‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 5 sur 54 · MA CORRESPONDANCE AVEC UN MARÉCHAL · texte numérisé non relu

MA CORRESPONDANCE AVEC UN MARÉCHAL

Aussitôt que la carrière scholastique m'avait été ouverte, je m'y étais, comme on voit, précipité avec ardeur. Et tout d'abord, j'avais si bien employé les courtes vacances de mon jeune instituteur, qu'au moment où il me quitta, je fus jugé digne d'entrer en septième. J'y fus bientôt le premier, et je le fus cinq ou six fois de suite. Mes camarades alors se récrièrent, et on me fit monter en sixième. Là, j'eus plus de peine à prendre mon rang; mais enfin j'en vins à bout. Rien n'égalait mon zèle, qui finit par devenir une véritable maladie. Dès le petit jour, j'avais un livre à la main, et, à table, j'en mettais toujours un auprès de mon assiette. J'avais observé qu'en étudiant mes leçons le soir, je les savais un peu mieux le lendemain; à partir de ce moment, ce fut le soir que je les appris. Cela troublait, il est vrai, mon sommeil, et ma mère s'en plaignait, mais inutilement.

Excellente femme! Comme elle s'inquiétait de mes

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progrès! Comme elle en était fière! Elle manquait complètement d'instruction et de culture, mais son esprit naturel et son cœur y suppléaient. Elle s'était mise au fait de tout ce qui avait rapport à mes études. Elle savait ce que c'était qu'une version, un thème et des vers. Elle me demandait des nouvelles de Cornélius Nepos, elle connaissait Quinte-Curce de réputation; elle me pavhk quantité, dactyles et césures/ Sans doute il n'y avait là que des mots pour elle, et ces mots, bien souvent elle les employait tout de travers; mais sa tendresse pour moi rendait ces erreurs-là touchantes.

Pour me faire réciter mes leçons, elle avait appris à lire le Grec... J'étais, dans mon enfance, à demi somnambule, je parlais tout haut dans mon sommeil; et, comme la nuit, dans sa sollicitude maternelle, ma mère rôdait souvent autour de mon chevet, elle ne manquait pas, le matin, de m'apprendre qu'elle m'avait entendu débiter tel ou tel auteur. Elle le reconnaissait au passage, et m'indiquait les endroits où je m'étais trompé.

Ce qui me préoccupait le plus, ce qui me tourmentait sans cesse, c'était le désir de surpasser tous mes camarades. J'avais de l'ivresse, quand j'obtenais la première place; quand elle me manquait, j'étais malade; et ma mère, ma bonne mère partageait mes joies ou mes douleurs. Aussi, chaque fois que j'étais le premier, m'accordait-elle un encouragement pécuniaire. Le lendemain, il est vrai, elle me l'empruntait pour les dépenses de la maison. Mais qu'importe? J'avais reçu

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cette petite somme avec plaisir, je la rendais avec bonheur; et la semaine suivante, c'était à recommencer!

Si l'enseignement du collège n'était pas bon dans toutes ses parties, nous avions de très habiles maîtres, principalement en grammaire. Ils nous apprenaient fort bien le latin, un peu le grec, et pas du tout le français. C'étaient du reste d'excellentes gens! Tous étaient Prêtres, et la plupart tenaient au Jésuitisme qu'ils ne cachaient pas plus que leur attachement pour les Bourbons. Le croira-t-on? Sous l'Empire, en 1809, un de nos professeurs fit, en pleine classe, l'apologie de la Branche aînée et nous déclara qu'il n'y avait de roi pour lui que Louis XVIII. Nous lui demandâmes qui était ce Louis XVIII, dont nous ne savions pas le nom ; et il nous donna de longs détails sur cette famille, qu'il avait personnellement connue dans l'émigration. Pour qu'une pareille franchise eût lieu à une pareille époque, il fallait tout le fanatisme du père Parent; et pour qu'elle n'eût pas de suites, toute la mansuétude du caractère rhémois.

Mes professeurs recrutaient publiquement pour le sacerdoce, alors excessivement peu recherché par la jeunesse. Tant qu'ils me crurent de la vocation, je fus parfaitement bien avec eux. Mais un jour que l'un d'eux eut la fantaisie de m'interpeller à ce sujet devant tous mes condisciples, je lui avouai naïvement ma répugnance pour cette carrière. 11 en devint pâle de contrariété. « Je croyais, dit- il avec aigreur, que, lorsqu'un enfant avait un caractère doux et beaucoup

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de succès dans ses études, il était naturellement appelé à l'état ecclésiastique. Vous êtes un ingrat, »

Dès ce moment, tout changea pour moi. Plus d'intérêt, plus de marque d'affection, et je tombai dans la plus complète disgrâce. J'en fus affligé, mais ma détermination resta la même, et je me consolai par le travail*.

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