MALADIE — VISION FUITE DE JULES
Le délire dura quarante jours; et pendant ce tems, des crises multipliées et périodiques, en usant les forces du pauvre malade, effrayèrent, sur son existence, les nombreux médecins qui le soignaient,
La situation était, en effet, des plus graves. A la suite du spectacle dont il avait été témoin, et immédiatement après sa chute dans l'église, une violente inflammation s'était manifestée au cerveau. Les secours les plus prompts, les plus fortes saignées ne l'avaient pu calmer, et le danger allait croissant. Ce jeune homme, si doux, avait des accès de rage; cet excellent fiils maudissait sa mère. A force de se rapprocher, le mal n'avait plus d'intermittences. Les jours étaient pénibles, les nuits cruelles; quelquefois un sommeil lourd venait, non lui apporter un soulagement, mais changer ses souffrances; et après ce repos agité, l'irritation reparaissait plus vive encore. Minuit était l'heure redoutée ; alors, des rêves affreux avaient lieu ; alors, des mots saccadés et déchirans s'échappaient impétueusement de sa poitrine. Il se dressait furieux
sur son lit, et apostrophant ceux qui étaient là : Prêtre, arrêtez I s'écriait-il ; elle est à moi, elle est ma fiancée ! A ces exclamations, sa mère accourait, pâle, inquiète; il la repoussait avec dureté, et elle pleurait!... 11 avait pris en horreur cette excellente femme. Sa vue le mettait hors de lui : Éloignez-vous, lui disait-il souvent, éloignez-vous! vous faites le malheur de ma vie... Et l'infortunée se cachait en sanglotant, dans un coin d'où elle pouvait le voir, et qu'elle ne quittait que pour aller prier.
Quelqu'un que l'on cherchait naturellement près de lui, et qu'on regrettait de n'y pas trouver, c'est Saint-Fresne. Il y aurait, certes, passé les jours et les nuits; mais un miotif bien légitime, et surtout bien indépendant de sa volonté, l'en empêchait. Pour arrêter sa ruine, et ramener à lui la fortune qui s'éloignait, il avait, dans les derniers tems, spéculé sur les fonds publics. La première fois qu'il eut cette belle idée, le hasard en instruisit Victor, qui, prévoyant une catastrophe, et voulant la prévenir, organisa secrètement une contre-opération. Voici comment. Il alla trouver un agent de change autre que celui de Jules, puis il joua, au nom de ce dernier et en sens contraire, une somme précisément égale, avec la pensée de neutraliser une spéculation par l'autre. Ainsi, Laforêt ne compromettait que lui-même. Il se proposait de se taire si c'était lui qui perdait, de parler si c'était Jules... Il parla !
Saint-Fresne, sauvé par lui, fut très-touché de cette action généreuse. Mais, loin de suivre l'avis indirect
2l8 I.E MALHEUR DU RICHE
qu'elle renfermait, il ne profita de l'avantage qu'il y avait trouvé que pour se jeter dans des opérations nouvelles. Son bon ange, alors malade, n'était plus là pour le préserver; elles furent désastreuses. Il perdit tout ce qu'il possédait, et, pour éviter les prises de corps, fut réduit à s'enfuir. C'est en Espagne qu'il se réfugia, désespéré de sa ruine, mais beaucoup plus inconsolable de l'état affreux où il laissait son ami.
La position, en effet, s'aggravait chaque jour, et une dernière épreuve était réservée à la malheureuse mère. Suivant la triste habitude des gens riches d'appeler une foule de médecins qui se partagent la responsabilité, au lieu d'en appeler un seul qui l'aurait toute entière, la bonne dame en avait convoqué le plus possible. Outre les docteurs à la mode, chacun de ses amis avait fourni le sien ! Qu'en résulta-t-il ? qu'au lieu d'un conseil délibérant, ce fut une cohue; qu'au lieu de chercher à guérir le malade, on ne chercha qu'à briller. On fit de l'éloquence, on imagina des théories, on développa des systèmes; on se divisa en deux camps exclusifs, animés, furieux. A la suite d'une orageuse discussion, dans laquelle on s'était injurié en termes techniques, le chef du premier camp dit à madame Laforêt : Si le malade ne prend ceci, il est perdu!... et le chef du second camp : S'il le prend, il est mort!... Qu'on juge des angoisses de la pauvre mère! Elle gémissait, se lamentait, et n'osait rien décider. Heureusement, le hasard décida pour elle; pendant qu'on délibérait, la nature le sauva.
Le changement fut complet, et eut lieu dans un clin
d'œil. Les deux armées étaient encore en présence, et la bataille allait recommencer, quand tout-à-coup, et comme par enchantement, le délire cesse et le pouls devient calme. Le malade ouvre les yeux, et les porte rapidement sur les objets qui l'entourent. Étonné de lui-même et de ce qu'il voit, il recueille ses idées, et tâche de s'expliquer où il est et ce qui se passe. Le silence le plus profond régnait dans la chambre, et n'était interrompu de loin en loin que par les sanglots de sa mère et par ceux d'une autre femme!...
Ce bruit excite son attention; il regarde. Quelle est sa surprise!... A la lueur d'une faible lampe, il aperçoit ou plutôt il croit apercevoir... celle dont il ignore le nom, dont il adore l'image, dont les traits, le souvenir, occupent son esprit, sa tête et son cœur!... 11 pousse un cri perçant; valets et médecins, tout le monde accourt et l'environne. Il cherche, elle a disparu ! il demande, il désigne, il appelle la personne éplorée, tout-à-l'heure assise à son chevet; on paraît ne pas comprendre ! Il s'explique, on nie ! Il se fâche, on répond froidement qu'on ne sait ce qu'il veut dire, et que tout s'est passé dans son imagination !..,