‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 45 sur 54 · VICTOR A SAINT-ROCH LA MESSE DE MARIAGE · texte numérisé non relu

VICTOR A SAINT-ROCH LA MESSE DE MARIAGE

CE qu'il y VOIT.

Victor Laforêt avait grandi sous l'empire. Enfant lorsque dominaient les hommes que le dix-huitième siècle avait faits, recevant d'eux ses impressions, respirant la même atmosphère, il avait naturellement pris leurs habitudes, leurs préjugés et leurs passions. Alors, comme on sait, l'indifférence religieuse et le scepti-

cisme moqueur de Voltaire étaient traduits en actes de la vie privée. Vieillards et jeunes gens, monarchiques et républicains, tous se ressemblaient à cet égard, et sauf un petit nombre d'exceptions, il n'y avait plus de christianisme pratique que parmi les femmes et les enfans. Plus tard, et à l'exemple du maître, on revint un peu au catholicisme, considéré comme moyen de gouvernement. C'était là le point de vue, c'était le mot d'ordre, et, en le repoussant pour soi, chacun l'admettait pour les autres. Mon portier, qui date de cette époque, me disait hier en allumant mon feu qu'il fallait une religion pour le peuple.

Victor participait aux opinions que je signale ici; et sous ce rapport, il faut le dire, peut-être avait-il manqué sa vocation. Né avec une sensibilité vive et une âme tendre, il avait, par cela même, une tendance à la piété que les événemens avaient contrariée. Sa disposition à la rêverie et son exaltation romanesque n'étaient, suivant toute apparence, que le sentiment religieux détourné de son cours : c'était un emploi différent des mêmes facultés.

Quoi qu'il soit, ses opinions négatives et ses doutes en cette matière, Victor, sans en rougir, les cachait avec soin, et en voici le motif. Madame Laforêt, qui avait toujours été pieuse, le devint beaucoup plus à la mort de son mari. Une partie de ses qualités aimantes s'était alors trouvée sans objet; et cet excédent d'affection, c'est à Dieu qu'elle l'avait .offert. Témoin de sa ferveur et des jouissances qu'elle y trouvait, notre

jeune homme n'eût voulu la troubler pour rien au monde; aussi évitait-il de lui parler religion. Il aurait craint, si son avis prévalait, d'ôter à sa mère l'oreiller de la foi, et s'il échouait, de l'effrayer sur le salut de son fils. Cette marque de déférence ne fut pas la seule. Il avait, dès l'enfance, contracté l'habitude d'accompagner, le dimanche, la bonne dame à l'église, et d'assister avec elle à l'Office entier. Plus âgé, il ne se déroba point à ce devoir. Ni ses opinions ni ses affaires ne purent l'empêcher de le remplir, même à Paris; et pour être agréable à sa mère, banquier, il quittait son cabinet, voltairien, il entendait la messe.

Comme on le pense bien, sa tenue dans le saint lieu était toujours convenable et recueillie; mais je n'ose prendre sur moi d'assurer qu'il s'unît constamment de cœur aux cérémonies qu'on y célébrait. Son esprit voyageait souvent; parfois, à Vîntroit, sa pensée était sur la place de Londres; au Lavabo, sur celle de Pétersbourg. De tems en tems même, ce qui était plus grave, il se levait quand il fallait s'asseoir, et s'asseyait quand il fallait se lever. Mais ces petits scandales, lorsqu'ils avaient lieu, étaient réprimés par un regard sévère; et Victor, confus, se surveillait mieux à l'avenir.

Je dois ajouter qu'à la longue il se fit un changement en lui. Les chants d'église, toujours si simples et quelquefois si touchans, produisirent leur effet sur son âme d'artiste; elle s'amollissait, se fondait, et la mélancolie arrivait avec les larmes. Grande était alors l'édification. Madame Laforêt et l'honorable as-

sistance, jugeant notre banquier d'après elles-mêmes, prenaient son attendrissement pour de la piété. Peutêtre n'avaient-elles pas tort de penser ainsi! La religion est beaucoup moins une idée qu'un sentiment; et Victor s'en apercevait à Saint-Roch. Pendant le silence, il était incrédule ; quand l'orgue chantait, il était croyant.

Quelle que soit, au surplus, l'opinion qu'on se forme de lui à ce sujet, on ne peut que louer le motif qui le conduisait à la messe; et les personnes les plus pieuses diront, comme moi sans doute, à cette occasion : C'est aimer Dieu que d'aimer sa mère!

Vers l'époque à laquelle nous sommes parvenus, Madame Laforét réclama un jour le bras de son fils pour aller à l'église. C'était l'anniversaire de la naissance de ce dernier, et la bonne femme n'oubliait jamais un anniversaire. Ils arrivent, ils entrent, et les voilà côte à côte, l'une récitant dévotement ses prières, l'autre recueilli, mais dans des pensées peut-être un peu moins conformes à la circonstance. Pendant qu'ils assistaient ainsi à la messe basse d'une chapelle latérale, quelque chose de plus imposant se passait dans le chœur. Une foule élégante et nombreuse s'y pressait autour du maître-autel, où le curé lui-même officiait; c'était une messe de mariage. Madame Laforêt, agenouillée et les yeux à terre, ne voyait rien, n'entendait rien; tant elle priait de cœur et d'âme, tant elle remerciait Dieu avec ferveur de lui avoir donné un si bon fils! Quant à celui-ci, absorbé dans ses réflexions, il était complètement étranger à ce qui se passait au-

tour de lui, lorsqu'un mouvement de l'auditoire attira ses regards et son attention.

L'orgue jouait un morceau d'une simplicité mélancolique; et un rayon de soleil, arrivé à travers les vitraux coloriés, faisait pâlir les cierges, en se projetant sur l'autel, dont un prêtre, blanchi par l'âge, descendait lentement les degrés pour s'approcher de ceux qu'il allait unir à jamais. Cette pompe touchante, ces effets de lumière, l'imprévu de ce spectacle, l'air imposant du prêtre, le silence religieux du public attentif, frappèrent vivement notre ami; et un frisson nerveux circula dans tous ses membres. Un groupe lui dérobait la vue de l'époux; mais ses yeux pénétraient jusqu'à la jeune femme, dont il apercevait distinctement, non le visage qui était caché, mais les vêtemens blancs, la toque virginale, la taille svelte et élancée.

Tout-à-coup, un léger bruit se fait entendre, une grande et unanime curiosité se manifeste; le respect pour le saint lieu empêcheseul d'escalader les chaises ; mais tous les yeux sont fixés, tous les cous tendus, et chacun retient son haleine!,.. Au milieu de cette attente universelle, le ministre s'avance gravement et adresse aux futurs les questions d'usage. Le long voile blanc se relève, la jeune fille paraît dans tout son éclat, et interpellée par le prêtre, prononce en tremblant le oui fatal . Dans ce moment, un cri perçant remplit la voûte, et un bruit sourd, semblable à celui d'un corps qui tombe, fait résonner les dalles de l'église 1...

On se retourne, on regarde, on s'empresse. Tout s'explique alors : le corps inanimé, c'était Victor ; la mariée, son inconnue! !...

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