ARRIVEE A PARIS
J'ai dit, et les faits m'ont appuyé déjà, que l'homme né dans l'opulence ne savait pas en jouir. Cette idée
lyO LE MALHEUR DU RICHE
toute pratique n'est pas vraie seulement des plaisirs qu'on se donne avec de l'or, et peut recevoir des applications très-variées.
Le Parisien, par exemple, le Parisien le plus pauvre est un millionnaire d'une espèce particulière, qui se trouve précisément dans le cas dont il s'agit. Par cela seul qu'il est né sur les bords de la Seine, il a sous les yeux, dès l'enfance, les plus admirables monumens; il grandit au milieu des chefs-d'œuvre, il coudoie les artistes, et peut se mettre en rapport avec les hommes célèbres dans tous les genres.
Est-il rien de plus flatteur au monde que cette existence? Y a-t-il un avantage comparable à celui de vivre dans ce foyer des arts, dans cette capitale de l'intelligence ? Paris, ses salons, ses musées, ses théâtres, voilà le premier des biens, voilà le terme des voeux d'un homme d'imagination et de goût! Je suis tellement de cet avis, que, si dans nos tems d'événemens imprévus, demain on m'offrait un trône à Stockholm, à Dresde, à Madrid ou à Constantinople, je l'accepterais peut-être (car tout homme est ambitieux !) mais j'y mettrais pour condition, en signant ma charte, qu'on me donnerait uneloge à l'Opéra et que je passerais mes hivers à Paris.
Ce bonheur si envié, ces jouissances si recherchées, le Parisien natif y est généralement insensible. Il a près de lui des musées, et il ne les visite pas! Il rencontre partout des chefs-d'œuvre, et il bâille! Il touche dans la main aux grands hommes, et il n'est pas ému!... Pourquoi tant de froideur et d'indifférence? C'est que, semblable aux autres riches, l'habitant de Paris ne s'est
ET LE BONHEUR DU PAUVRE IJl
donné aucune peine pour avoir ces biens; c'est qu'il n'est pas même venu les chercher; c'est qu'il ne les a ni désirés, ni acquis.
11 n'en était pas ainsi de notre ami Victor. 11 avait long-tems végété en province; ses regards s'étaient portés, en naissant, sur les plaines nues et crayeuses de la Champagne; il avait vu des hameaux, de pauvres villages, des villes sans monumens et sans artistes; il avait rêvé Paris, il l'avait souhaité avec ardeur.
Aussi, comme il fut heureux, seulement en l'apercevant! Que cette avenue de Neuilly par laquelle il en^ tra, lui parut belle! Que les Tuileries se dessinèrent majestueusement devant lui! Comme en les parcourant, comme en voyant le Louvre, le Panthéon, les Invalides, il recueillit bien le fruit de ses souffrances, de son attente et de ses travaux! Tel est l'avantage qu'ont les étrangers et les provinciaux sur l'habitant infortuné de la grande ville. Ce dernier est seul privé des jouissances qu'elle donne à tout le monde; il a vu trop tôt, il ne sentira jamais.
Ce fut Saint-Fresne qui se chargea auprès de Victor des fonctions de cicérone, et qui lui fit visiter les monumens. En sa qualité de Parisien, il ne les avait jamais vus, et ce fut une occasion. Il s'acquitta de cette mission avec beaucoup de zèle, mais il n'y prit pas, pour son compte, un plaisir bien vif. Laforêt jouit pour tous deux! Outre le bonheur qu'il avait de ne pas connaître, il était dans la position la plus favorable pour éprouver ce genre d'émotions; il avait l'esprit cultivé et les sensations vierges.
L'Empire florissait alors. Le puissant génie de Napoléon imprimait à tout le mouvement et la vie. Les édifices s'élevaient de toutes parts, le Code civil allait paraître, les nouveaux riches prenaient un vernis d'éiégance, et le noble faubourg se repeuplait. A aucune époque le pays n'avait été si prospère, parce qu'à aucune époque l'aisance ne s'était trouvée répartie sur des classes plus nombreuses. Les douze années qui s'écoulèrent de 1800 à 181 2 sont, sans contredit, les plus heureuses de la monarchie de quatorze siècles. On réunissait alors les divers élémens du bonheur : on avait le bien-être matériel par l'industrie, et le bienêtre moral par les arts. Les partis étaient calmés, les passions éteintes; le grand niveau de la révolution existait dans son entier; car, malgré quelques créations nobiliaires, il n'y avait d'aristocratie en France que celle du mérite. Tel était Paris à l'arrivée de Victor. Riche, ou près de le devenir, il eut bientôt des relations nombreuses. Il connut la Chaussée-d'Antin par lui-même, et par Jules le faubourg Saint-Germain: la noblesse des écus et celle des manières.
Laforêt avait du goût et sentait les arts. Dans ses loisirs, il avait, à Caen, appris le dessin et la musique; il peignait même assez agréablement. Son désir le plus vif était naturellement de se rencontrer avec des artistes. Cette satisfaction lui fut bientôt donnée. Comme il fut ému en s'approchant de Girodet! avec quel respect religieux il écouta David ! 11 n'était point non plus étranger à la littérature; il la cultivait en silence. Aussi, quelle ne fut pas sa joie, le premier jour où il
assista au cours de DeliUe, et la première fois qu'il dîna avec Bernardin de Saint-Pierre! Il couvait des yeux ces deux écrivains, il recueillait leurs nnoindres paroles, il était heureux de toucher leurs vêtemens.
Une foule d'hommes célèbres dans tous les genres fréquentaient l'opulente maison dont il devint le commis; et pendant l'absence du maître, il fut chargé quelquefois d'en faire les honneurs. Spirituel, poli, plein de tact, notre jeune Champenois s'en acquittait à ravir et ne perdit aucune des sensations que cette position pouvait lui donner. Bien différent des petits esprits, qui, vis-à-vis d'eux-mêmes et des autres, rougissent de ce qu'ils ont été, Victor y pensait souvent, et en parlait quelquefois. En cela, il était heureux, car le passé pour lui améliorait le présent. Au milieu des salons dorés, parmi les banquets et les fêtes, une idée lui était toujours présente et se mêlait à tout pour tout embellir. 11 se rappelait que celui qui, à vingt-quatre ans, recevait une société si brillante, à dix ans faisait la roue sur un grand chemin.