VICTOR ACHÈTE UN CHATEAU
Pour sentir vivement les beautés physiques de la nature, il faut avoir reçu une certaine éducation morale; il faut avoir vu et comparé beaucoup, posséder un esprit juste, une organisation délicate et nerveuse. S'il en est autrement, on regarde la nature, on ne la voit pas.
Quelle charmante campagne! disais-je un jour à un riche propriétaire des environs de Châteauroux. — C'est vrai, les moissons sont superbes. — Vous ne m'entendez pas, je voulais parler des paysages, des sites. — Oui, on dit que c'est magnifique.
Notre ami Laforét était plus heureusement doué que le capitaliste Berrichon; il apercevait, dans un champ, autre chose qu'un produit. En cette occasion, surtout, sa sensibilité était vivement excitée. 11 revoyait sa patrie; et dans cette disposition de cœur, au lieu de méconnaître des beautés réelles, il en aurait plutôt admiré d'imaginaires.
11 y avait douze ans que Victor vivait loin du pays natal. Cet espace de tems, considérable à tous les âges, était immense au sien. Combien d'événemens dans cet intervalle! combien de changemens en lui, hors de lui!... Parti enfant, à pied et une balle sur le dos, il revenait homme, millionnaire, et dans une somptueuse calèche! Il ramenait sa vieille mère, avec toutes les jouissances du luxe, dans la pauvre commune où elle avait tourné le fuseau pour nourrir son fils!
Je n'essaierai pas de décrire et l'émotion du digne jeune homme^ en découvrant ÏOasis que forme le village de Sommessous dans cette Arabie Champenoise, et son bonheur muet à l'aspect lointain du clocher recouvert d'ardoises, et son ivresse enfin, quand il revit la chaumière paternelle, le champ pierreux, témoin des jeux de son enfance, et les bons paysans qui les avaient partagés!... A peine arrivé, il se mit à courir dans tous les sens; et au bout de quelques heures, pas un recoin, pas une haie, une cabane, un arbre, n'avaient échappé à sa mémoire et à son cœur. Dévoré de la soif des souvenirs, il alla tour-à-tour s'attendrir au presbytère, et s'égayer sur la pelouse où l'on dan-
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sait. Il retrouva la place qu'il avait occupée au catéchisme, s'assit joyeusement sur les bancs de l'école, visita le petit bois, regarda le ruisseau couler, et rêva devant le grand chemin où était tombée la pièce d'or, germe de sa fortune ! ! . . .
Ce rapprochement devait lui causer, et lui causa en effet, de vives sensations. Revenu au point de départ, il trouvait touchant de regarder en arrière, et de mesurer l'espace qu'il avait parcouru. La comparaison, ainsi faite sur les lieux, lui inspirait une joie grave, le pénétrait d'un bonheur mélancolique. En songeant à quelques incidens de sa vie passée, il arriva insensiblement à se les retracer tous, et resta, en dernier lieu, absorbé dans le seul souvenir qu'il eût dû et voulu repousser. Hélas! c'est toujours par celui-là qu'on finit, quand ce n'est pas par lui qu'on commence!
Ce fut à l'occasion de ce voyage, que je fis réellement connaissance avec Laforêt. Voici comment. Après avoir consacré deux jours à vivre à Sommessous, dans le passé, il se mit à en parcourir avidement les environs. Il voulut reconnaître l'un après l'autre les lieux tant de fois sillonnés par lui ; il voulut surtout visiter le château à tourelles, qu'il avait admiré à sa première sortie, et le parc à charmilles, où il avait cru voir, dans l'ombre, glisser et fuir un objet si charmant.
Tous ces détails, qui s'étaient si souvent reproduits à sa pensée, vinrent l'assaillir en ce moment, et il ne résista point au désir d'aller contempler le vieux ma-
noir. 11 s'y rendit avec sa mère, montra une pièce de monnaie, et tout lui fut ouvert. Le concierge, en le conduisant, lui apprit, par hasard, que le château était à vendre. Depuis quelques années, il avait passé dans plusieurs mains, et la société qu'on appelait Bande-noire se disposait à l'acheter pour le démolir. Victor effrayé conçut le projet de sauver le vieux castel en l'acquérant pour lui-même. Il demanda le prix de la mise en vente, ainsi que le nom du notaire, et rentra à l'auberge tout préoccupé. 11 passa la nuit entière à retourner cette pensée, et à faire les rêves les plus séduisans. Sa sensibilité mise en jeu le portait à conclure et son amour-propre l'y poussait davantage encore. Après avoir jadis désiré la ferme, il lui semblait doux de posséder le château.
Il fit part de ce plan à madame Laforêt qui l'approuva, et sur-le-champ, il s'occupa de l'exécution avec toute l'ardeur de son caractère. Un rendez-vous fut pris avec le notaire pour examiner et débattre les conditions. On les arrêta, et, immédiatement après, un rendez-vous nouveau fut donné pour les signatures. Victor y arriva le premier ; il demanda avec empressement le possesseur du domaine, et déjà il s'inquiétait, s'impatientait de ne pas le voir. Je parus; il poussa un grand cri et faillit se trouver mal...
Il m'avait reconnu ! Je ne suis pas seulement propriétaire, je suis peintre aussi; et c'est moi qui avais fait le portrait de la jeune fille.
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