MORT DE MA MÈRE
Ce temps d'arrêt dura près d'une année, et, durant cet intervalle, je ne vécus qu'à moitié. Pour détruire ce vague de mon esprit et ranimer un peu mon existence, il me fallait un désir nouveau, une passion nouvelle. J'en fus privé pendant longtemps encore!
Dix-huit mois avant la fin de mes études, mon père nous arriva de la Basse-Bretagne, où tout s'était pacifié. La joie fut grande parmi nous. Il nous rapporta des coquillages de mer qui nous rendirent bien heureux, et nous fit des merveilles du mont Saint-Michel un récit qui dura longtemps, et dont le souvenir m'a fait visiter, à quarante ans, ce magnifique débris du Moyen-Age.
Si je fus charmé du retour de mon père, il ne le fut pas moins de mes succès de collège. O'avais été long-
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temps le moins aimé de la famille. La balance de l'affection penchait vers ma sœur, qui était l'aînée, et mon frère qui était souffrant; le Lycée opéra une réaction en ma faveur. J'étais connu de toute la ville ; mon père, à son arrivée, ne pouvait aller nulle part sans qu'on lui parlât de moi, et toujours il rentrait enchanté. Dieu sait les châteaux en Espagne qu'il bâtissait alors avec ma mère? Dieu sait — Dieu sait l'avenir que leur imagination me créait! Si je reviens sur cette matière ce n'est point, on peut le croire, par un sentiment de gloriole que rien ne justifierait ; c'est pour constater les mécomptes auxquels l'instruction donne lieu, et pour montrer notre intérieur dans sa naïve simplicité. Il offrait, il faut le dire, un spectacle à la fois candide et touchant, qui aurait attendri les bonnes âmes et fait sourire un observateur.
Dans leur enthousiasme pour moi, mes excellens parens se berçaient des plus folles espérances. Mon frère et ma sœur se joignaient à eux, me demandaient d'avance ma protection et me faisaient une sorte de cour. Tous me voyaient à Paris conseiller d'État, député, ministre ! Tous m'accompagnaient, habitaient mon hôtel et prenaient part à ma brillante existence ! . . .
Telles étaient les illusions que faisaient toujours naître alors, et que font naître souvent aujourd'hui des succès, auxquels on a peut-être l'imprudence de donner un peu trop d'appareil et d'éclat.
Mes études finies, il fallait décidément s'occuper de me choisir une carrière. Une année se passa à y songer. Dans cet intervalle, je m'enfarinai d'un peu de
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physique et de chimie, d'un peu de philosophie scholastique; je lus immensément, j'ornai ma mémoire de ce qu'il y a de remarquable dans les écrivains de nos deux grands siècles. Doué au suprême degré de la faculté d'apprendre, je meublai ma tête de tout ce qui me plaisait, et ce que je sus par cœur, alors, est inimaginable. Racine, Molière, Bossuet, Massillon, Jean- Baptiste Rousseau, Voltaire, BufFon, Gresset, Jean- Jacques, Gilbert et Delille, je possédais tout, je récitais tout. J'avais tellement rempli mon cerveau des idées d'autrui, qu'il n'y restait plus de place pour les miennes; et j'allais certainement devenir hébété ou fou, si la paresse n'était venue à mon secours. Une espèce d'oisiveté de quelques années me fut très utile alors; ma petite érudition se classa, et je pus enfin respirer à mon aise au milieu de ce bagage de science qui m'étoufFait.
Sur ces entrefaites, le Moniteur donna le fameux décret qui instituait l'École normale, et en mettait les plans au concours dans toute l'étendue de l'Empire. Je lus ce décret et je me présentai. Mon examen fut heureux; mais chose étrange, les inspecteurs généraux, tout en me reconnaissant capable, ne voulurent pas m'admettre, parce que j'avais quinze ans et que le décret disait dix-sept ! .. .
Dans cette situation critique, mon ami le Maréchal me revint en mémoire*. Je l'avais un peu négligé! Je rentrai avec lui en correspondance; je lui exposai la
* Ce passage fait allusion à la partie finale du ^ 4 qui fait défaut.
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difficulté, et huit jours après, il m'écrivit que le Grand- Maître, à sa considération, avait bien voulu passer sur mon âge. En effet, le Journal officiel publia bientôt les noms, et je fus le huitième sur la liste. Je croyais tout arrangé par là, je me trompais! Le Grand-Maître avait levé l'obstacle d'admission, mais non celui d'entrée! Il m'avait conféré le titre; il me fallut l'âge de dix-sept ans pour avoir la position. C'est ce que m'apprirent bientôt une série de démarches et plusieurs mois de correspondance.
A cette époque, j'eus le malheur de perdre ma mère qu'une courte maladie nous enleva. Elle, qui m'avait tout sacrifié, mourut au moment même où elle allait jouir de son ouvrage. Et moi, qui devais tout à ses bontés, je n'ai pas eu le tems de lui prouver que je n'en étais pas indigne!... Ses derniers instans ont bien couronné sa vie! Depuis deux heures, elle avait perdu connaissance, le docteur la déclarait morte, et nous sanglotions tous dans un coin, quand tout à coup ses yeux s'ouvrant, elle fait signe à mon père de s'approcher, et lui dit à l'oreille : Où trouveras-tu un trousseau pour l'Ecole normale?... Une seconde après, elle n'existait plus!.. .
Je dois l'avouer ici en toute humilité, j'ai pleuré longtemps et franchement ma mère, mais infiniment moins qu'elle ne le méritait. J'ai d'abord senti cette perte beaucoup plus que je ne l'ai comprise; c'est la réflexion et le temps qui m'en ont révélé toute l'étendue. Cela tenait à une circonstance que je ne dois pas omettre, parce qu'elle a influé sur ma vie entière.
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