‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 50 sur 54 · REGRETS DU MALHEUREUX VICTOR · texte numérisé non relu

REGRETS DU MALHEUREUX VICTOR

J'étais là quand Victor reçut cette dépêche. 11 rougit et pâlit en la lisant; il passa par toutes les sensations d'étonnement, de pitié, d'espoir et de crainte, que ce naïf et douloureux écrit pouvait faire naître. L'aveu qui s'y trouvait le frappa surtout. Un pareil sentiment, ainsi découvert par celui qui l'inspire, le saisit par tous les points, et enflamme nécessairement un cœur qui n'est pas pris. C'est dans des circonstances à peu près semblables que Louis XIV apprit la passion dé Lavallière, et qu'avant de la connaître, il l'avait payée de retour.

Il n'en pouvait être ainsi de notre ami Victor; néanmoins, il ressentit une bien vive émotion. Il vit, avec intérêt, se dévoiler cette âme si candide; avec attendrissement, l'amour y germer, se développer, s'accroître, à l'insu même de celle qui l'éprouvait. Il re-

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gretta le refus, déplora le mariage et s'effraya de la maladie. Puis, quand il fut arrivé à ces funestes paroles : Les notes viennent d'être transmises ! un cri de désespoir s'échappa de sa poitrine. — Morte! morte! s'écria-t-il, et il resta quelques minutes dans un muet accablement.

Comme il avait lu tout haut, et que c'était tout haut qu'il se lamentait, je pouvais suivre ses impressions, et prendre part à toutes les phases de son anxiété. Après un court silence, il s'aperçut que j'étais là, et s'avança vers moi : • — Concevez-vous, dit-il, combien je dois souffrir? Elle était la sœur de mon ami; je lui étais cher, et c'est moi qui l'ai tuée! Une femme si douce, une si angélique créature! Et pourtant j'ai fait mon devoir; mon cœur était plein d'une autre. Ah! pourquoi l'ai-je connue si tard? pourquoi n'est-ce pas elle que j'ai vue la première?

— Et si c'était elle? m'écriai-je... Il me regarda d'un air effaré, et s'approchant de moi rapidement : — Parlez, monsieur! éclairez-moi, par pitié, éclairez-moi! — Eh bien ! oui, répondis-je en lui montrant une lettre que je tenais dans mes mains, oui, je sais tout, et je me suis trop avancé pour ne pas tout vous dire. Celle dont j'ai fait le portrait, celle que vous aimiez, que vous avez repoussée, était la sœur de votre ami, mademoiselle Sara de Saint-Fresne!...

A ces mots, le malheureux jeune homme demeura sans mouvement, sans idées, sans voix. 11 me regardait d'un œil fixe et étonné; ses lèvres frémissaient, ses joues étaient livides, et un moment je craignis pour sa raison. Quand il recouvra la parole, il me demanda

instamment de répéter ce que je venais de lui dire. Je le fis, et je m'aperçus, en terminant, qu'il ne m'avait point écouté. Peu à peu, néanmoins, sa tête se calma, et ses facultés lui revinrent. Il voulut alors des détails nouveaux sur elle, sur son caractère. — Hélas! lui répondis-je, le journal qui vous a été communiqué vous en apprend plus mille fois que je ne pourrais faire. Je l'ai fort peu connue. Dans un voyage d'artiste sur les côtes de l'Ouest, je remarquai, l'an dernier, le vieux château qu'habitait sa parente, et j'y reçus l'hospitalité. L'aspect de mademoiselle de Saint-Fresne m'inspira naturellement le désir de la peindre. J'en fis la proposition; elle y consentit, et je passai quinze jours à la voir et à l'entendre. Voilà nos rapports, voilà mes souvenirs.

Peu satisfait de ces renseignemens, qu'à dessein je rendais très-vagues, Victor m'en demanda d'autres sur une foule de points. Chacune de mes réponses était un éloge de la jeune femme. 11 accueillait d'abord cet éloge avec ivresse; puis s'affligeant bientôt de ce qui l'avait charmé : — Assez! disait-il, assez! A quoi servent ces louanges? A me percer le cœur, puisqu'elle n'est plus... Un moment après, il me pressait de questions nouvelles, et je lui adressais de nouvelles réponses, qui tour à tour encore faisaient sa joie et son désespoir.

Cette conversation pénible se prolongea beaucoup trop pour Victor et surtout pour moi. Je n'avais pas, comme lui, l'âge et la passion pour me soutenir; et, quoique simple témoin, je prenais à cette scène une

part très-active. Je n'ai jamais rencontré un homme plus bouillant que lui. La multiplicité de ses idées égalait celle de ses sensations; elles se succédaient, s'entrechoquaient avec une effrayante rapidité. Tantôt, il refusait d'ajouter foi à son malheur, et déclarait les faits controuvés. Elle est vivante! elle est libre! s'écriaitil; et il se livrait aux éclats de la joie la plus folle. Tantôt, les yeux mornes et le front baissé vers la terre, il croyait à la catastrophe, et s'en faisait redire minutieusement les détails. Ce qu'il tenait surtout à savoir, c'était le nom du mari, c'étaient les circonstances du mariage. Mais le tems n'était pas venu encore, et je me déclarai hors d'état de le satisfaire. — Pour mon compte, lui dis-je, je n'ai reçu qu'une lettre extrêmement brève, et vous voyez que vos notes aussi se taisent complètement à cet égard.

Soit qu'il crût à ma sincérité, soit qu'il en doutât, cette réponse l'affligea beaucoup. Pour tempérer sa curiosité, j'essayai de lui faire comprendre qu'elle ne pourrait avoir de résultats bien satisfaisans pour lui, et que, vu la nature du dénouement, il valait mieux ne pas connaître les incidens qui l'avaient précédé. Vains efforts! les grandes douleurs cherchent à s'alimenter, à s'étendre, et Victor n'était heureux que lorsqu'il trouvait un sujet de s'affliger.

Par bonheur, je fus dispensé de lui rendre le triste service qu'il réclamait de moi. Une lettre de Paris, arrivée le lendemain, satisfit son avide impatience, et vint, par des faits nouveaux, éclaircir le passé et préparer l'avenir.

NOUVELLES RÉVÉLATIONS l'aNÉVRISME.

<i 'Taris, ce 4 Septembre iSuc}.

« ^Monsieur Victor Luforêt, à Sommessous, « par Chdlons-sur-Mdrne.

« Monsieur et cher bienfaiteur,

« Vous m'avez chargé de traiter avec les créanciers de M. de Saint-Fresne, et autorisé à ne reculer devant aucun sacrifice pour rendre son retour à Paris possible, et conserver son honneur. Je m'empresse de vous faire connaître le résultat de mes démarches.

« La situation de votre ami était plus grave que vous ne pensiez. En proie, depuis quelques années, aux spéculateurs, aux usuriers et aux fripons, il croyait se sauver par des emprunts et par des entreprises, et ne comblait un vide qu'en créant un vide plus grand. A force de multiplier ces opérations malencontreuses, il a si bien fait que les débris de son immense patrimoine ont été absorbés et au-delà. Pour suffire à ses

sœur, et au capital qu'elle tenait de son mari. En compensant ainsi le passif par l'actif, l'honneur est intact et la balance zéro. Voilà ce que j'ai pu, voilà ce que j'ai fait, mon cher maître. Tout est arrangé depuis trois jours, et M. de Saint-Fresne arrive ce soir à Paris.

« Je vais maintenant, si vous le permettez, aborder un sujet plus intéressant et plus douloureux. Ce sujet m'était interdit hier encore, mais vos médecins vous croient aujourd'hui capable de supporter les émotions qu'il peut vous donner.

« J'étais dans votre cabinet quand vous repoussâtes les propositions de M. d'Alincourt, et qu'il s'éloigna en disant : Je sais à présent ce que j'ai à faire!... Ces paroles mystérieuses furent suivies de résultats que votre refroidissement avec M. Jules vous empêcha d'apprendre à cette époque. Ces résultats, les voici. Profondément affligé de voir échouer un plan de mariage qui lui fournissait l'occasion d'être délicatement généreux vis-à-vis de mademoiselle Sara, M. d'Alincourt ne renonça point pourtant à ses bienveillantes intentions pour elle. — Puisque ce mariage n'a pas lieu, pensat-il alors, il n'existe qu'une manière convenable de lui faire agréer ma fortune, c'est de l'épouser moi-même. Mais quel triste cadeau pour une enfant de cet âge, qu'un homme atteint, comme moi, d'une vieillesse anticipée ! ... A force d'y réfléchir, il trouva le moyen de tout concilier. L'anévrisme dont je suis frappé, dit-il, doit avoir une fin assez prochaine; si je combinais les deux événemens? De cette manière, la pauvre jeune fille ne paiera pas le bonheur trop cher : je serai son

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mari le moins long-tems possible; je ne veux pas même qu'elle s'en souvienne... Ce projet arrêté, il consulta ses médecins, et, d'après leur réponse, forma sur-le-champ sa demande en mariage. Mademoiselle de Saint-Fresne hésita un moment en recevant cette proposition, puis elle accepta dans l'intérêt de son frère. Le contrat fut dressé, les bans publiés, les formalités abrégées, et la bénédiction nuptiale eut lieu, vous le savez, à Saint- Roch. Un incident, que sans doute vous n'avez point oublié non plus, vint couronner cette triste cérémonie!... Cet incident, bientôt expliqué, puisqu'on vous reconnut, affecta cruellement les deux époux, principalement M. d'Alincourt, à qui, dans son état de santé, toute impression vive était funeste. Celle-ci eut des suites terribles; le bon vieillard mourut en quittant l'autel... Ainsi se réalisa sa triste prophétie: Je serai son mari le moins long-tems possible; je ne veux pas même qu'elle s'en souvienne.

« Cher bienfaiteur, connaissant votre attachement pour ce digne homme, je vous ai jusqu'ici caché sa mort; mais comme vous ne pouvez l'ignorer longtems, votre prochain retour m'a décidé à tout vous dire. J'ai pensé que l'éloignement pourrait adoucir un peu le coup que j'avais à vous porter.

« Agréez, etc.

« Gustave. »

Victor regretta amèrement le respectable vieillard, qu'il n'avait connu que par ses bienfaits, et dont, sans

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le vouloir, il avait abrégé les jours. Mais, après avoir donné les premiers instans à la douleur, comme une tête active a nécessairement toutes les pensées qu'un sujet inspire, il ne put s'empêcher de songer que cette mort venait de laisser libre la personne qu'il avait tant aimée. Cette idée ne fit que traverser son esprit, et fut repoussée par lui aussitôt qu'aperçue. Un moment après, elle se représenta et fut chassée encore. Puis, comme toutes les réflexions qui ont un côté agréable, elle s'offrit de nouveau, et devint maîtresse de la place. Laforêt s'y livra, s'y complut, et il lui échappa de s'écrier : — Elle était veuve ; pourquoi n'existe-t-elle plus ?

— Et si elle existait encore?... répondis-je. L'éclair n'est pas plus prompt que le mouvement de Victor. Je n'avais pas fini, qu'il était devant moi, me pressant les deux mains, m'interrogeant des yeux, de la voix et du cœur. Je ne me fis pas prier. En retardant les confidences, je n'avais eu qu'un but, celui de ménager ses émotions. N'en voyant plus que de douces à lui donner, je m'y résignai de bonne grâce. Je lui appris donc qu'un évanouissement de deux heures, qui avait fait croire à la mort de Sara, avait amené pour elle une crise salutaire, et qu'elle entrait actuellement en convalescence.

— Paris! Paris! tel fut son mot, telle fut sa pensée; et, en un instant, tout fut disposé pour le voyage. Pendant les préparatifs, nous combinâmes ensemble un petit complot, dans lequel je devais jouer un des principaux rôles, et dont on verra l'exécution dans le prochain chapitre.

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