LA CONVALESCENCE — LE DÉPART
Est-il rien de plus doux qu'une convalescence? A la
suite de dangers encore présens, et qui ont rapproché de vous tout ce qui vous est cher, on éprouve une voluptueuse langueur, qui ouvre votre âme aux impressions les plus fraîches. On a appris à tenir à l'existence, on a vu qu'on était aimé! On a assez de force pour sentir la vie, assez de faiblesse pour se souvenir qu'elle a failli vous échapper! Les idées sont lentes, mais nettes; les sensations calmes, mais pures; on les reprend graduellement, on les savoure une à une. On a dans l'esprit, dans la tête, dans le cœur, un vague rempli de charme. C'est un demi-réveil enchanteur, c'est un demi-sommeil plein d'ivresse, et voisin de cet état d'extase que les Orientaux demandent à l'opium, et où ils abrègent délicieusement leurs jours...
Cette situation si agréable à traverser est mille fois préférable à la santé la plus florissante. Victor ne tarda pas à la connaître. Son excellente constitution avait résisté à une fièvre cérébrale et à dix médecins; les soins maternels firent le reste. Bientôt il n'eut plus à redouter que le danger des rechutes, danger plus réel que le mal, parce que la faiblesse des parens conspire avec l'appétit des malades. Bientôt enfin il put reprendre un peu de nourriture, et se livrer à ces jouissances matérielles, qui, pour les plus philosophes, ont bien aussi leur prix dans sa position.
Par malheur, avec la santé lui revint la mémoire, et avec la mémoire, le sentiment du passé. La cause de ses maux était, comme on sait, toute dans son cœur; et en renaissant à la vie, il lui fallut renaître à la peine.
Les dénégations unanimes qu'on lui opposait avaient fini par le convaincre qu'il s'était trompé, non seulement pour ce qu'il avait cru voir au chevet de son lit, mais aussi pour la scène de l'église. 11 ne lui restait plus dans la tête, à ce sujet, que des détails confus; et il disait de tems en tems à sa mère qu'il avait fait des rêves affreux. De tout le passé, ce qu'il oubliait le moins, c'est la promenade à l'Exposition et sa visite chez le peintre. Il se rappelait malgré lui ces incidens ; il y pensait avec chagrin, mais avec un chagrin mitigé. Adoucie par le tems et par l'affaiblissement des organes, la douleur avait cessé et la mélancolie commençait!... Cet état moral, qui n'est pas sans charme, ressemblait, chez Victor, à l'état physique; la mélancolie n'est-elle pas la convalescence de l'âme?
Rien de plus doux, quand on croit toucher à la fin de sa carrière, que de remonter, par la pensée, à son berceau. Jamais un malade, un vieillard, lorsqu'ils jettent un dernier regard sur la vie, ne le portent sur l'âge mûr ou sur la jeunesse. C'est toujours l'enfance qu'ils regrettent; c'est la pureté du premier âge, c'est la fraîcheur des premières impressions. Cette situation d'esprit fut aussi celle de Laforêt. A peine se trouvat-il un peu mieux, qu'il se retraça le souvenir de la province où il était né. La nuit, le jour, c'était une idée fixe. Il en parlait, quand la Faculté lui permettait de parler; quand elle lui ordonnait le silence, il y pensait. Il repassait dans sa mémoire les événemens de ce tems si éloigné et si cher; il parcourait, en imagination, cette Champagne si pauvre et si triste! Il
s'attendrissait en y songeant; il se rappelait avec délices la cabane où il avait reçu le jour, les lieux où il avait eu faim et avait souffert I...
Son désir le plus vif était de les revoir, son projet de les visiter avec sa mère. Les médecins se prêtèrent volontiers à cette fantaisie de malade, et l'on n'attendait plus qu'un peu d'amélioration dans son état, pour l'autoriser à partir. Mais avant d'en venir là, notre convalescent eut une mesure à prendre. Il s'était maintes fois inquiété de l'absence de Jules, et en avait demandé le motif. On répondit, dans les premiers tems, qu'il était allé reconduire sa soeur en Bretagne. Comme, un peu plus tard, on craignait moins les émotions, on fut plus sincère; on raconta tout, et la catastrophe et la fuite en Espagne. Le malade en fut consterné. Au lieu d'emmener avec lui Gustave, comme c'était son projet d'abord, il se décida à le laisser, et lui remit tous ses pouvoirs, avec injonction de n'épargner aucun sacrifice pour sauver l'honneur du pauvre proscrit.
Après avoir ainsi payé la dette de l'amitié, Victor monta en voiture. Il avait, à son départ, deux mois de maladie et un mois de convalescence. Il voyagea à petites journées, remarquant tout, jouissant de tout, et se récriant, comme un bon Parisien, à chaque horizon nouveau, à chaque nouvelle perspective. Le mouvement, le grand air, le bien-être moral améliorèrent sa santé dès le premier jour. Le lendemain, il fut mieux encore; et le surlendemain, sauf les forces, il était tout-à-fait bien. Le matin du quatrième jour, il
ET LE BONHEUR DU PAUVRE ai'J
aperçut de loin l'aride plaine d'Arcis-sur-Aube et le triste hameau de Sommessous.
A cette vue, son cœur bondit, ses yeux se troublent et sa respiration se précipite; mais bientôt il se remet, et impatient d'arriver, il fait galoper les chevaux, malgré sa faiblesse. En un instant, l'espace est franchi, et Victor entre à Sommessous, plein de joie et de pensées de bonheur. Pouvait-il en être autrement? Le soleil de mai brillait dans tout son éclat, et il était avec