UNE RIVALE — MANUSCRIT D UNE JEUNE FILLE. PERPLEXITÉ DE VICTOR
A peine remis d'un trouble si violent, Victor m'adressa mille questions successives. Il s'efforça de m'arracher mon secret, et pour lui résister, j'eus besoin de me dire que la délicatesse me défendait de parler. Je me renfermai avec lui dans les dénégations les plus formelles, et je lui répétai de toutes les manières que le portrait était un enfant de mon imagination.
Laforêt ne fut point convaincu. Bien des choses, en effet, s'étaient passées depuis quelques mois et devaient lui inspirer des doutes. Il me raconta et ses rêves perpétuels dont il cherchait en vain l'origine, et la coïncidence de ces rêves avec le portrait, et la cérémonie nuptiale à laquelle il avait assisté. Il tirait de tout cela des inductions très-logiques, en faisait naître des rapprochemens bien naturels, pour me prouver une chose que je savais mieux que lui. Il s'animait tellement dans son récit, il était si touché, si touchant, que vingt fois l'aveu me vint sur les lèvres; mais le sentiment du devoir m'arrêta toujours.
Des difficultés relatives aux titres de propriété et à
la signature prolongèrent quelque tems nos rapports et mon embarras. J'avais, dans l'intervalle, écrit à Paris pour demander ce que je devais faire, et j'attendais la réponse impatiemment. Sur ces entrefaites, arriva un incident qui jeta dans l'anxiété notre jeune acquéreur lui-même, et vint donner une rivale à celle qu'il aimait.
Victor reçut de Paris un volumineux paquet soigneusement enveloppé, et accompagné d'un billet de son premier commis. M. de Saint-Fresne vous a donné et vous m'avez transmis, disait Gustave, le droit de lire toutes les dépêches qui lui sont adressées. Je vous envoie celle-ci, dont j'ai pris connaissance, aux termes de mes instructions. Si j'ai bien compris, c'est la dernière pensée d'une personne qui probablement n'existe plus.
Ce mot fit frémir Victor. 11 brisa précipitamment le cachet, et lut ce qui suit, tracé d'une main inconnue, et, suivant toute apparence, d'une main de femme.
J0UT{J7^oiL T)'une Tauvre Exilée
2j Avril iSoS.
« Mon enfance avait été si heureuse ! des parens qui m'adoraient, un frère qui m'était cher, des fêtes souvent, des caresses toujours! Jusqu'à huit ans, telle a été ma vie... Un jour a tout détruit; mes parens ne sont plus, et mon frère est loin de moi!... Reléguée au fond de la Bretagne, entourée d'hommes pauvres, dont je n'entends point le grossier langage, et qui n'ont d'humain que la figure, j'expie bien cruellement mes premiers plaisirs. La vieille parente à qui l'on m'a récemment confiée, est peu faite, hélas ! pour me
comprendre. Elle me soigne, il est vrai; elle veut que je sois satisfaite, mais son cœur ne m'est point ouvert. Née dans ce pays sauvage, et élevée avec les habitans, dont elle ne diffère que par la fortune, elle s'étonne de ma douleur et me reproche mes larmes. Seule et malheureuse par les souvenirs, j'ai beau regarder autour de moi, je n'y trouve personne et ne sais qui aimer... »
(S Je lui écris toutes les semaines, et voilà deux ans qu'il ne me répond pas. Deux ans ! frère ingrat ! . . . Moi qui l'aime tant, moi qui n'ai que lui au monde !... Que les nuits sont longues et les jours tristes! s'il savait combien il m'afflige !
« Mais je l'accuse à tort! Peut-être est-il malade, occupé, absent; peut-être est-il blessé de mes reproches!... Je ne lui en ferai plus, je dévorerai mes peines... O mon frère adoré, toi qui composes toute ma famille, pardonne-moi le chagrin que mes paroles ont pu te causer; dorénavant, je me modérerai davantage. J'écrirai encore mes plaintes, mais je ne les écrirai que pour moi. Si tu persistes à m'oublier, tu les ignoreras; si tu reviens à moi, je te les ferai connaître : tu ne sauras tes torts qu'après les avoir réparés. »
10 Juillet.
« J'ai dix-huit ans aujourd'hui ; qu'il y a long-tems que je souffre!... Mon Dieu, venez à mon aide, et accordez-moi la grâce de ne plus sentir ou d'être comprise. »
i" Août, 10 heures du soir.
« Je m'étais trompée, il ne m'oublie point, il m'aime encore! M. Simonet est ici; il repose dans la chambre voisine, et c'est mon frère qui l'envoie!... »
« Digne abbé, excellent ami ! Nous venons de passer une journée à parler de Jules. Il me l'a dépeint de la tête aux pieds; il m'a raconté sa vie, ses habitudes. Maintenant, je sais Jules par cœur! Je me suis fait dire où est sa chambre, à quelle heure il se couche, et comment son lit est placé! Quand je penserai à lui désormais, je saurai où le voir, et le suivrai de l'œil toute la journée!
« Je m'arrête ici, j'ai le cœur trop plein! A demain les notes; je ne pourrais recueillir mes idées, je suis trop heureuse. »
; Aoùl.
V Mon frère a un ami, je viens de l'apprendre!... mais je n'ai pu encore savoir son nom... 11 y a plusieurs années qu'ils se connaissent!... Si j'ai bien compris, c'est un négociant... Mon Dieu! que je voudrais le voir! Puisque mon frère l'aime et que l'abbé l'estime, il faut qu'il ait bien des qualités... Peut-être demain en saurai-je davantage ! »
4 Août.
(.< L'ami de mon frère est banquier! Il se nomme Victor Laforêt; c'est un jeune homme plein d'esprit!... Les deux maisons se touchent! On dit qu'il donne à Jules d'excellens conseils; Jules en a donc besoin? Sous quel rapport? serait-il encore étourdi? Simonet ne s'explique pas. »
j Aoiit.
ce L'ami de mon frère joint à des manières parfaites une foule de talens d'agrément! Il peint; je voudrais bien voir ses paysages!... Il est brun et de taille moyenne!... Je n'ai osé demander s'il était bien fait; j'ai eu peur de passer pour curieuse.' »
« Que l'abbé m'intéresse par ses récits I II vient de me raconter le Théâtre-Français, l'Opéra, le Louvre, et les merveilles de Paris! Mon frère jouit de tout cela; mon frère reçoit la société la plus brillante; il cultive les arts, il fréquente les artistes!... De plus il a un ami, un ami du plus rare mérite, un ami qui sait l'entendre, qui partage ses joies et ses peines... Qu'il est heureux ! »
7 Août.
« M. Simonet n'a plus qu'un jour à me donner; il reçoit à l'instant une lettre qui le rappelle. Comme il va me m'anquer! Je m'étais déjà fait une douce habitude de le voir. J'avais, depuis qu'il est ici, des jours si pleins, un sommeil si paisible!... Au salon, dans le jardin, sur les bords de la mer, nous étions constamment ensemble. Je l'écoutais avec avidité; car il me parlait toujours de mon frère et de son ami. Il est trèslié aussi avec M. Victor! Il lui rend justice, il le loue avec une chaleur qui fait plaisir !.,. C'est, en effet, un si charmant jeune homme que l'ami démon frère! Un air si spirituel, une figure si douce, tant de talens!... Et puis comment ne pas l'aimer? Il est si bon pour Jules ! »
9 Août.
<< Simonet est parti ! Il me semble que mon frère m'a quittée une seconde fois. »
« Je suspens ici mes notes. Que pourrais-je y mettre à présent ? Ma vie est si vide, si tristement monotone ! . . . La nuit, je ne dors plus, et je passe mes jours à errer sur la plage et à pleurer!... Ma vieille cousine me croit folle, les villageois me croient malade; hélas! je ne suis qu'affligée; mais je le suis jusqu'au fond du cœur. Ni présent, ni avenir; et je n'ai pas vingt ans!
« Malheureuse Sara!... seule, toujours seule!... Personne pour me sourire, personne à qui parler de tout ce qui m'est cher! »
Suite du zManuscrit
/j Février i8oç.
« Je m'étonnais de son silence, et je l'accusais tout bas ; que j'étais injuste ! Le malheureux abbé n'est plus ! J'ai perdu mon plus vieil ami, le seul homme qui ait eu pitié de moi et m'ait visitée dans ma solitude! Bon Simonet! reçois mes excuses et mes larmes! Je n'ai eu, dans ma vie, qu'un rayon de bonheur, et c'est pendant le peu de jours que tu as passés près de moi !
« Ce triste événement, comment l'ai-je appris? Comme tout le monde, par un billet imprimé!... Si la douleur laissait place, en mon âme, à un autre sentiment, je me livrerais peut-être au dépit. Quoi ! pas un mot, pas un souvenir I Ah ! mon frère ! mon frère ! ... »
2J Mars.
« Joie inespérée! Jules m'écrit, Jules me réclame; que j'avais mal jugé son cœur! Des motifs graves ont pu seuls le décider à me tenir éloignée; et la preuve, c'est qu'il me rappelle. Heureuse Sara! Demain je pars, demain je renais au bonheur! »
« La voiture est prête, et la bonne vieille m'attend.
« Adieu, sombre manoir! adieu, landes, genêts, bruyères! Adieu, villageois grossiers et chevelus!... Je ne vous en veux plus, je vais vous quitter. »
Évreiix, 2p Mars, / heures du soir.
« Je n'ai pu dîner, tant le cœur me bat fort. Quoi ! dans quelques heures, je vais être à Paris!... Jules, mon cher Jules, toi, mon seul protecteur, toi, le compagnon de mon premier âge, je pourrai donc te serrer dans mes bras! Ah! j'en meurs d'impatience!...
« Je verrai aussi l'ami de mon frère! »
I" Avril.
« Jules m'est rendu ; il m'a pressée contre son cœur!
Je n'ose croire à tant de félicité. Est-il bien vrai ? Je serai avec lui demain, après-demain, toujours!... C'est trop de joie pour la pauvre Sara!...
ce 11 vient de m'installer dans mon petit appartement, de me donner le baiser du soir. Adieu, mon frère, adieu, le meilleur des amis! Je ne dormirai pas; mais je sais à qui penser. »
2 Avril, p heures du matin.
(.' Je viens d'aller souhaiter le bonjour à Jules; il est encore tout seul !... »
Même jour, à midi.
« Je l'ai vu ! il vient de passer sous mes fenêtres, en allant chez Jules. . . Comme il est bien ! quel air gracieux et doux!... Il est un peu plus grand et un peu moins brun que je ne croyais! »
« Jules vient de m'appeler; il m'a dit en confidence qu'il avait un mari pour moi. Je n'ai osé demander le nom... si c'était lui ! »
4 Avril.
« C'est lui !... mon frère vient de me l'apprendre; oui, c'est lui qu'il me destine ! il va, dans un moment, lui proposer ma main. Trop heureuse Sara!... Mon Dieu, viens à mon secours, et soutiens-moi contre tant de joie! »
; Avril.
« Où trouver des mots pour exprimer ma douleur? Mon espoir est détruit, ma vie éteinte; il a refusé!... Hier, hier encore, j'étais dans l'ivresse; je me voyais triomphante, adorée; je me voyais sa compagne. Rêves enchanteurs, qu'êtes-vous devenus? il a refusé!... Comment résister aux émotions qui m'accablent? Mon pauvre cœur est brisé, ma tête perdue. Tout m'est odieux, tout me blesse; je n'ai qu'à mourir. 11 a refusé!... »
8 Avril.
a Un seul coup me manquait, et je le reçois. Quel terrible aveu Jules vient de me faire! Son patrimoine réduit des trois quarts, le reste compromis; pauvre
frère! Et je ne possède rien au monde, et je ne puis le secourir! »
9 Avril.
« Je le puis! son sort est, dit-on, entre mes mains : un mariage le sauverait... Me marier, grand Dieu! La triste Sara peut-elle offrir un cœur déchiré, flétri, et qui ne lui appartient pas ? Me marier ? jamais, jamais. . . »
10 Avril.
« On me poursuit, on redouble d'instances. Mon frère est plus compromis que je ne croyais. On vient de me l'avouer, les saisies le menacent de toutes parts, et sa liberté est exposée. Cruelle alternative! Jules en prison ou Sara malheureuse!... Ah ! mon choix ne sera pas douteux, w
II Avril.
« J'ai cédé, j'ai tout promis, sans même demander le nom de celui à qui je dois appartenir. Que m'importe, en effet, le nom, la personne ? Ma vie désormais est une longue mort. Tâchons d'anoblir le sacrifice, et puisque mon bonheur est impossible, contribuons à celui de mon frère. »
12 Avril.
« Je viens de voir celui à qui l'on me destine; ô mon frère, combien il faut vous aimer! »
ij Avril.
« C'est aujourd'hui, ce matin, dans une heure! L'autel est prêt, on m'attend, on m'appelle, j'entends arriver Jules!
Je vais jurer de n'être pas à Victor !
Fin du cManuscrir
I" Juin, II heures liii matin.
« OÙ suis-je, et que s'est-il donc passé? Je me vois environnée d'hommes noirs, de breuvages, de figures sinistres!... J'ai été, à ce qu'il paraît, long-tems malade. Je le SUIS encore; j'ai peine à me soulever dans mon lit.
« On m'a permis d'écrire et défendu de parler... Essayons de me souvenir!... En recueillant mes idées, je crois me rappeler des songes efFrayans! Mais non, ce ne sont pas des songes! je suis... je suis mariée!... Mariée! et ce n'est point à lui!... Mariée! je succombe!... »
Même jour, midi.
« Ma défaillance n'a pas été longue; mais elle a amené pour moi une révélation. Croyant n'être pas entendus, mes gardes se sont dit tout bas qu'hier à six heures, j'avais eu l'accès de fièvre le plus violent, qu'aujourd'hui la crise devait être décisive, et que probablement ce serait la dernière...
« Oh ! tant mieux ! je suis lasse de la vie, depuis que j'ai recouvré la mémoire. >■>
Même jour, j heures.
« Je sens la fièvre arriver, le frisson parcourt tous mes membres... Si je pouvais mourir! »
Même jour, j heures et demie.
« La crise est commencée, et je viens de recommander mon âme à Dieu. Mais avant d'aller plus loin, je dois écrire mes dernières dispositions :
Testament de Sara
« Jules est tout pour moi, par le sang et par l'affection. La loi lui donne ce que je possède; mais n'im-
porte, je veux le lui donner encore. Je veux qu'il le tienne, non de la loi, mais de ma tendresse. Je lui lègue, en conséquence, et mon mobilier, et mes diamans et le peu qui me reste de ma dot. Si, par malheur, je lui survivais (ce dont le ciel me préserve!), je lègue tout à celui... que je n'ose nommer. »
6 heu
« Je sens une chaleur brûlante, mes idées se troublent, ma main s'appesantit. Je m'arrête... Un dernier mot! Ces notes sont destinées à mon frère; si je succombe, je demande instamment qu'elles lui soient transmises après ma mort.
« Sara. »
Les notes viennent d'être transmises!
Gustave.