‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 40 sur 54 · SAGESSE ET PROSPERITE DE LAFORET. ÉMULATION DE S A I N T- F RES N E · texte numérisé non relu

SAGESSE ET PROSPERITE DE LAFORET. ÉMULATION DE S A I N T- F RES N E

L'année suivante mourut d'apoplexie le chef respecté de la maison de banque à laquelle appartenait

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Victor. Ce dernier était le successeur naturel. On rédigea un nouvel acte social, et son nom, depuis ce jour, figura en tête de toutes les transactions.

Ce fut seulement alors qu'il se donna un cabriolet. Il aurait pu, certes, aller jusqu'aux honneurs de la voiture, et ses amis le lui conseillaient; mais il ne le voulut point. Il avait pour principe qu'il fallait que la dépense suivît, mais d'un peu loin, les progrès de la recette. Également opposé à la prodigalité de Saint- Fresne et à la parcimonie du vieux Simonet, il tenait à ne sacrifier ni l'avenir au présent, ni le présent à l'avenir.

Son intérieur était sur un pied fort honorable, non parce qu'il aimait le luxe, mais parce que les convenances lui disaient que les choses devaient être ainsi. Il n'éprouvait de besoins d'aucune espèce, et quand il se présentait une occasion de faire des acquisitions nouvelles, son premier mouvement était toujours de s'abstenir. C'est par réflexion que la plupart des hommes économisent; c'est par réflexion que Victor dépensait.

De si bons, de si sages exemples produisirent leur effet sur Jules, qui forma le projet d'imiter son ami. Las de voir son revenu décroître, las de se trouver victime de la rapacité de ses intendans, il prit un jour le parti courageux de les renvoyer tous, et se mit à gérer lui-même. Mais ce fut bien pis vraiment! Au lieu d'être à la merci d'un voleur en grand, qui, dans son propre intérêt, empêchait tous les vols en petit, le pauvre Jules devint la proie d'une' foule de fripons

subalternes. Au lieu de faire la fortune d'un seul, il la fit de dix, et, à la fin de l'année, le déficit fut triplé. Voilà où aboutit le zèle du malencontreux Saint- Fresne,

Et pouvait-il en être autrement? Pour administrer de grands biens, il faut surveiller; pour surveiller, il faut de petits soins, de la fixité, de la patience. Il ne possédait aucune de ces qualités; loin de là, on trouvait en lui les défauts qui y correspondent: de l'abandon, de l'inconstance, et, qu'on me permette de le dire, une sorte de paralysie de l'attention.

Comme il n'était ni entêté ni vain, cet excellent jeune homme ne tarda point à se juger. 11 se reconnut incapable, et en fut profondément découragé. Dans son désespoir, il se rendit avec Simonet chez notre banquier, lui exposa sa situation, lui demanda humblement conseil et assistance. Victor fut touché de l'état où il le vit. Après avoir réfléchi quelques instans : — Embrassez-moi, s'écria-t-il; vous êtes sauvé! et voici comment. J'arrangerai votre fortune de manière que tout puisse être affermé et n'exige plus de surveillance. Comme banquier, j'opérerai ensuite moi-même les recouvremens; je me chargerai de la recette, chargezvous de la dépense.

— C'est, dit Jules avec un sourire, une besogne dont je m'acquitterai à ravir. Il faudra voir, répondit le vieux Simonet en secouant la tête. Puis il murmura entre ses dents que, sauf exception, on ne sait conserver que ce qu'on a su acquérir.

Six semaines après, le plan dont il s'agit était en

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pleine exécution. On avait dénaturé quelques propriétés pour en simplifier la gestion; et, grâce à ces changemens, tout devint aisé, surtout pour Jules, qui n'eut plus qu'à donner des délégations sur Victor.

Pendant quelque tems, tout alla bien ainsi, du moins en apparence; mais l'illusion ne fut pas longue, et la fin de l'année fit connaître un incident fâcheux qu'on n'avait pas prévu. Saint-Fresne, comme on sait, joignait au goût de la dépense un caractère faible et l'habitude de ne pas compter. On va loin avec ces défauts ! La facilité de créer du papier-monnaie en amena l'abus. Du tems où les fonds arrivaient directement chez lui, le vide de sa caisse l'avertissait qu'il fallait s'arrêter, et c'est ce qu'il faisait quelquefois. Mais le jour où il n'eut plus qu'à signer des mandats, il en signa tant et tant, qu'au moment où l'on régla son compte, il avait énormément dépassé son budget. 11 fallut donc toucher encore au patrimoine, il fallut laisser en paiement quelques fermes à Laforêt.

Le gros Simonet, qui avait pressenti ce résultat, souriait philosophiquement dans son coin. Ce n'est pas qu'il fût satisfait, car il aimait Saint-Fresne; mais deux raisons l'empêchaient de s'affliger : l'amourpropre de voir ses prévisions réalisées, et la pensée que Jules était riche encore. 11 croyait d'ailleurs que tout ce qui arrivait devait nécessairement arriver. A chaque événement funeste: Tant mieux! disait-il à son jeune ami, tant mieux! On ne s'instruit que par ses pertes, on ne s'éclaire que par ses souffrances. Vous finirez par être en état de gérer votre patrimoine. —

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Oui, quand je n'en aurai plus, répondait le triste Saint- Fresne.

Ces diverses mésaventures avaient considérablement réduit sa fortune, ce qui le força de réduire aussi son état de maison. Ce changement en amena d'autres; beaucoup d'habitués s'éloignèrent, et, à chaque suppression, il perdait un ami.

On pense bien que Laforêt ne fut pas du nombre des déserteurs, et que Simonet resta fidèle. La capacité d'affection de ce dernier n'était pas grande; mais il ne l'éparpillait pas, et en faisait une sage répartition. 11 la consacrait toute entière sur trois individus : lui d'abord, puis un bel Angora et Saint-Fresne. Ces trois penchans étaient inégaux et différemment motivés. Il s'aimait lui-même par esprit de justice; il aimait son chat à cause de la ressemblance des caractères; il aimait Jules, parce qu'il l'avait vu naître.

Il n'oubliait pas non plus qu'il devait tout à cette famille, et c'était pour lui une source de chagrins réels. Quand il examinait de sang-froid tant de catastrophes, quand il voyait une fortune de deux cent mille francs de rente, réduite au bout de douze ans à trente mille, il en était profondément affligé. Il disait un jour à cette occasion, en s'attendrissant et en versant des larmes : — Les disgrâces du pauvre enfant ne font que m'attacher davantage. Du tems de sa prospérité, je ne dînais chez lui que trois fois par semaine; depuis ses malheurs, j'y dîne tous les jours.

VICTOR SACQUITTE ENVERS SON PREMIER lENFAITEUR SIMONET DOTE SA NIÈCE.'.

Pendant sa naissante prospérité, comme à l'apogée de sa fortune, jamais Victor n'en avait oublié l'auteur. Ce dernier l'avait obligé par mégarde, sans doute; mais le fils de la veuve ne pensait point ainsi, il ne cherchait pas de prétexte pour être ingrat. Bien souvent, au contraire, dans ses conversations avec madame Laforêt, il se plaisait à rappeler la pièce d'or, première origine de sa fortune; bien souvent, le souvenir de celui qui l'avait donnée se mêlait à leurs causeries du coin du feu. Il aimait à revenir sur ce sujet, et sa reconnaissance, loin de s'affaiblir, augmentait graduellement avec sa richesse. Quant à sa pieuse mère, qui, dans ce qui s'était passé, voyait le doigt de la Providence, elle s'attendrissait à la seule idée du bienfait et du bienfaiteur. Ainsi, en cela comme dans tout le reste, leurs deux cœurs se trouvaient à l'unisson.

— Il était riche, disait quelquefois Victor! mais, à notre époque de bouleversemens, est-il une fortune assurée? peut-être a-t-il maintenant perdu la sienne, peut-être est-il dans le besoin... Si je le savais, si je

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pouvais le rencontrer un jour, que je serais heureux de m'acquitter, en lui offrant une partie de ce que je possède!... Mais comment exécuter cette pensée? comment découvrir un homme, dont on ne connaît ni la demeure, ni le nom? Quand Laforêt habitait encore à Sommessous, il avait fait vingt démarches à ce sujet, et, de Caen, il avait écrit pour qu'on en fît encore; mais elles avaient été constamment infructueuses.

Cette impossibilité de retrouver celui à qui il devait tout lui inspira une résolution tout-à-fait neuve. Il chercha, dans les environs, un jeune garçon, malheureux et intéressant comme lui, comme lui sans pain et sans asile. Il le prit, et se chargea de son avenir. Touchante illusion d'une ingénieuse reconnaissance! il voulait payer à l'un la dette contractée vis-à-vis de l'autre; c'est ainsi que les anciens élevaient un tombeau vide, pour y pleurer un ami mort dans un pays lointain!...

Lorsqu'il eut fait donner à Gustave un commencement d'éducation, Laforêt l'appela près de lui, et l'occupa dans ses bureaux. Ce jeune homme était plein d'aptitude, et Victor, qui tous les jours s'attachait à lui par ses bienfaits, avait conçu d'avance une foule de projets pour son avenir.

Les choses en étaient là, et le protégé avait vingt ans, presque l'âge du protecteur, quand Simonet reçut la visite d'une très-jolie nièce de province. Gustave devint amoureux de la jeune fille, lui plut, et la demanda en mariage. On le refusa, parce qu'il n'avait pas d'état; mais Victor, facile et bon, vint au secours des

deux infortunés. Pour rendre cette union possible, et adoucir les parens Bas-Normands, il voulut bien améliorer le sort de son pupille; mais il y mit pour condition que l'abbé l'imiterait. Votre nièce, dit-il à Simonet, votre nièce est jolie et bien élevée, il faut une dot pour faire passer cela. Je la réclame. A ces mots, le pauvre homme devint pâle d'effroi; il essaya de se défendre et de balbutier quelques excuses; mais ce fut en vain. Serré de près, poussé dans ses derniers retranchemens par son adversaire, il lui fallut s'exécuter. Il promit alors, mais que cette promesse lui coûta, il promit de donner quatre mille francs à la jeune fille!... Pour cela, dit-il, il faudra me saigner à blanc.

Malgré la modicité du cadeau, Victor accepta; mais il exigea que le sacrifice fût consommé à l'instant même. Le cher oncle, en conséquence, se rendit surle-champ chez son homme d'affaires, et réalisa la somme convenue. Comme il en sortait muet, contristé et portant le deuil de sa munificence, il rencontra dans la rue, un groupe de curieux en contemplation devant des caricatures. Il s'y mêla, et crut bientôt sentir qu'on lui dérobait quelque chose. Il reconnaît son voleur, s'élance à sa poursuite, entre avec lui dans une allée, et le saisit à la gorge. L'homme arrêté tombe aux genoux de son vigoureux antagoniste. Monsieur, dit-il, c'est ma première faute; ne me perdez pas, voici votre portefeuille. Désarmé par ces paroles et par un accent de bonne foi, l'honorable académicien lâche prise, gronde quelque pea, et s'éloigne sans porter plainte.

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Rentré chez lui, quelle est sa surprise! Ce n'est pas quatre mille francs en billets de la Banque de France, qui lui ont été rendus, c'est cinquante mille francs en bank-notes. Le voleur éperdu s'était trompé de portefeuille!

Simonet, qui avait de la probité, fit toutes les recherches, toutes les publications possibles dans les journaux, pour découvrir le propriétaire de ces effets. Point de réponse, nul indice même qui pût le mettre sur la voie. Il lui fallut prendre son parti, et se résigner à garder l'argent. Dans la joie qu'il en éprouva, et conformément sans doute à un proverbe trop connu pour que je le cite, il eut alors un accès de libéralité. Eh bien! dit-il en enflant ses joues et en épanouissant sa figure, puisqu'il en est ainsi, puisque le ciel nous vient en aide, je serai grand, et Adèle sera heureuse!.,.

En conséquence, il se remboursa d'abord de ses quatre mille francs. Il donna ensuite quarante-six mille francs gratis à sa nièce : c'est la seule fois qu'il ait été généreux.

VICTOR VA A l'exposition; ce qu'il y voit.

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