‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 43 sur 54 · CAUSES DE SA MORT · texte numérisé non relu

CAUSES DE SA MORT

Pendant huit jours, Laforêt ne cessa d'apercevoir les traits décolorés et amaigris de son nouveau client; pendant huit jours, cette pâle et maladive figure le suivait en tous lieux et posait devant lui. Il ne l'avait vu qu'une fois; il le connaissait à peine, et déjà il ne pouvait l'oublier. Il y avait quelque chose, en effet, de si affectueux dans son regard, de si vrai dans ses manières, de si attendrissant dans son histoire! Sa voix cassée était si expressive, sa simplicité si éloquente, ses yeux éteints si touchans! L'intérêt qu'excitait sa vue, et la convenance parfaite de son langage suppléaient à l'énergie qu'il n'avait plus. Ses sons étaient articulés à peine, et néanmoins, pas une parole de perdue; il était entendu à force d'être écouté!

Victor n'avait pu manquer d'éprouver une vive sympathie pour cet excellent homme, et désirait ardemment une seconde visite. Pour la lui faire attendre, la curiosité se joignait à l'affection. Il n'avait point oublié ces paroles mystérieuses : Peut-être n'êtes-vous pas étranger à mon projet!... Il les examinait, les commen-

tait, les retournait de mille manières, et ne leur trouvait aucun sens. Il demanda, sur ce sujet, quelques explications à Jules, qui ne put pas les lui donner, et à Simonet, qui probablement ne le voulut pas. Après un mois d'inutile attente, il apprit enfin que le bon vieillard avait été sérieusement malade, et commençait seulement à se rétablir. Telle était la cause de son long silence.

Simonet, de son côté, vieillissait beaucoup, et avai^ des infirmités qu'un incident vint aggraver. Saint- Fresne, ainsi que je l'ai dit, ne réussissait nullement à gérer lui-même son patrimoine. Pour tâcher de se relever un peu, il joua; et cette tentative fut très-malheureuse. Des pertes énormes le forcèrent de réduire encore une fois sa dépense, et, qui plus est, de vendre l'hôtel qu'habitait sa famille depuis soixante ans. Cette dernière circonstance causa un vif chagrin à Simonet. Il ne chercha point à le dissimuler; mais je dois dire, historien fidèle, que ce qui l'affligea le plus, dans cette catastrophe, c'est l'obligation où elle le mit de chercher gîte ailleurs.

Il lui parut bien dur de demeurer chez lui, après avoir demeuré si long-tems chez les autres! Il avait tellement pris l'habitude de cette manière d'être, que l'idée d'une existence différente ne s'était jamais offerte à son esprit. Quand il fut question de vente, quand on lui glissa à l'oreille le mot de déménagement, il en fut bouleversé. Payer un loyer, lui ! défrayer une maison!... cette pensée le révoltait. IlJiabitait là depuis tant d'années, qu'il y avait prescription à ses yeux. Le

jour où il ne lui fut plus possible de douter de son malheur, le jour où on lui signifia de partir, il en devint malade. Il s'indignait contre le sort, contre Jules, contre tout le monde : il voulait prendre les créanciers et l'acquéreur à parties !

Il fallut bien se résigner pourtant; il fallut quitter cette brillante maison, cet appartement commode, où il avait habité pendant cinquante-deux ans, où, pendant cinquante-deux ans, il avait été logé, nourri, chauffé, éclairé et défrayé de toute chose I Que la séparation fut cruelle! que les adieux furent touchans ! 11 y avait dans sa douleur quelque chose de si vrai, qu'elle frappait tout le monde; de si grotesque, que chacun s'en amusait. Plusieurs plaisans, témoins des sanglots de son départ, proposèrent de mettre à la porte de l'hôtel l'affiche suivante :

Maison à vendre ou à louer, avec ou sans Simnnet.

La perte d'argent n'était pas, dans cette conjoncture, le seul motif qui le troublât; il avait, de tout tems, parlé de son peu d'aisance, et son séjour dans la famille Saint-Fresne pouvait contribuer à répandre cette opinion. Mais sa sortie, il le sentait bien, devait produire un eifet contraire; il lui faudrait dépenser, et dépenser publiquement!...

Un parent le sauva de ce double danger. Le caissier Gustave qui, on se le rappelle, avait épousé la nièce, vint offrir à l'oncle une franche hospitalité. Simonet

aperçut bien les raisons multipliées qui devaient l'empêcher d'accueillir cette proposition; mais comme un refus eût été un aveu, l'honnête oncle accepta pour ne pas se compromettre. Cet incident en amena un autre. A la nouvelle de l'arrangement qui venait d'être fait, les neveux et nièces de province tremblèrent tous pourl'héritage; et généreux paravidité, quand Gustave l'était par affection, ils se cotisèrent pour assurer une rente à leur parent. Mis en demeure de cette manière, l'honnête oncle n'osa refuser, et accepta encore pour ne pas se compromettre.

Ainsi, il recevait son revenu deux fois; ainsi, riche, il vivait aux dépens de ses pauvres collatéraux, hébergé parles uns, et pensionné par les autres!... Si c'était une spéculation, elle n'était pas neuve. Il existait, dans Rome dégénérée, une classe d'opulens célibataires, égoïstes surannés, qui vendaient leur succession au plus offrant, et faisaient payer chèrement, de leur vivant, une fortune qu'ils ne devaient livrer qu'après leur mort. L'honorable académicien n'ignorait pas ce trait d'histoire, et peut-être son érudition s'en était-elle aidée dans le cas présent.

C^uoi qu'il en soit, il ne profita pas long-tems de cette ingénieuse position. Il mourut six mois après se l'être faite; et ce fut seulement alors que l'on connut la vraie situation de ses affaires. Ses éternelles jérémiades n'avaient convaincu personne, et on lui croyait généralement de l'aisance, c'est-à-dire, un millier d'écus de revenu annuel. A l'invent^aire, quelle ne fut pas la surprise et des héritiers et des gens de loi!... Ils

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trouvèrent, dans le coin poudreux d'un vieux meuble, une seule inscription, il est vrai, mais cette inscription était, le croirait-on?... de trente mille francs sur le grand-livre!!!... C'est avec son traitement de mille écus, économisé et placé de mois en mois, qu'il était parvenu à se créer une fortune, que les fonctionnaires les plus largement rétribués n'ont peut-être jamais acquise ! Effet puissant d'une faible cause, immense résultat d'épargnes imperceptibles de tous les instans ! Intérêt composé et économie, on ne sait pas assez la valeur de ces deux mots !...

Bien que jamais il n'eût dépensé une parcelle de son capital, Simonet fut heureux à sa manière. Il eut le bonheur de posséder une très-jolie fortune, assaisonné du plaisir de la cacher. Il ne se donnait pas les jouissances, mais il en avait le signe représentatif; et la félicité de sa vie entière était résumée par ces paroles : Il avait pu et n'avait pas voulu.

On hasarda, sur les causes de son décès, beaucoup de conjectures. Généralement, on l'attribua au chagrin du déménagement combiné avec celui d'avoir doté sa nièce; d'autres personnes en firent honneur à plusieurs indigestions successives qu'il accumula vers cette époque; d'autres enfin prétendirent que le froid y fut pour quelque chose : opinion qui n'est pas dénuée d'une sorte de vraisemblance, attendu que, dans les dernières années, c'était à ses dépens qu'il se chauffait.

Chargé de prononcer entre ces assertions si différentes, je prendrai la liberté de dire qu'aucune n'est

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fondée. Le travers commun est de ne vouloir pas que les grands hommes aient une mort simple et naturelle; ce fut pourtant celle de Simonet, Je sais, d'une manière positive, qu'il a succombé à une maladie de foie, pendant qu'on le traitait pour une maladie de cœur.

Il s'était élevé, entre ses médecins, une vive controverse sur le siège du mal; et celui qui le plaçait au cœur était resté maître du champ de bataille. Il le traita dans cette hypothèse, et Simonet mourut. Lorsqu'ensuite l'autopsie vint apprendre que la région du cœur était intacte, loin de se déconcerter, le docteur s'en félicita, et dit d'un air de triomphe : Il est mort, c'est vrai, mais il est mort guéri !

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