveiller !... Mais ces idées n'étaient que passagères. 11 les entrevoyait à peine, et se rejetait ensuite avec ivresse dans les rians mensonges de la nuit.

Sur ces entrefaites, arriva Saiht-Fresne. Car l'état de sa santé, le besoin de changer d'ennui, et peut-être aussi l'envie de se retrouver avec Laforêt, le ramenaient tous les ans à la même époque.

Sous le rapport des passions, comme sous tous les autres, les destinées de ces jeunes gens étaient complètement opposées. Jeté de très-bonne heure dans le monde, propriétaire d'un immense revenu, les désirs de Jules furent satisfaits avant de naître. Il n'avait pas seize ans lorsqu'une femme de trente consentit, de son propre mouvement, à être son mentor; et depuis lors, le pauvre Saint-Fresne avait obtenu tant et tant de ces succès-là, qu'il en était rassasié. Le dégoût des plaisirs de ce genre tourna ses pensées vers le mariage. Il allait signer, quand il acquit la preuve que c'était pour sa fortune qu'on le recherchait. Il rompit, et ce souvenir

le rendit ensuite tellement défiant, que l'idée de prendre femme ne lui revint jamais. Il retourna à la vie dissipée, et continua à demander à l'inconstance un bonheur qu'elle ne peut pas donner. Ainsi, il émoussait, ou plutôt il ne connut pas les jouissances. Son cœur blasé n'y était pas propre; il mangeait sans faim, buvait sans soif, et triomphait sans aimer.

Le seul plaisir dont il fût susceptible encore, c'est celui qu'il éprouvait à faire le récit de ses bonnes fortunes. Alors, plus qu'aujourd'hui, il était de bon goût d'en avoir, et de bon ton d'en parler. Saint-Fresne, en jeune homme à la mode, se donnait souvent cette petite satisfaction. C'est Laforêt qu'en dernier lieu il avait choisi pour confident; mais il n'eut pas cette fois à s'en féliciter. Notre jeune négociant crut devoir répondre par de la confiance à la confiance qu'on lui témoignait. Les aveux furent mutuels et se succédèrent. Victor raconta ses rêves, et Saint-Fresne ses réalités. Lorsque personne n'eut plus rien à dire, Jules s'écria tristement : — Vous êtes plus heureux que moi ; vous jouissez sans posséder, et j'ai possédé sans jouir.

Page 1