PAR QUI VICTOR EST DEMANDE EN MARIAGE. SON REFUS
Saint-Fresne marchait le premier, d'un air réfléchi qui ne lui était pas ordinaire, et M. d'Alincourt le suivait, péniblement appuyé sur le bras de deux valets en livrée. Après avoir traversé les appartemens, parvenus tous deux au cabinet de Victor, ils s'arrêtent un instant pour recueillir, l'un ses idées, l'autre ses forces.
La porte s'ouvre à deux battans, les visiteurs sont
introduits et s'asseyent. Leur entourage muet, leur tenue silencieuse, avaient quelque chose d'imposant. Ému à l'aspect douloureux de M. d'Alincourt, surpris du visage sérieux de Jules, Victor attendait!... Sur un signe du pauvre malade, son compagnon prend la parole. L'air de gravité n'allait guère à Saint-Fresne. En cherchant à le prendre, il s'entortilla dans un préambule; et après une petite préface embrouillée, dans laquelle, arrivé à la fin d'une phrase, il en avait oublié le commencement, il perdit courage; et, laissant toutà-coup la rhétorique, proposa nettement à son ami d'épouser sa sœur.
— Votre sœur? O ciel! vous avez donc une sœur?
— Puisque vous l'ignorez, je suis bien coupable; je le suis envers vous, à qui j'aurais dû en parler mille fois, et envers ma sœur, qui est un ange!
— Mais comment n'est-elle pas ici? comment n'habite-t-elle pas avec son frère?
— Vous connaissez ma vie dissipée, je n'ai pas voulu qu'elle en fût témoin. Je l'ai tenue éloignée, afin qu'elle valût mieux que moi. Ai-je mal fait?... Il y a bien une autre raison, mais je n'ose pas la dire. Elle et moi, nous n'avons pas eu la même mère; la sienne me traitait comme si je n'étais pas de la famille; et quoique ma pauvre Sara fût étrangère à cette injustice, et que jamais je ne l'en aie rendue responsable, il en est résulté pourtant que nous nous sommes beaucoup moins vus et un peu moins aimés. A la mort de mon père, elle habita deux ans près d'une vieille tante, et le jour où elle la perdit, elle fut recueillie par une pa-
rente éloignée qui demeure en Basse-Bretagne. Depuis lors, je l'avouerai à ma honte, je n'ai vu Sara qu'une fois. Mais je n'ai pas cessé un moment de correspondre avec elle... ou plutôt, je me trompe, c'est elle qui correspond avec moi! Car, j'ai ce tort-là encore; ingrat, paresseux que je suis, elle ne se lasse pas de m'écrire, et je ne me lasse pas de ne point lui répondre!...
— Malheureuse enfant! que je la plains!
— Vous avez bien raison, Victor!... c'est un ange, et je suis un misérablel mais n'importe... Abordons les faits. Née d'un autre lit, ma bonne Sara n'a rien que ce que mon affection lui destine. Epousez-la, et je lui donne la moitié de ce qui me reste.
— Moi, Saint-Fresne?
— Acceptez, c'est autant de sauvé!... Je me connais, cher ami; je suis en veine de perdre, et un jour peut-être je serai trop heureux de retrouver ma sœur. Ainsi, point de façons; faites cela pour moi, je vous prie... et faites-le pour vous.
Ici, Jules se tut, et Laforêt l'imita.
M. d'Alincourt alors, avec son filet de voix si pénétrant, prononça les paroles suivantes : — Mon cher monsieur, je me joins avec ardeur à mon jeune ami; et si vous agréez sa demande, les cent mille écus déposés entre vos mains accroîtront la dot de sa soeur. Vous ferez donc à la fois une bonne action et une bonne affaire. Cette enfant m'intéresse au dernier point; elle m'inspire de l'amitié, du respect, de la tendresse. Je l'ai vue hier pour la première fois; mais
il y a six mois que je la connais, car il y a six mois que je lis sa correspondance, et que je suis à même d'apprécier les trésors de son cœur et ceux de son esprit. Je n'essaierai point de vous dire toute mon admiration pour elle. Deux mots suffiront pour la rendre : elle a ranimé une vie éteinte, elle a passionné un vieillard. C'est moi qui le premier ai conçu l'idée de l'union dont il s'agit. Peut-être la proposition en est-elle un peu brusque; mais, pardon, je suis vieux, il faut que je me dépêche!...
J'ai form.é ce projet le jour même où je vous ai vu pour la première fois; j'ai pensé qu'à une belle âme il fallait une autre belle âme. Ce mariage charmera la fin de mon existence, il donnera un air de fête à mes derniers instans. Ne repoussez donc point ma prière, ne refusez pas votre bonheur. Je vous connais tous deux, vous êtes dignes l'un de l'autre. Quand je lis dans son cœur, je crois que la récompense sera pour vous; quand je lis dans le vôtre, je crois qu'elle sera pour elle.
A ces mots, il s'arrêta ému et fatigué.
Victor rougit, et resta quelque tems silencieux. Puis, recueillant toute son énergie, et détournant ses yeux des yeux supplians du bon M. d'Alincourt, il le remercia d'abord de ses offres si obligeantes, et des choses si flatteuses qu'il lui adressait. Arrivant ensuite à la vraie question, sa réponse fut franchement négative. Pour la motiver, il se retrancha derrière sa mère. Elle est âgée, dit-il; elle n'a que moi, et est accoutumée à me posséder tout entier.
Ayant perdu, avec le tems, plusieurs des objets de son affection, elle tient à moi par les liens qui l'unissaient aux autres. Quand tout lui échappe, il faut bien que je lui reste, et qu'elle sache qui aimer!...
Dans cet état de choses, je ne puis, vous le voyez, répondre à vos trop bienveillantes invitations. L'admirable personne dont vous me parlez mérite un cœur sans partage. Plus elle a de vertus, plus je dois résister et me trouver indigne. Ma décision est prise; non seulement je n'accepte pas, mais j'éviterai de la voir, dans la crainte de l'aimer. Quelle serait ma position et mon malheur, entre deux femmes à qui je devrais toute ma tendresse? Ce que je donnerais à l'une, je l'ôterais à l'autre, et je n'aurais que le choix des injustices. Mon devoir est de prévenir un si triste combat, et le moyen d'y parvenir est tout indiqué : j'ai le droit de ne pas devenir époux, mais je n'ai pas celui de cesser d'être fils.
En parlant ainsi, il versa quelques larmes, et se jeta dans les bras de Saint-Fresne qui le pressa contre lui. Témoin muet de cette scène touchante, M. d'Alincourt comprit qu'il n'avait plus rien à espérer. Il se retira en exprimant des regrets, et en murmurant ces mots : Je sais maintenant ce qui me reste à faire.
Lorsqu'il fut sorti, Jules regarda son ami avec tendresse, et secouant tristement la tête : Mon pauvre Victor, vous êtes de très bonne foi, j'en suis sûr; et ce que vous dites, vous le pensez, au moins quand vous le dites ! Mais je crains qu'ici vpus ne soyez dupe de vous-même, et que vous n'agissiez, à votre insu,
SOUS l'impression d'un sentiment que je n'ai pas besoin de vous rappeler!...
Laforêt baissa les yeux et soupira. Jules prenant un peu de confiance quand il vit que son ami en manquait : De la raison, lui dit-il, et laissez là vos billevesées!... Le mot était vif et produisit son effet. Que voulez-vous! répliqua Victor d'un ton piqué; chacun a son travers et sa manière d'être. Vous avez été, toute votre vie, romanesque en affaires et positif en amour, permettez-moi d'être le contraire.
Saint-Fresne sourit de l'épigramme, et, lui serrant la main une seconde fois, alla rejoindre le pauvre malade. Mais avant de sortir, il se tourna encore vers Laforêt, et lui dit avec douceur : Vous avez tort, pour vous, pour moi, pour elle!...