‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 6 sur 54 · APOLLON ET NAPOLÉON · texte numérisé non relu

APOLLON ET NAPOLÉON

Mes progrès étaient fort rapides, je faisais régulièrement deux classes par année; ce qui me mit à même de terminer mon cours d'études en quatre ans! Et cette rapidité ne nuisait pas au succès. En rhétorique, par exemple, sur vingt -cinq compositions, je fus vingt-quatre fois le premier. Partout on s'exagère l'importance de la supériorité scholastique. Chacun alors me disait en prose ce que j'ai fait dire en vers par un personnage d'une de mes pièces :

* La fin du 5 4 et les §§ 5 et 6 font défaut dans le manuscrit.

AUTOBIOGRAPH lE

L'avenir est à vous, le passé vous protège ! Vous fûtes, mon ami, le Premier au Collège; Indubitablement vous le sere^ partout.

Choisisse:^ un emploi, vous êtes propre à tout.

Le tems se chargea de me détromper à cet égard. Mais en attendant, ma réputation me rendit, à cette époque, le héros d'une petite aventure que je rapporterai.

Sous l'ancien régime, il existait, en France, une foule d'habitudes locales qui étonneraient beaucoup les générations actuelles. La ville de Rheims,fort riche en ce genre, en possédait une destinée à l'encouragement des bonnes études. L'élève le plus distingué de l'Université recevait, à la distribution générale, une récompense fort étrange. Le jour de la solennité, chaussé du cothurne, revêtu du manteau grec, une lyre à la main, un diadème sur la tête, un soleil sur la poitrine, il débitait de mémoire une allocution en vers composée de temps immémorial, et qui avait pour but d'annoncer qu'Apollon était descendu du ciel exprès pour couronner les bons élèves du collège de Rheims. Après quoi le dieu, de ses mains divines, ornait le front de tous les vainqueurs.

Aussi ancienne que la ville, et plus vieille que le christianisme, cette cérémonie existait encore en 1809, et c'est moi qui fus Apollon !... J'avais quatorze ans, et, contre l'usage, je composai moi-même un discours en vers qui ne fut point compris et obtint le plus grand succès. Toute la population assistait à cette fête, toutes les mères m'applaudirent, et mes vers

AUTOBIOGRAPHIE XIX

furent imprimés... dans les Petites-Affiches du déparment !

Quelques jours après ce grand jour, je passais par hasard dans une rue peu fréquentée de la ville, lorsqu'un brave homme qui, l'avant- veille, m'avait vu dans toute ma gloire, me reconnut. Il appela sur-lechamp sa famille entière : « Ma femme! ma mère! ma sœur! mes enfants! s'ccria-t-il, accourez, accourez tous!... Voilà Napoléon qui passe. »

La méprise est facile à concevoir. Nous étions au milieu des guerres de l'Empire; et l'honnête sellier connaissait beaucoup plus le vainqueur des Autrichiens que celui du serpent Python.

Quant à moi, mon érudition d'enfant souriait du malentendu, mais mon orgueil de poète fut très flatté de la sensation que je produisais.

Ici se termine la première période de mon existence, celle que préoccupa ardemment le désir de faire mes classes. Aussitôt que ce but se trouva atteint, une sorte de langueur s'empara de moi; tout me sembla décoloré, vide et sans charme. Je travaillais encore un peu, mais mollement. N'ayant plus l'entraînement d'une idée fixe, je ressemblais à ces chars qu'une main puissante a lancés dans la carrière, et dont le mouvement, rallenti, dure encore quand la force d'impulsion a cessé.

AUTOBIOGRAPHIE

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