CONSPIRATION — DÉNOUEMENT
Je n'essaierai pas de décrire la première entrevue des deux amans. Doués tous deux de l'organisation la plus nerveuse, ils avaient passé tous deux par la série d'événemens qui développent les grandes passions; ils avaient rencontré les obstacles, subi les contrariétés, éprouvé les angoisses qui exaltent les imaginations vives et préparent aux fortes sensations. Aussi, les leurs furent extrêmes; elles n'eurent de limites que celles que la nature a posées aux forces humaines. Après un muet saisissement et un frisson de bonheur qu'aucun langage humain ne peut rendre, Victor tomba aux genoux de sa fiancée, et lui dit avec ardeur : — S'il est vrai qu'on n'apprécie un trésor qu'en raison des désirs qu'il a fait naître et des peines qu'il a coûtées, je dois être et je suis le plus heureux des hommes!... Cette chaleureuse déclaration fut suivie de soupirs entrecoupés, de paroles sans suite, et de regards plus éloquens que les paroles. Heureusement les médecins, dans l'intérêt de la malade, avaient eu soin de borner d'avance la durée de cet entretien. Il fut très-court; et à peine était-il terminé, que Laforêt p'artit pour la Suisse
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et l'Italie. 11 les parcourut pendant quelques mois, et ne revint en France qu'à l'époque où les lois permettent de contracter une seconde union...
Peu d'heures après la célébration, un élégant coupé et une brillante calèche glissaient rapidement sur la route d'Allemagne. C'est vers les Vosges que se dirigeaient les voyageurs; c'est à Plombières qu'ils allaient fuir Paris!
Quand on s'est passionné de loin l'un pour l'autre, quand on se connaît beaucoup et qu'on ne s'est jamais vu, on tient naturellement à être seuls. On veut se juger, se regarder, s'entendre; on veut vérifier ce que l'on sait. Telle était la position respective de M. et madame Laforêt. C'est dans l'absence que leur imagination avait pris feu, dans l'isolement qu'était né leur enthousiasme; ils s'étaient à peine vus, ne s'étaient jamais parlé, et ne s'aimaient que sur oui-dire. On devine aisément que le coupé était pour eux... Ce premier tête-à-tête eut un agrément tout particulier. Ils étaient heureux de se découvrir l'un à l'autre les qualités diverses qu'ils s'étaient l'un à l'autre attribuées. Ce qu'ils avaient appris, ce qu'ils avaient rêvé, il leur était doux de le retrouver réel. Que cet examen fut touchant ! que cette étude avait de charmes ! Les questions se pressaient, les réponses se croisaient, les haleines se confondaient. Dans cette intimité si désirée et si tendre, les paroles ne suffisaient pas à la pensée, les âmes au bonheur; et l'on traversa Châlons avant de savoir qu'on avait quitté Paris.
Parmi les confidences que Victor reçut de Sara, il
en est une qui le frappa surtout. Elle lui raconta que, dans son enfance, elle avait fait avec son frère un voyage en Champagne, pour visiter une terre qu'il y possédait. Quoique extrêmement jeune alors, elle s'imaginait maintenant reconnaître les lieux, les villages et même la grande route qu'elle parcourait. Ce souvenir de Sara réveilla dans Victor des soupçons qu'il avait eus déjà, et servit à lui expliquer des détails jusque-là inexplicables. 11 se garda bien néanmoins de rien témoigner; il aimait mieux tout dire à la fois. Les sujets de conversation ne leur manquaient pas d'ailleurs. Ils oublièrent bientôt que Jules les suivait dans la calèche avec madame Laforét et Gustave; ils oublièrent enfin qu'ils n'étaient pas seuls au monde.
Heureusement, pour réaliser la petite conspiration que nous avions faite ensemble, il n'était plus besoin du concours de Victor. J'étais venu à Arcis, suivant nos conventions; je disposais tout, je veillais pour lui. Au jour et au moment fixés, mes postes étaient pris, mes estafettes distribuées, et j'attendais de pied ferme le dénouement. Outre le plaisir que je me promettais d'avance de la surprise de ces chers enfans, je m'amusais, je l'avoue, des détails de l'exécution. Je riais de me voir, moi, personnage à cheveux blancs, parodier gravement les romans modernes, et donner une centième édition des accidens burlesques, dont ils sont remplis pour l'édification des âmes tendres.
Les heures étaient habilement calculées, de manière qu'au sortir de Chàlons la nuit survint. Le cocher, qui avait ses instructions, prit alors la traverse sans que
personne s'en aperçût; on marcha quelque tems dans la même direction, et déjà la nuit était avancée, lorsqu'un événement vint effrayer les voyageurs du coupé et terminer l'amoureux tête-à-tête.
En vertu d'ordres précis, exécutés à point nommé, au détour d'un petit bois et à proximité d'un village qu'à la clarté de la lune Sara croyait reconnaître encore, tout-à-coup une roue se détache; et le coupé, qui allait au pas des chevaux, verse mollement sur des monceaux de sable. Aux cris des époux, la seconde voiture s'arrête! Des paysans, qui, par mégarde sans doute, se trouvaient sur le chemin à une heure après minuit, arrivent alors en habit de fête, et offrent leurs services aux Parisiens épouvantés. Grâce à eux, la voiture se relève et chacun se rassure. Mais voyez quelle disgrâce! il fallait réparer la roue, et le charron déclare qu'elle ne pourra être en état avant le lendemain.
On se lamentait de ce retard et on ne savait que résoudre, lorsque, par bonheur, un des paysans fit observer qu'il existait précisément à deux pas un superbe château et un châtelain hospitalier, comme il s'en trouve dans tous les romans. Le villageois propose obligeamment d'y conduire nos voyageurs; ils acceptent, les voilà partis.
Ils marchent dans l'obscurité et se dirigent gaîment vers le vieux donjon. Arrivés au bord des fossés et à la façade, quelle est leur surprise ! l'habitation est complètement illuminée, et un grand mouvement a lieu dans les cours et dans les jardins. On s'arrête à cet
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aspect, on se demande ce que l'on doit faire. Après un moment d'hésitation, on poursuit sa route; maîtres et serviteurs s'avancent sous la protection du guide silencieux. Tout semblait propre à les étonner, tout attirait leur attention par le mystère. Des flambeaux les éclairaient, des valets en livrée les attendaient rangés sous le vestibule. Au bas de l'escalier, je me présente moi-même pour les recevoir ! . . . Mafigure radieuse les surprend beaucoup ; je me félicite, en les abordant, de pouvoir offrir l'hospitalité à d'aussi aimables voyageurs. Ils essaient de me répondre, et ne font que balbutier des mots sans suite. J'offre le bras à la jeune madame Laforêt; elle accepte, on entre, on traverse une série de pièces fraîchement décorées, et on s'assied dans le plus élégant salon. Étonnés de ce qu'ils voyaient, le frère et la soeur regardaient les appartemens et se regardaient tour à tour. Ils n'osaient se communiquer leurs doutes, ils étaient confus, attendris. Faut-il en dire la cause? Dans ce vieux château, ils avaient reconnu le domaine de leurs pères!
Un petit incident vint mettre un terme à leur anxiété et à l'embarras de tout le monde; on m'annonça que j'étais servi... Nous nous mettons à table; chacun s'anime et cause, chacun se livre gaîment au plaisir, excepté Saint-Fresne et Sara, dont la surprise augmente de plus en plus, et devient graduellement de la tristesse.
A la fin du souper, par un coup de théâtre savamment calculé, le notaire du lieu arrive. Il entre en se glissant par la porte entr'ouverte, et remet silencieuse-
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ment à Laforêt des papiers que ce dernier transmet silencieusement à son beau-frère.
Saint-Fresne lit, pâlit, laisse tomber le cahier et devient tout tremblant... — Eh quoi! dit-il enfin, après s'être un peu calmé, eh quoi! mon cher Victor, vous me donnez cette propriété?
— Non, mon ami, je vous la restitue; c'est votre pièce d'or qui s'est multipliée!...