VIERGE DE RAPHAËL
Depuis que la chimie s'est introduite dans les arts, notamment dans celui de la cuisine, les plats ne sont pas devenus meilleurs, mais on sait un peu mieux pourquoi ils sont bons. L'analyse et la théorie nous apprennent qu'en ce genre on réussit généralement par les contrastes, et que rien ne flatte le palais plus agréablement que le mélange de l'acide et du doux, du sucré et de l'amer. Le talent culinaire consiste à varier, à multiplier, à déguiser ces oppositions; et c'est ainsi que les savans expliquent le succès du café au lait,
qui est devenu, dans l'Europe moderne, le déjeuner à peu près universel.
Ce qui est vrai dans l'ordre physique ne l'est pas moins dans l'ordre moral ; il y faut aussi des combinaisons et des mélanges. La continuité du plaisir est insipide, l'homme a besoin d'impressions, non-seulement diverses, mais contraires; il a besoin de privations et de souffrances.
Le jeune Laforêt en était précisément là. Au milieu des nombreuses situations qu'il avait traversées, il lui manquait d'avoir été malheureux. Ce complément du bonheur lui fut donné.
Le pauvre garçon passa, dans l'anxiété la plus cruelle, les trois mois qui suivirent sa visite au Musée. Son chagrin était d'autant plus vif, qu'il n'osait le confier à personne. De tels incidens, il le sentait bien, n'étaient point en rapport avec la gravité de son état et celle de son caractère. Comme le tems adoucit tout, il arriva qu'après quelques mois, l'abattement, chez lui, prit la place du désespoir; la mélancolie, celle de la douleur. Il essaya de se guérir tout-à-fait; mais, malgré ses efforts, le vide et la langueur le suivaient partout. Il donnait quelquefois le change à son esprit, jamais à son cœur. La tristesse s'était infiltrée en lui, était devenue presque physique. Si, au milieu de ses calculs de banquier et de ses études d'artiste, il perdait parfois la pensée de son malheur, il en avait toujours la sensation.
Cette douloureuse existence devint si visible en se prolongeant, qu'elle frappa l'inattentif Saint-Fresne. Il
en fut ému, et voulut y porter remède; mais il fallait une main plus délicate que la sienne. Avec sa maladresse accoutumée, il attrista son ami, en s' efforçant de l'égayer. Dans l'ardeur de son zèle, il le raillait, le persiflait, aiguisait de jolis mots sur le financier romanesque!
Victor avait en effet ce défaut, qu'il devait en partie à sa mère, en partie au siècle et au monde dans lesquels il avait vécu. Qui n'est pas un peu romanesque aujourd'hui? 11 y a de l'exagération dans les mots, dans les idées, dans les livres, dans l'air; chacun est en représentation vis-à-vis de lui-même, chacun se regarde faire, s'écoute sentir, et, tout plein de ce qu'il a lu, enfle ses passions pour y atteindre. Ce travers, presque universel, est le résultat de trois cents ans de civilisation raffinée. A la renaissance des arts, les auteurs de romans, pour produire de l'effet, n'empruntèrent à la société que les situations bizarres, les caractères outrés, les passions exaltées; et en cela, ils furent narrateurs très-infidèles. Mais leurs ouvrages, beaucoup lus, ont fini par agir graduellement sur nous. A force de peindre des mœurs fausses, ils les ont rendues vraies; à force de montrer l'exception, ils en ont fait la règle. De là vient que, de notre tems, le naturel le plus parfait est toujours un peu artificiel.
Tel était notre ami Victor. Son imagination ardente l'était devenue davantage avec les années; et comme les affaires de banque le satisfaisaient peu, c'est au dehors qu'elle cherchait un aliment.
Quand Jules s'aperçut que les épigrammes ne réus-
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sissaient pas, il prit un autre ton pour regagner la confiance de son ami. Il y parvint, et leur situation respective redevint simple et facile. Victor raconta son aventure, il la raconta vingt fois, et Saint-Fresne écouta toujours. C'est le meilleur calmant pour les plaies du cœur, mais ce calmant ne les ferme pas.
Les choses en étaient là, lorsque, parcourant un jour les galeries du Louvre, Laforêt fit remarquer à Jjles une belle tête de Raphaël, qui ressemblait, selon lui, à la dame de ses songes. L'idée de cette analogie frappa Saint-Fresne, qui bâtit tout un plan là-dessus. En conséquence, il se présente un matin chez notre banquier, traverse bruyamment les antichambres, arrive à lui, et, du ton grave qu'il prenait toujours, quand il allait faire quelque sottise :
— Remerciez-moi, dit-il, je viens vous rendre un service.
— Quel service?
— Je vous apporte des nouvelles de votre inconnue.
— Où est-elle? que fait-elle? parlez.
— Brrrrr... quelle pétulance!
— Au fait, je vous en supplie.
— Eh bien! votre inconnue...
— Mon inconnue?...
— N'existe pas, et vous êtres épris... d'une Madone.
— D'une Madone?
— Vos yeux l'avaient admirée dans quelque peinture ; vos rêves l'ont reproduite habillée à la moderne ; votre amour n'est qu'une réminiscence.
— Quelle folie!... Et l'exposition! et le peintre?
— Le peintre est un plagiaire aussi. Vous avez tous deux pris à Raphaël, lui un joli portrait, vous une maîtresse. La preuve, la voici :
Il sonne à ces mots, et on apporte de l'antichambre un tableau fraîchement encadré. Il avait fait copier la Vierge du grand-maître, et il l'offrit à son ami, avec accompagnement d'éclats de rire et de réflexions, qu'il essaya de rendre fort gaies.
Cette plaisanterie, qu'il trouvait excellente, ne parut pas telle à l'amoureux Victor. Elle avait un côté vrai, qui le blessa. Il se demanda, quand il fut seul, si ce badinage ne cachait pas un grand fonds de raison. En effet, se disait-il, cette femme que j'adore, qui me garantit qu'elle soit au monde? Le seul homme qui ait pu la connaître déclare formellement qu'elle n'existe pas. Quant à la ressemblance qui me frappe, ne peutelle pas être un des mille jeux du hasard?... Et sur la foi de pareilles chimères, j'ai laissé exalter mon imagination, compromis mon avenir, troublé mon bonheur! Insensé! qu'ai-je fait de cette sagesse dont j'étais si fier, de cette rectitude d'esprit qu'on estimait en moi?... Je suis bien malheureux! Eh quoi! cet espoir tant caressé par moi serait détruit? ma vie entière serait un long rêve, et de tout ce qui a jusqu'ici charmé mon existence, il n'y aurait de réel que mon amour?
Telles étaient les pensées tumultueuses qui se pressaient, s'entrechoquaient dans sa tête.
Après tant de jours d'illusions, tant de nuits de béatitude, tombé de si haut, le pauvre* jeune homme en
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était tout brisé, et put même craindre un moment que la violence de sa chute ne fît détraquer sa raison. Heureusement pour la nature humaine, qui sans doute n'y résisterait pas, les profondes émotions ne sont pas durables. La réaction n'est jamais loin; et à la suite d'oscillations plus ou moins longues, l'équilibre se rétablit. C'est ce qui eut lieu pour Victor. Il traversa 'ne semaine d'agitations pour arriver à l'état de ne.
jaint-Fresne, qui avait pitié de lui, et ne lâchait pas prise, vint le voir précisément alors. Il s'approcha de lui avec intérêt, et lui prenant la main :
— Votre situation, lui dit-il, m'afflige. Pour en sortir, il faut frapper un grand coup, il faut essayer des plaisirs, et vous attacher à une femme. Afin de détruire cet amour fantastique, laissez-moi vous introduire dans un monde vrai, qui vous fera oublier l'autre. Là, du moins, vous trouverez un avantage, vous verrez votre ennemi en face.
Moitié convaincu, moitié de force, l'excellent Victor céda. On le conduisit dans un salon élégant, où tout était nouveau pour lui, et où sa curiosité fut vivement excitée. Sous les yeux et la direction de Jules, il fit sa cour, il fut aimable et bien vite aimé. Le succès l'anima, il se rendit pressant, il devint tendre, et déjà les obstacles s'aplanissaient devant lui; mais au moment décisif le courage lui manqua. Cette aventure, comme on voit, tourna un peu court, et ne fit qu'attirer sur Laforêt les sarcasmes de son ami. Elle eut un autre résultat pourtant, celui de l'arracher à sa mélancolie, et
de le rendre à ses travaux. S'il ne réussit pas dans ses efforts pour en aimer une autre, il parvint à se distraire un peu de celle qu'il aimait.
Dans les premiers jours de ce changement, il fut si heureux, qu'il s'en exagéra l'importance et se regarda comme sauvé. La gaîté lui revint; il courait les bals, les salons; il se réjouissait, il s'étourdissait, il croyait à sa guérison, et en parlait sans cesse à Jules. Hélas! le pauvre garçon avait plus de bonne foi que d'expérience; il ignorait qu'on aime encore, quand on dit tant qu'on n'aime plus.
VISITE d'un nouveau PERSONNAGE.
DÉPÔT d'argent.
— Entrez, bon abbé ! Je ne suis pas chez moi, mon portier a dû vous le dire; mais je lève bien volontiers la consigne pour vous.
— Permettez, mon cher monsieur, que je vous présente M. d'Alincourt, ami de Saint-Fresne depuis six mois et le mien depuis vingt ans... Il s'agit de déposer trois cent mille francs entre vos mains.
— A vous ? cher abbé ! je vous en fais mon compliment.
— A moi, juste ciel! y pensez-vous?... Trois cent
mille francs à moi ! Est-ce qu'un pauvre académicien a jamais possédé une pareille somme?
— Abbé, ne vous faites donc point si petit! Vous n'êtes pas seulement académicien, vous êtes employé de l'État. Outre les quinze cents francs de l'Institut, vous avez, au Trésor, un traitement que vous touchez, dit-on, avec beaucoup d'exactitude. Précédemment, et de tems immémorial, vous en receviez un aux fermes et gabelles; vous n'avez donc jamais manqué! En résumé, vous vivez de rien, vous placez vos fonds à gros intérêts, donc vous êtes tout cousu d'or !
A ces mots, Simonet pâlit; il essaya de balbutier qu'il n'avait pas été heureux dans ses placemens, et qu'il avait perdu ses faibles économies. Puis un gros soupir s'échappa de sa poitrine. 11 était difficile, en effet, de mettre le brave érudit dans une situation plus pénible; et c'est ce que remarqua Laforêt. Il avait bon cœur, il eut pitié de lui, et, pour changer d'entretien, se tourna vers l'inconnu. Ce dernier était un petit homme, assez jeune encore par l'âge, mais usé par la maladie et la souffrance. Il avait les yeux enfoncés et brillans, le dos voûté et la figure animée, les idées vives et la parole lente : c'était, en un mot, un vieillard de quarante-cinq ans.
Quand il s'aperçut que Victor le regardait, et semblait attendre une explication. — Monsieur, lui dit-il, ce qui m'amène auprès de vous, c'est l'estime que vous m'inspirez, et dont j'espère vous donner des preuves.
Vous avez devant vous le plus malheureux des hom-
mes! Après six mois de l'union la plus douce avec la seule femme qui m'ait jamais été chère, je l'ai perdue, et ma vie, depuis lors, s'est consumée dans les regrets. 11 ne me reste, de ma famille entière, que des parens assez proches pour hériter selon la loi, et pas assez pour m'aimer. Je m'étais entouré d'eux, cependant; ils avaient mon affection et je croyais à la leur; mais un incident vient de m'apprendre que ces hommes, comblés par moi de marques d'amitié, en étaient indignes; que mes dons, loin de les satisfaire, n'ont fait qu'irriter leur cupidité; et qu'au lieu de me savoir bon gré de ce que je devais leur laisser en mourant, ils me savent mauvais gré de vivre. Cette découverte, comme vous pouvez croire, a changé mes sentimens à leur égard. Il serait trop pénible d'enrichir des ingrats i Je ne le ferai point, et tel est le motif de ma démarche auprès de vous.
— Le parti que vous prenez, monsieur, est grave et sûrement juste. Permettez-moi néanmoins de répondre par une observation à la confiance dont vous m'honorez. Je me considère, en cette circonstance, comme un magistrat, comme un confesseur, en quelque sorte. Ètes-vous certain que vos parens répondent si mal à vos bontés pour eux.
— Extrêmement certain. A l'exemple de certain personnage de comédie, je n'ai point fait le mort pour éprouver mes héritiers; un tel artifice est au-dessous de mon caractère. Mais le hasard m'a servi : une léthargie réelle de quelques instans m'a mis à même de tout voir et de tout entendre... Imaginez, monsieur,
combien il est cruel d'avoir autour de soi, près de soi, des hommes dont l'avide impatience voudrait hâter le tems, qui interrogent vos yeux, épient vos douleurs, comptent vos pulsations, et semblent croire que chaque jour que vous vivez est un vol que vous leur faites! Voilà ma position, voilà ma vie.
(Ici, il fit une petite pause, puis il reprit :)
La parenté, quand elle n'est pas directe, n'est qu'une occasion pour s'aimer. L'occasion manquée, il ne reste rien, et c'est ce qui m'arrive!... J'ai dénaturé tous mes biens, et je vous en apporte le produit, dont je disposerai. Oui, monsieur, ma résolution est irrévocablement prise : mes amis seront mes parens puisque mes parens ne sont pas mes amis.
En achevant ces mots, le digne homme s'arrêta comme oppressé sous le poids de ses pensées, Simonet lui tendit la main, et Victor s'approcha pour lui offrir des consolations et des soins; mais M. d'Alincourt le repoussa avec douceur.
Vous vous méprenez, dit-il, sur la cause de mon agitation; elle est toute physique. Depuis long-tems, je suis atteint d'une maladie organique qui ne finira qu'avec moi; et comme j'ai des connaissances en médecine, je pourrais fixer d'avance le jour et presque l'heure où finiront tous mes maux. Sans doute, mes anciens chagrins et les nouveaux ont dû aggraver mon état. Pourtant, je vous l'assure, l'ingratitude de mes proches ne m'a point ému trop vivement. Je suis accoutumé aux petites passions des hommes, et la mort est en face de moi!... Dans la détermination que je
viens de prendre, ce n'est donc point la haine qui m'a guidé! Si je substitue ma volonté à celle des lois, c'est moins pour punir des gens que je n'estime pas, que pour récompenser ceux que j'estime. Je ne suis pas rancuneux, je suis juste.
Ç^uoi qu'il en soit, monsieur, ajouta-t-il en reprenant péniblement son haleine, c'est vous que j'ai choisi pour exécuteur testamentaire; ayez la bonté de recevoir mon capital. J'ai, sur l'emploi que j'en ferai, des projets qui me demandent quinze jours de réflexion. Quand j'aurai terminé, je viendrai vous en instruire. Si, avant ce tems, le ciel disposait de moi, j'ai pris des arrangemens provisoires que mon notaire vous communiquerait. Mais je vous reverrai, dit-il en regardant Victor affectueusement, oui, je vous reverrai, j'en ai l'assurance... Peut-être, n'êtes-vous pas entièrement étranger à mon projet! Je ne m'explique pas davantage; mais je vous reverrai, comptez bien que je vous reverrai !...
En prononçant ces paroles, le bon M. d'Alincourt lui serra la main, et s'éloigna lentement, appuyé sur le bras de Simonet. Arrivé à l'extrémité de l'appartement, il adressa un nouvel adieu à Victor. Puis, quand il fut au bas de l'escalier, il se retourna ; et apercevant en haut le jeune banquier que l'attendrissement rendait immobile, il le salua encore d'un bienveillant et douloureux regard!...