‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 8 sur 54 · SÉVÉRITÉ PATERNELLE • — MON DÉPART DE RHEIMS · texte numérisé non relu

SÉVÉRITÉ PATERNELLE • — MON DÉPART DE RHEIMS

Naturellement très affectueux, je n'ai jamais su être caressant; j'ai souvent prouvé aux gens que je les aimais, mais je n'ai jamais su le leur dire. Je sens parfaitement que j'ai tort, je sens qu'il est doux d'être expansif, d'échanger un sourire et de presser la main d'un ami; mais une mauvaise honte me retient, et, tout en mourant d'envie d'embrasser les gens, je m'éloigne avec une froideur apparente. J'ai quelquefois cherché la cause de ce bizarre contraste; et je crois l'avoir trouvée dans une circonstance particulière de ma première éducation.

J'ai été élevé en province, à une époque intermédiaire entre l'ancien régime et le nouveau. Cette époque participait naturellement des mœurs de l'un et de l'autre. Mes parens n'avaient point pour moi la sécheresse de manières et l'indifférence de cœur des pères d'autrefois, mais ils n'avaient pas non plus l'abandon affectueux de ceux d'aujourd'hui. Leur tenue était grave et sévère; point de noms d'amitié, point de baisers, point d'étreintes : ils me chérissaient sans me le témoigner autrement que par des actions. De mon côté, je ne les tutoyais pas, je les aimais à dis-

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tance, et ne les embrassais régulièrement qu'une fois par an, c'est-à-dire le jour de leur fête. Tels étaient encore généralement les usages de ma province, au temps de mon enfance. La jeunesse du nôtre est élevée tout autrement! Je n'ose dire qu'elle le soit mieux, parce que chaque méthode a ses inconvéniens; mais sous le rapport qui nous occupe, la génération actuelle est plus heureuse que la mienne, qui l'a été plus que la précédente. Un père maintenant est un ami, de mon temps il était un chef, et dans l'ancien régime, un maître. J'ai entendu dire à M. de Talleyrand : Deux heures après ma naissance, on m'emmena en nourrice, et je revis ma mère à l'âge de dix-huit ans. A peine arrivé à la campagne, je fus emmaillotté et ficelé, comme c'était la coutume; on me suspendit à un clou attaché au mur et j'y restai tournoyant depuis le matin jusqu'au soir. Un jour le clou se décrocha, je tombai et me cassai le pied. Malgré mes cris, on n'y prit pas garde, mon pied se remit tout seul, et je restai boiteux, comme chacun sait.

Telles étaient les habitudes de l'ancien régime, au moins dans la haute société, qui avait nécessairement beaucoup d'influence sur l'autre. Aussi, les rapports de famille n'étaient-ils rien moins qu'affectueux alors; la tendresse avait été supprimée. Cet état de choses peut nous expliquer une anecdote que de plus jeunes gens auront peine à croire, et que, moi, je conçois très bien. Avant 1789, on demandait à un enfant si sa mère l'aimait. — • Je le pense. — Et vous, mon ami, l'aimez-vous? — Oh! monsieur, je n'ose...!

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De nos jours, l'audace est beaucoup plus grande, et j'avoue que j'en suis fâché; car j'aime assez que personnes et choses soyent à leur place. Si j'avais à peindre les trois époques dont j'ai parlé, je les représenterais par trois mots : la crainte, le respect, l'égalité; et je dirais avec le proverbe que la sagesse est au milieu.

Je reviens à moi et à ma situation, Qijand il fut démontré que je devais attendre dix-sept ans pour entrer à l'Ecole normale, il fallut songer à occuper utilement les quinze mois qui me restaient à parcourir. Deux emplois s'offraient naturellement : Une Éducation particulière, et une Étude dans un lycée. Le proviseur me trouva trop jeune pour l'une et pour l'autre. Pourtant, il pensa que dans un établissement où je n'aurais pas été élève, il me serait à la rigueur possible de devenir maître. Il chercha, on lui parla d'une place à Bruges; il me la proposa, et, comme on croit bien, j'acceptai avec transport.

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