‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 39 sur 54 · L O P E R A ET MADAME L A F O R É T · texte numérisé non relu

L O P E R A ET MADAME L A F O R É T

Un de mes amis, qui n'a eu d'odorat qu'à dix-huit ans, m'a souvent parlé du ravissement qu'il éprouva lorsque, pour la première fois, l'odeur d'une fleur se

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révéla à lui. Il m'a raconté avec délices les plaisirs successifs qu'il dut au développement complet de cet organe acquis. Pourquoi, bien que plus parfaits, ses autres organes n'avaient-ils point produit la même impression sur lui? c'est qu'il les possédait en naissant.

Si, après nous avoir manqué d'abord, nos sens nous arrivaient un à un, de manière que chacun d'eux eût le mérite d'une faculté nouvelle, il y aurait là des jouissances pour une vie entière!... On a quelquefois essayé de donner au vulgaire une idée des joies de l'autre monde. Si j'avais à les expliquer, je ne les chercherais point ailleurs. A mes yeux, elles consisteraient dans l'acquisition de sens nouveaux et multipliés, donnant lieu successivement à des sensations multipliées et nouvelles. Un pareil avenir parlerait éloquemment à l'imagination de tous, et tel serait mon paradis si j'étais prophète.

Le bonheur que je m'efforce ici de retracer en grand et hors des limites de la nature humaine, Victor Laforêt l'éprouvait, en petit, dans le cercle étroit de nos facultés. Parti de très bas pour arriver comparativement assez haut, il avait passé par toutes les impressions agréables des situations intermédiaires. Pour lui, chaque année avait eu sa révolution, chaque jour son progrès, chaque heure son plaisir.

Je l'ai laissé, à peine majeur, propriétaire d'un petit clos, et commis-intéressé d'un banquier de province; et je n'ai point dit comment il s'éleva au-dessus de cette position. Je reprends les faits, La maison de Caen n'était que l'annexe d'une maison de Paris. Celle-

ET LE BONHEUR DU PAUVRE ly^

ci, avait pour chef un homme habile, mais vieux, qui, depuis quelque rems, cherchait un successeur. Les talens de Victor le désignaient naturellement pour ce choix; on l'appela et l'épreuve fut heureuse. A l'étroit dans une petite ville, la capacité de Laforêt se donna carrière sur la vaste place de Paris. On admira tout d'abord la précision de son coup-d'œil et la netteté de son esprit. Bientôt quelques entreprises aussi sages que hardies témoignèrent de son habileté et le placèrent à la tête de la haute banque. Pour prix de ses services, il devint alors Associé.

Ce fut vers cette époque qu'il se décida à envoyer chercher sa mère. Tant de bonheur l'accablait, il sentait le besoin d'en répandre une partie sur elle. Toute infirme qu'elle était, la bonne femme n'hésita pas à venir, et se mit en route au premier signal. On peut juger de tout ce qu'elle sentit, quand elle trouva son fils estimé, considéré, chéri, et occupant une belle position dans la première ville du monde. Elle en pensa mourir!... Et cet excellent Victor, quelle ne fut pas son ivresse! Comme il était heureux de la voir heureuse, et de la voir heureuse par lui ! Depuis quelque tems, il commençait à s'acoutumer trop au bien-être; cet incident réveilla ses sens engourdis, sa joie se retrempa dans la joie maternelle.

Elle n'avait jamais vu Paris et son fils lui servit de guide. Il prit sur ses nuits pour lui donner une partie de ses jours ; il lui montra successivement tout ce qui pouvait l'intéresser. Mais ce qu'il tenait principalement à lui faire connaître, c'était le grand Opéra. Il se

rappelait l'effet que les pompes de ce spectacle avaient produit sur lui ; et après avoir joui de ses propres sensations, il voulait jouir de celles de sa mère.

Sa première demande n'eut aucun succès, elle opposa des scrupules religieux. Il insista; une lutte s'établit, en elle, entre l'amour maternel et la conscience, et ce fut la conscience qui succomba. Victor loua donc une loge, et en distribua les places aux personnes de son intimité. J'oubliais de dire qu'à l'arrivée de sa mère, il lui avait insinué doucement la proposition de mettre son costume un peu en harmonie avec celui du tems. Mais on brise avec peine les habitudes d'un demi-siècle; elle refusa, et en fils respectueux, Victor n'insista plus.

Les voilà partis, les voilà rendus à l'Opéra ! Comme madame Laforêt n'était jamais entrée dans un théâtre, l'aspect de tant de monde rassemblé lui rappela, sans qu'elle s'en rendît compte, le seul endroit où elle eût vu une pareille foule; et par un premier mouvement dont elle ne fut pas maîtresse, elle commença un signe pieux, bien déplacé dans un lieu si profane!... Son fils lui saisit la main, et arrêta en souriant le geste commencé.

On se place, on s'assied; l'affluence était grande. Remplie d'un public élégant, la salle offrait aux yeux la plus belle, suivant moi, de foutes les décorations ; elle était parée de têtes humaines. Ce premier coupd'œil frappa vivement madame Laforêt. Au lever du rideau, ce fut bien une autre afFaire^ elle resta émerveillée, éblouie ! Quant à Victor, on conçoit que, pour

lui, le spectacle c'était la spectatrice. Suspendu à ses regards, il lisait dans sa pensée, épiait ses impressions, était heureux de ses surprises.

Pendant l'entr'acte, le parterre se retourna, comme c'est l'usage. Madame Laforêt, à qui on avait fait les honneurs, se trouvait sur le devant de la loge, en habits de province et en petit bonnet. Auprès d'elle était son fils, et derrière eux des jeunes gens aux brillantes manières: ce contraste devait attirer et attira les yeux. On se lève, on regarde, on monte sur les banquettes. Victor était connu, et son nom circula. A son air attentif, à sa respectueuse déférence, on comprit que c'était sa mère. Quelques freluquets en sourirent, et lancèrent des épigrammes. Mais comme le sentiment de ce qui est bien se trouve toujours dans les masses, la grande majorité fut attendrie. A chaque entr'acte, cette scène se renouvela, et la salle entière finit par y prendre part.

Quant à notre banquier, il demeura étranger aux impressions diverses dont il était l'objet. Il ne les vit pas, il n'avait d'yeux que pour sa mère! !...

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