DÉSESPOIR
Victor n'avait pas encore une grande fortune, mais ne pouvait manquer d'y arriver bientôt; car il se
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trouvait, dans la haute banque, l'un des premiers par les affaires, et le premier par son talent. Son nom était connu sur toutes les places de l'Europe, et sa signature inspirait la confiance à Berlin comme à Londres, à Francfort comme à Cadix.
On pense bien qu'avec une position pareille, il était à même de faire les mariages les plus brillans. Quand un homme est riche, il trouve partout des femmes qu' désirent l'épouser pour son bon caractère. Victor reçut, en ce genre, de nombreuses propositions, mais il les refusa toutes. Son amour métaphysique lui avait long-tems suffi; et bien qu'à force de le combattre, il fût parvenu, non à l'étouffer, mais à l'affaiblir, il était resté, dans son esprit, une exigence romanesque, qui lui faisait repousser toute espèce d'insinuations. 11 avait d'ailleurs des rechutes d'amour assez fréquentes. Le souvenir de la mystérieuse jeune fille le poursuivait de loin en loin; et, à certaines époques, il en rêvait la nuit, il y rêvait le jour.
Pour échapper à cette obsession d'idées qui le fatiguaient et le charmaient à la fois, il avait la ressource du travail et celle du raisonnement. Est-il possible, se disait-il, qu'un homme sérieux comme moi se laisse aller à une semblable chimère? qu'un homme doué de bon sens aime une femme qui n'existe pas? Si un tel fait était connu, il y aurait de quoi en mourir de honte.
Après s'être ainsi gourmande lui-même, il prenait le dessus pour quelques jours, et imposait silence à une faiblesse dont il avait, du reste, fort peu multiplié les
confidens. Sa mère, sa tendre mère ignorait tout; et si Jules savait quelque chose, c'est que la camaraderie, l'occasion et des ouvertures du même genre avaient provoqué cet aveu. Ajoutons qu'il n'était pas à se repentir de l'avoir fait.
Il y avait six mois que, maître de lui-même, Victor se livrait sans réserve aux travaux du cabinet, et que les choses d'imagination ne troublaient plus sa paisible existence, lorsque le souvenir de celle qu'il croyait avoir oubliée vint l'assaillir encore au milieu de ses registres et de ses commis. Après d'inutiles efforts pour le chasser, impatienté de son impuissance, il sortit à pied dans l'espoir de se distraire et se dirigea vers le Louvre sans savoir pourquoi. C'était l'époque de l'Exposition. Porté par le flot des curieux, il entre, il se promène, il parcourt plusieurs salles et regarde une foule de tableaux sans les apercevoir. Loin de se décourager pourtant, il continue d'errer au milieu de la foule. Après une demi-heure de cette marche purement machinale, il sent peu à peu son ennui disparaître, et diminuer le vague de son esprit. Bientôt il sait où il est, il prête attention à ce qui l'entoure, il considère avec intérêt les tableaux qu'il rencontre, et finit par avoir toute la liberté de sa pensée.
Le sentiment de cette situation le rendit heureux. Il marchait et respirait à l'aise. Entré malade, il se félicitait de sortir guéri, quand, tout-à-coup, à la porte même du Musée, ses yeux se toublent, ses jambes fléchissent, un froid saisissement s'empare de tout son corps... Puis, dans le même instant, le sang reprend
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son cours, et la vie, le bien-être, affluant rapidement de toutes parts, ont ranimé ses forces, coloré ses joues, épanoui son cœur.
Que s'était-il donc passé, et qui avait produit ces deux commotions violentes? Le croirait-on? Il venait de découvrir, de contempler, de reconnaître... le portrait, oui, le portrait à l'huile, au naturel, en grand... de qui? de la vierge de ses rêves!... Ce n'est point un prestige, une illusion : voilà sa taille aérienne, voilà sa bouche, pleine à la fois d'expression et de modestie, voilà ses traits si fins, sa douceur animée, et le sourire de ses yeux !
— Elle existe! dit-il alors en bondissant de joie, elle existe, je la verrai! A ces mots il saisit son livret précipitamment, il en parcourt, il en presse les feuillets. Arrivé à la page qu'il cherche, qu'aperçoit-il? Point de nom, mais cette indication unique : Plusieurs portraits de femmes sous le même 7iuméro. Peintre, M. Ernest.
Il jette la brochure à ses pieds, et demeure pétrifié de désespoir. Mais bientôt une idée naturelle s'offre à son esprit : le peintre connaît l'adresse, le peintre me la donnera! Ramasser le livret, y chercher la rue de l'artiste, prendre une voiture, voler au domicile indiqué, fut pour Laforêt l'affaire d'un moment. Il sonne, il entre, il se présente, les yeux égarés, le visage en feu, il demande à l'auteur du portrait de vouloir bien lui dire l'adresse de l'original.
— Monsieur, quels sont vos droits pour la récla-
— Mes droits!... J'ai le plus vif désir de la connaître.
— Je ne puis vous la donner.
— Il y va de mon bonheur, de mon existence!
— Monsieur, ce portrait est un portrait de fantaisie.
— Impossible! je sais qu'elle existe.
— Il me semble que je suis croyable quand j'affirme un fait,
— Elle existe, j'en suis sûr ! et j'exige. . .
— J'ai eu l'honneur de vous déclarer, et je vous répète, que c'est un ouvrage d'imagination.
En achevant ces mots, le peintre, homme froid, âgé, et dont j'aurai occasion de vous parler encore, conduisait poliment son interlocuteur dans la direction de la porte. Celui-ci eut beau insister, remplacer le ton élevé par le ton caressant, les menaces par les prières, tout fut inutile. L'artiste impitoyable l'accompagna gracieusement jusqu'à l'escalier, proféra un dernier refus, et salua notre jeune visiteur avec la même politesse et la même impassibilité.
Le coup fut terrible, et Victor passa la nuit dans la plus vive agitation. Le lendemain et les jours suivans, il eut beau, sous divers prétextes, envoyer secrètement des émissaires pour essayer d'avoir des renseignemens par eux; réponse toujours négative de la part du peintre.
Battu de ce côté, l'infortuné ne se rebuta point. Si elle est ici, si elle existe, dit-il, c'est dans les lieux publics que je pourrai la trouver, car elle est, à coup sûr, provinciale ou étrangère. Aussitôt il se met en quête. Il fré-
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quente les spectacles, les promenades, les bibliothèques et les musées. Il parcourt les environs de Paris, surveille toutes les réunions, devient l'habitué de toutes les fêtes. Dans ces courses multipliées, il examine tous les visages de femmes, il plonge du regard sous tous les chapeaux, il interroge toutes les tailles. Vains efforts! démarches perdues! Après avoir négligé un mois ses travaux, après avoir, durant un mois, passé inutilement dehors une partie de ses nuits et toutes ses journées, le malheureux Victor rentra chez lui, et se remit aux affaires, plus découragé et plus amoureux que jamais.